BARRY ADAMSON : The king of Nothing Hill


Poursuivant son petit bonhomme de chemin depuis son départ des Bad Seeds en 88, Barry Adamson se remet patiemment de ses opérations à la hanche et de ses divers ennuis physiques pour nous revenir en pleine forme avec ce « King of Nothing hill » : plus libre que jamais, l’homme évolue toujours entre la musique noire des sixties et Iggy Pop, entre une explosion punk dont il ne s’est jamais vraiment remis et une adoration véritable pour le cinéma et les musiques qui l’accompagnent. D’ailleurs, tous ses albums, depuis le superbe ‘Moss side story’ à ce dernier opus, sont des films à part entière, dont seul le casting est laissé à votre discrétion, la B.O, les décors et l’action étant déjà intrinséquement proposés par les lyrics en forme de scénario de l’ex compère d’Howard Devoto dans Magazine. Fermez les yeux, ouvrez grand vos oreilles, et vous verrez comme black is black peut aussi éclater en couleurs. Moteur.


-Lors de notre dernière rencontre, tu souffrais beaucoup de ta jambe : te sens tu mieux aujourd’hui?

-B.A : Oh oui : je devais aller à l’époque à l’hopital pour une autre greffe, ce qui est une sorte de limite parce que la plupart du temps on s’attend à n’y aller qu’une seule fois et mourir ensuite, mais à un âge avancé ! C’est à présent ma troisième opération en cinq ans, c’est très compliqué, mais je vois ça aujourd’hui comme une bénédiction déguisée comme ce genre de choses l’est parfois car j’ai rencontré alors un chirurgien qui m’a énormément aidé à traverser ce processus extrême dans lequel j’étais engagé pour trouver une sorte de paix intérieure par rapport à ce que j’avais vécu là bas, et il était pratiquement nécessaire pour moi d’y trouver quelqu’un qui me dise : ‘Ca y est, je suis la personne la plus qualifiée et je ferai ça pour toi’. Et c’est vrai, tout est comme neuf : c’est merveilleux !

-Et refais tu de la scène ou bien préfères tu le travail de studio?

-B.A : Non, mais, pour le dernier album, j’ai recommençé à faire des concerts et ce fut tellement douloureux que j’ai du arrêter, mais d’un autre côté j’y ai pris tant de plaisir, même si j’en arrivais au point de laisser tomber, que je brûle d’impatience de rassembler tout le monde, parce que nous avons ce nouveau matériel, ce qui donnerait une bonne combinaison de ce nouveau disque, d’instrumentaux, de films jouant en même temps et de quelques surprises : on attend vraiment ça et je suis très excité parce que je sens ce retour de mouvement, ce retour de vie en fait, que l’on va pouvoir faire exploser sur scène, ce qui sera génial !

-D’où t’es venue l’inspiration pour cet album?

B.A : Tout a commencé avec l’endroit où je vis : j’ai déménagé, changé de maison pour aller dans un endroit où tu ne peux pas rester dans la rue car il y a énormément de problèmes liés à la drogue et au crime en général, mais je vis quant à moi un peu éloigné de cette rue, dans un espace en hauteur bati comme un château, pas un vrai château, mais l’idée qu’on se fait d’une tour d’ivoire. Quand j’y ai emmenagé, j’ai pensé que ça représentait ce que j’avais fait de ma vie, avec un peu de succès et les moyens de faire certaines choses. Et puis j’ai regardé en bas, vers cette rue où les gens baignaient dans le crime et la drogue, je me suis senti bizarre, comme si je voulais descendre et leur dire : « Eh, les mecs, comment ca va ? » et ils m’auraient dit : « Ok, allons chez toi ». « Non, vous ne pouvez pas venir chez moi, parce que vous me voleriez tout ! » Alors, s’est établie cette étrange déconnection d’avec tout, comme si je n’étais pas présent dans ce vaste néant, ce vide émotionnel, c’était incroyable. J’ai commençé à y réfléchir, pourquoi tout cela arrive, et j’en vins à cette idée de gens intouchables comme des rois, des célébrités en tous cas, d’une séparation, et alors les morceaux ont commencé à affluer, et dans chacun j’essayais de m’en servir comme d’une idée directrice, puis je revenais aux morceaux, puis à eux, et je me disais avec un petit sourire tordu que tout le monde est tout le monde et que l’endroit où je vivais actuellement cotoie un tel désespoir dans la rue qu’il doit exister une connection : l’endoit où je vis, le roi, c’est là qu’est le roi, et cette déconnection totale avait mené à cette illusion. C’est vraiment de là que me vint l’inspiration pour tout l’album, et j’ai relié ça à l’époque où j’étais un jeune homme, et que la vie devient l’expression artistique, si tu veux, de ce que je ressens.


-L’album semble orienté seventies : Barry White, Isaac Hayes, the Blaxploitation movies, Shaft, Superfly, the motown, ...

-B.A : Oui, parfaitement, et je pense que, pour en revenir à ce que nous disions précédemment, les 70’s furent, et je l’ai souvent pensé, très extrêmes : ‘black is beautiful, black power, blaxpoitation’ tout en même temps, et de la super musique qui forçait l’âme, comme si les gens devaient trouver leur unité dans cette âme, la face la moins belle de cette double pièce étant la perte de cette connection avec l’âme, aussi en quelque sorte je fais feu de toutes mes armes pour identifier les choses, mais aussi je sui s très conscient que la mode va bientôt remettre tout ça sur le tapis comme quelque chose que les nouvelles générations doivent considérer, et une façon je peux le célébrer comme un idéal rejeté avant de devenir punk ! Il ne fallait pas écouter Chic, mais les Sex Pistols ! J’aime autant les deux styles et la façon dont les gens travaillaient sur ces disques, c’est un bon langage pour moi pour exprimer ces idées...

-Et le cinéma anglais des années 70, comme ‘Get Carter’ (la loi du milieu)...

-B.A : Oui, exactement, bien sur : je pense par exemple à l’usage fait du train, le journal que le héros, Michael Caine, effectue dans le film pour aller voir ceux qui ont tué son frère et qui permet d’utiliser les effets sonores aussi bien que la musique pour créer un autre langage et utiliser les instruments de cette façon, ‘Noir’, un traitement ‘Noir’, je pense...

-Tu semble t’éloigner chaque disque un peu plus, de ta ‘période rock’...

-B.A : J’adore les guitares, la distorsion et le bruit, et j’ai tenté avec cet album de rester quelque part fidèle au rock mais je m’en suis éloigné, oui, avec le temps, comme si c’était juste quelque chose que je faisais avant. Mais en prenant le train pour venir ici j’écoutais les Stooges, ‘Loose’ etc, et j’ai toujours trouvé ca aussi génial, j’éprouve toujours une passion pour ça. Mais parfois je me dis que le jazz, le rock, la soul, en enlevant ce qu’ils sont, comment ils sonnent, ne sont pas si éloignées dans l’esprit, et peut être que je recherche des esprits communs, parce que j’ai eu le même sentiment à propos de Charles Mingus et des Stooges, et ça trouve son sens : ce n’est pas du tout la même musique, mais l’esprit est le même...


-Oui, quand tu écoutes ‘Fun House’, par exemple, à la fin du disque, ce morceau énorme et complètement barré, avec ces solos de saxo sans fin...

-B.A : Oui, on peut trouver des similitudes tant que l’esprit est là. J’ai essayé de comparer cet esprit avec toutes les musiques, et même Barry White et les Stooges ont des affinitités ! Ils jouent dans la même cour!

-Dis nous ne plus à propos de ce morceau : ‘Le matin des noire’, qui se passe en France ?

-B.A : C’est une bien étrange histoire qui part de ce vieux standard : ‘I love Paris’ : j’aime Paris au printemps quand il pleut, bla, bla bla et j’ai vécu deux expériences à Paris lorsque j’étais ici quand j’avais dix huit ans, et une autre il n’y a pas si longtemps que ça : je marchais dans la rue, et tout autour, tout commençait à devenir comme à l’intérieur d’un film étrange, tout se passait dans ma tête bien sur, sans rapport avec rien ni personne ! C’est intéressant parce qu’en bossant sur ‘As above, as below’, j’effectuais des recherches sur le Diable et les endroits préférés du Diable sont New York et Paris. Je ne crois plus au Diable aujourd’hui, depuis certaines de mes découvertes, mais il y a des moments où quelque chose s’est emparé de moi comme ces fois à Paris et je sentais que je pouvais voir à l’intérieur des gens tout en étant invisible moi même, alors j’ai tourné ces moments en illusion comme au cinéma, et c’est pour ça que je fais cette déclaration au début du disque : j’ai pris un riff d’Archie Shepp et j’en ai fais ce truc sensuel de dix minutes, et ensuite j’ai reçu un coup de fil de l’entourage d’Archie Shepp disant que je ne pouvais pas faire ça, qu’ils ne me le permettraient pas ou alors je devais leur donner tout l’argent et appeler le morceau comme il se devait, même mal orthographié ! Ce fut un choc pour moi : je suis retourné dans le pays où j’étais invisible et ce fut parfait. Je n’existe pas dans ce morceau, tout est fait par Archie Shepp et il a reçu tout l’argent et c’est son titre. C’est si parfait, si beau ! Je suis le roi de Notting Hill ! C’est une bonne histoire, non ?

-Qui joue avec toi sur ce disque ?

-B.A : Si tu connais James Johnston, c’est lui qui joue de la guitare, faisant du bruit dans tous les coins. Quand on joue en public, j’utilise les services d’un clavier, Nick Platus, qui a joué avec des gens comme Heaven 17 et Tina Turner, c’est un super musicien de session, et le même joueur de saxo que d’habitude en la personne de Pete, qui est un génie du jazz. J’ai joué de beaucoup d’instruments, plus qu’avant encore : de la basse, de la guitare, j’ai programmé pas mal de choses, du piano, des vibraphones et du clavecin, aussi c’est un peu mon album maison, car une grande partie a été enregistrée chez moi, même si ça sonne quand un disque de grand studio.

-Y aura-t-il des guests cette fois?

-B.A : Non, pas vraiment, je pensais que c’était important de faire comme ça, je voulais en quelque sorte me dégager de leurs épaules : je ne pensais pas leur voler quoique ce soit, je leur demandais juste de me filer un coup de pouce histoire d’avancer. Mais je crois qu’en même temps je me cachais un peu derrière ces noms et ces célébrités,alors j’ai décidé de faire autrement. Mes premières opérations chirurgicales se firent après ‘Oedipus Schmoedicus’ et la dernière autour du nouvel album, aussi je les vois comme deux frères et soeurs, et j’ai vraiment senti que quelque chose démarrait de l’un pour prendre son essor avec cet autre.

-Envisages tu de collaborer avec Nick Cave ou tes anciens complices des Bad Seeds ou de Magazine?

-B.A : Oui, mais on ne sait jamais comment tournent les choses : Tu connais le chanteur Ed Harcourt ? J’étais en studio l’autre jour et il en sortait et m’a salué et a commençé à discuter de choses et d’autres, alors peut être est ce que ça aboutira à quelque chose, qu’il fera ou que je ferai quelque chose, on ne sait jamais ce qui se trouve au coin de la rue. J’aime vraiment cette idée de l’heureux accident’ !

-As tu écouté l’album de D’Howard Devoto / Pete Shelley?

-B.A : Non, il est bon ? Je suis un grand fan de ces deux là. Quand tu es hors de ces choses là pendant un temps, je pense que ça peut être une bonne idée, en tous cas je peux comprendre pourquoi et pourquoi pas : peut être voulaient ils achever quelque chose entre eux? Je le prendrai, de toutes façons, parce que ça m’intéresse. C’est aussi une partie de mon éducation, j’ai appris des deux une façon de développer l’art que l’on porte en soi.

-Cet album est à nouveau rempli de morceaux qui sont en fait de petits films en soi : est ce toujours ton rêve de diriger un film, ou bien de jouer peut être?

-B.A : Oui, mais on doit toujours commencer par quelque chose et laisser aller ; pas la peine de commencer demain, ca peut attendre que tu développes suffisamment tes idées, ce que je fais constamment. Mais j’ai toujours des idées de scénario ou l’autre en tête : j’aime bien les abandonner un moment pour les reprendre ensuite : c’est comme aller en classe le mercredi soir et, un jour, ça s’avérera utile. Et puis, il y a toujours de nouvelles musiques à découvrir.

-Quels sont les derniers films que tu as apprécié?

-B.A : Je pense que c’est ‘Training day’, j’aime beaucoup la façon qu’on les personnages principaux de ne pas être du tout des héros, c’est comme le miroir de ‘Bad lieutenant’, j’aime l’intelligence des personnages, le fait que ce soit si préparé, si incroyable que ça ne puisse pas rater, ce qui est incroyable pour un personnage aussi sombre. J’adore ça.I

-De quels disques, dans ta carrière passée, es tu le plus fier?

-B.A : Eh bien, voyons : j’adore‘Your funeral, my trail’ des Bad Seeds, qui est une bien étrange apparition d’auto destruction dans laquelle pas un rai de lumière ne passe mais au sein de laquelle je crois avoir trouvé une issue : j’ai donné tout ce que j’avais dans ce disque et j’en suis très fier. J’adore aussi ‘second hand daylight’ de Magazine, c’était quand j’étais optimiste à propos de certaines choses de cette période et je crois que mon jeu et mons esprit sur cet album étaient grands et très forts : je me rappelle de chaque seconde de l’enregistrement de ‘Back to nature’.

-Quand te verra-t-on sur une scène en France?

-B.A : En octobre, et j’espère tous vous y voir ! Je serai peut être avec six personne, deux claviers, basse, guitare, drums et moi même ainsi que, sur quelques dates, quelques cordes et cuivres : ce que je voudrais vraiment !


-Aimerais tu enregistrer un de ces disques comme dans les années 50 ou 60, avec juste des cordes et un piano et une batterie, sans rien d’électronique?

-B.A : Oui, ça pourrait être sympa,mais la difficulté est que tout a changé, aussi, pour avoir ce son là, qu’importe comment tu règles les micros, la technologie est différente, même les cables le sont. Alors, tu n’as pas le son de la même façon à l’arrivée. Alors, je ferais ça si quelqu’un voulais bien passer du temps là dessus. Il y a le studio Abbey Road, à Londres, où ils conservent un diagramme. Et là, tu peux y aller et voir ce diagramme montrant où ils plaçaient chaque micro pour l’orchestre de John Barry ou d’autres...


-Robbie Williams a fait un album comme ça ...

-BA : Oui, mais il est allé aux USA, et la façon dont l’orchestre sonne et celle que l’on enregistre de nos jours. Ca te donne un sentiment de nostalgie, mais rien de vraiment réel. Peut être que ça ne signifie pas grand chose pour la plupart des gens, mais pour moi c’est important.

Propos recueillis à Paris par Jean Paul Coillard, en juillet 2002.

Photos : JP Coillard (C)




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