Yann Apperry - Leçons de ténèbres et semeur de feu


Polyphonie du son, polychromie du verbe, c'est avec ce roman sacrément sensuel, sarabande vertigineuse d'épousailles entre le mot et l'oreille, silences et soupirs, rondes et croches, noires et blanches, la chair et la pensée, que l'auteur de "Paradoxe pour un ciel nocturne" et "Qui vive" nous ensorcèle définitivement.
Avec ce troisième roman, le multi instrumentiste éblouissant Yann Apperry, qui partage son "temps libre" entre ses activités de librettiste et de scénariste, semble bel et bien avoir trouvé sa voie : loin d'être un requiem, ce "Diabolus in musica" est en fait une ode à la joie, un bonheur rare de lecture, un livre, quand on aime d'amour la littérature, qui fait du bien partout. Un envoûtement de longue durée. Le diable, probablement... Rencontre avec l'homme aux doigts d'or,et visite de l'empire de la passion.


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- Je voudrais d'abord savoir d'où te vient ce style terrible et baroque ?
- J'ai eu quand même une évolution dans l'écriture. Le premier roman ("Qui vive" - Editions de Minuit 1997) est plus concis dans sa phrase, plus ramassé, plus immédiatement narratif et s'égare très peu. J'ai vécu le deuxième ("Paradoxe du ciel nocturne" - Grasset 1999) comme une sorte d'explosion stylistique, sans avoir l'impression de faire du style pour faire du style. J'avais l'impression que l'histoire et la phrase étaient suffisamment imbriqués pour faire un livre. Je crois que le troisième ("Diabolus in musica" - Grasset 2000) tire la leçon des deux premiers. Je commence à trouver un meilleur équilibre entre l'expression et le désir de raconter une histoire.
- Tu as l'impression d'avoir plus trouvé ton style avec celui-ci ?
- C'est bizarre parce que j'ai en même temps l'impression d'avoir trouvé mon style et d'avoir fait un livre moins personnel. C'est devenu plus détaché de moi-même et je le vis comme un grand soulagement, avec le sentiment d'être plutôt dans une position de conteur. J'ai écrit Diabolus avec une plus grande tranquillité d'âme, sans les tempêtes et les obstacles qui ont compliqué l'écriture des deux premiers, surtout le deuxième. Dans "Paradoxe...", chaque mot est pesé, même s'il fait appel à un vocabulaire très riche, je regrette seulement de ne pas avoir suffisamment maîtrisé la ponctuation. L'écriture s'est emballée à un tel point que la ponctuation a commencé à voler en tous sens. Il y a dans le texte des suspensions et des respirations que je n'ai pas inscrites. Parfois, une phrase fait 10 pages alors que j'aurais pu faire 5 phrases de 2 pages.
- Est-ce que ce flot était intentionnel ?
- Non, sur "Paradoxe...", j'étais parti avec l'intention de faire un texte de 80 pages d'inspiration "borguésienne". C'est devenu un texte de phrases-fleuves aux antipodes de la raréfaction stylistique de Borgès, mais avec l'impression dans l'écriture de peser chaque chose. Ce n'était pas une volonté formelle, j'ai été le premier surpris de la tournure des phrases. J'ai aussi mis du temps à comprendre que l'histoire que j'essayais de raconter était la même que celle du style employé. Plus le narrateur tente de décrire précisément ce qu'il a à raconter, plus il s'en éloigne.
- En ce qui concerne tes influences littéraires...
- J'ai eu la chance d'avoir un père poète qui m'a mis entre les mains Tardieu, Desnos et Eluard à l'âge de 6-7 ans. Ensuite, je n'ai pas vraiment eu d'éducation littéraire très forte. J'ai toujours aimé lire, mais au début, mon plaisir de lire était plutôt lié à Roald Dahl et à la bande dessinée. Plus tard, je suis passé à la science-fiction avec Farmer, Jack Vance. Puis très lentement, je me suis mis à lire les auteurs plus "canoniques". Mais mes influences sont très diverses et indirectes, sauf pour Nabokov. C'est le seul dont j'ai vraiment voulu comprendre le fonctionnement. J'ai lu ses livres russes en français et en anglais et son œuvre américaine en anglais, donc je n'ai pas l'expérience du lecteur français de Nabokov. J'ai l'impression que ses romans ne se traduisent pas très bien en français. Pour moi, il a été l'école de la surprise. A mon niveau, j'ai essayé de retrouver l'essence de son génie. Sinon, mes plus grands plaisirs de lecture se situent actuellement entre Hugo et Dickens et j'en viens très lentement au 20e siècle. J'ai peut-être une réticence inconsciente parce que je suis très peu attiré envers les textes qui traitent directement de leur temps. Je préfère donc les auteurs plus intemporels. Je n'aime pas les auteurs à thèse, mais c'est sans doute un a priori. L'écrivain qui fait le diagnostic de son temps ne peut être qu'absolument génial, Soljenitsyne par exemple. Quand quelqu'un comme Houellebecq, par exemple, a un succès aussi considérable, ça fausse la donne.
- Qu'est-ce que ça t'a apporté d'être pensionnaire de la villa Medicis ?
- Ca m'a apporté la plus grande chance et le plus grand bonheur. J'avais 25 ans, au moment où je commençais à peine à me construire dans l'écriture, j'ai pu disposer d'un an de liberté absolue et c'était un cadeau immense. C'est arrivé pile à un moment charnière, puisque ça correspondait à l'écriture d'un 2e roman, un cap décisif pour tous les auteurs. C'était extraordinaire de disposer d'une telle liberté d'action à ce moment-là.
- Qu'est-ce qui a le plus d'importance pour toi, la musique ou la littérature ?
- Il y a une sorte d'égalité entre les deux, parce que je passe autant de temps à écouter de la musique qu'à lire, par exemple, mais quand j'écoute une musique qui me touche profondément, je me dis presque toujours que la littérature n'arrivera jamais à ça. Je ne le vis pas comme un regret, mais comme une constatation tranquille. C'est une sorte de garde-fou contre toute forme de prétention mal placée. Même la musique des mots n'a pas autant de poids, les mots et le sens sont plus pesants. Les mots ont une gravité beaucoup plus grande que les notes et je m'en rends compte concrètement lorsque je travaille avec un ami compositeur, Massimo Nunzi, dont le livre est inspiré, car il possède une rapidité de musicien. J'arrive à la comprendre et à la restituer dans les mots, mais le passage de la musique aux mots s'accompagne toujours d'un ralentissement considérable. Il va composer une mélodie presque en temps réel et avec mes pauvres petits mots, je vais galérer pendant des semaines. (rires)
- Etre librettiste, c'est une façon de concilier les deux ?
- Oui, parce que j'essaie de travailler main dans la main avec le compositeur. On essaie vraiment de faire en sorte que la parole ou le chant et la musique se rencontrent. On n'a pas cette conception classique du compositeur faisant appel à un librettiste pour ajouter la musique aux mots ou vice-versa. On essaie d'avancer ensemble.
- Tu ne composes pas du tout ?
- Non, mais j'en ai la tentation de plus en plus grande.
- Tu as fait des études musicales ?
- Non, je suis un mauvais trompettiste. Je viens d'une famille assez musicienne, donc ça a dû jouer. Techniquement, par exemple, je ne sais pas lire la musique.
- Comment est-ce que ta famille musicienne a réagi en lisant "Diabolus" ?
- Ils ne m'ont pas fait de commentaires particuliers quant à la musicalité du texte. Mais, le problème éternel, c'est que j'ai une famille de groupies et que je suis une groupie de ce que fait ma famille. On est tellement peu objectifs qu'on n'essaie même pas de faire semblant. (rires)
- Mais comme il parle de musique, ça aurait pu les toucher à un autre niveau...
- Bizarrement, ça n'a pas changé grand-chose.
- Le père est un personnage despotique, violent, voire meurtrier, mais les femmes sont plutôt aimantes et rédemptrices...
- J'ai l'impression qu'on a des créations plus masculines ou plus féminines et dans les deux derniers romans, j'ai l'impression que l'accent est davantage mis sur la masculinité et sur les rapports de filiation père-fils. Par contre, j'écris des textes de théâtre où les personnages féminins ont une présence beaucoup plus forte, sans ce caractère évanescent ou cette qualité rédemptrice.
- Pourtant, elles sont assez inspiratrices.
- C'est vrai, les femmes sont essentielles dans le roman, mais elles ne posent pas problème de la même façon. Par exemple, j'ai l'impression que la maternité ne pose pas problème, c'est plutôt la paternité. Le fait de faire disparaître la mère au début du roman signifie qu'elle ne pose pas problème pour moi. Un psychanalyste dirait tout le contraire, mais les psychanalystes, je les emmerde. (rires)
- On pourrait dire que les femmes échappent à Moe, mais il n'essaie pas vraiment de les retrouver...
- Moe cherche à créer sa musique et toute son existence est suspendue par ça. C'est le cas de tout créateur, à la différence que Moe met toute sa vie à écrire cette composition, même s'il n'en a pas conscience au départ. Les amours sont donc toujours différées. Je crois que c'est l'explication de ce fantasme féminin, qui est plus un désir de retrouvailles projetées dans l'avenir qu'un désir de réalisation amoureuse dans le présent. Je ne sais pas dans quelle mesure l'amour d'une femme et la création sont compatibles, c'est l'une des inquiétudes de ce livre. (rires)
- Est-ce qu'on peut voir la fin comme une fin ouverte, qui appelle une suite ?
- Je le pense vraiment. Il y a une référence explicite à Frankenstein à la fin, mais il s'agit de faire revenir l'être aimé dans l'écriture. En effet, la fin du roman est ouverte et elle appelle une suite possible. Je me suis dis d'ailleurs que, dans quelques années, au détour d'un autre texte, j'aimerais bien réintroduire Moe et raconter la suite de sa vie. Peut-être pas dans un roman qui serait la suite de "Diabolus...", mais au détour d'un autre roman.
- Curieusement, une suite serait dans la logique du livre...
- Oui, on pourrait dédoubler la totalité du roman dans un autre roman, mais ce serait un peu fastidieux. En théorie, c'est très excitant, mais en pratique, les questions que tu avais à régler l'ont déjà été dans le premier texte.
- Tu parles de la musique comme d'un "fixateur de souvenirs", est-ce comme cela que tu considères l'écriture ?
- Non, j'écris plutôt pour les oublier. J'ai l'impression que l'écriture permet un accomplissement complet de l'oubli. Je n'écris pas pour refouler des souvenirs, mais pour oublier de plus en plus. Quand on écoute pour la première fois une musique extraordinaire et qu'on ne la rattache pas à un souvenir particulier, elle donne ce sentiment d'une forme pure de toute mémoire. C'est cette forme que je poursuis dans les mots. Pour parvenir à l'oubli, le meilleur moyen est peut-être de forcer la mémoire.
- Tu écoutes de la musique en écrivant ?
- Ca peut avoir un effet d'entraînement, mais j'ai l'impression que j'écoute souvent de la musique au début et que, passé un certain stade dans l'écriture, je n'en ai plus besoin. Pour "Diabolus...", j'écoutais Duke Ellington, "Daphnis et Chloë", les "Variations énigmatiques".
- Quelle serait la bande-son de ce livre ?
- Dans le cas du "Paradoxe...", je ne saurais pas vraiment le dire parce que je ne m'en souviens plus très bien. Pour moi, c'est un livre qui est plus silencieux, même s'il est plus musical dans sa construction, dans sa rythmique. Dans "Diabolus...", l'écriture est davantage au service de l'histoire, mais l'arrière-plan est plus sonore. La musique qui lui correspondrait, c'est essentiellement la musique de Massimo Nunzi, qui est un être d'exception et sera certainement considéré d'ici une dizaine d'années comme l'un des grands musiciens de son époque. Mon rêve, c'était qu'on ait la possibilité d'enregistrer un disque et de le sortir en même temps que le livre, mais ça ne s'est pas fait. Quand j'en ai parlé, on m'a regardé comme si j'essayais de faire un coup marketing, alors que ce n'était pas l'intention. A chaque chapitre peut correspondre une musique. Mais à l'avenir, je pense qu'on le fera.
- Tu avais lu "Le parfum" ? Je trouve qu'il y a une parenté entre les personnages principaux.
- Oui, c'est vrai. En fait, c'est l'une des ambitions avortées de "Diabolus...", j'ai eu à un moment de l'écriture l'envie de faire une sorte d'équivalent sonore du "Parfum". Mon rêve aurait été d'écrire l'histoire d'un personnage dont l'oreille aurait été aussi sensible que l'odorat du héros du "Parfum". J'ai adoré "Le parfum".
- Le destin est très présent dans "Diabolus...", est-ce que tu y crois ?
- Oui, je crois que le hasard est plutôt un état de méconnaissance. Je pense que le hasard est un concept tellement complexe qu'on ne sait pas très bien ce qu'on veut dire par là et que souvent, on veut dire "destin" quand on dit "hasard" et inversement. Je crois en l'idée d'un destin, mais je le verrais comme le double de la vie qu'on mène, avec des points de convergence avec la vie qu'on mène et cette vie possible, que l'on croise sans cesse dans son existence et dont on peut choisir de reconnaître l'occasion qu'elle nous offre ou pas.
- Est-ce que tu te considères comme quelqu'un d'optimiste ?
- Oui, enfin optimiste dans le sens où je crois à la possibilité de mener une vie juste et de découvrir sa propre justesse. Je pense que la progression dans la recherche de soi-même passe par les extrêmes que l'on porte en soi. La littérature, comme toute forme d'expression de ce type, permet cette exploration des extrêmes. Finalement, ces extrêmes sont rarement réalisés, mais ils sont possibles et peuvent être incarnés par des formes d'expression artistique. Pour moi, "Diabolus..." est un livre optimiste, car il promet une création libre de mort.
- Quels seraient tes maîtres en musique classique ?
- J'ai l'impression d'avoir une écoute musicale très mouvementée, ça vient aussi de cette relation de travail avec Massimo, qui puise à toutes les sources musicales. J'ai des goûts très variés, mais je n'ai pas l'érudition de Moe, j'ai déjà oublié la moitié des noms et des musiques. (rires) En jazz aussi, je brasse de plus en plus large. Le jazz contemporain me fatigue pas mal, je ne vois pas un très grand renouvellement.
- Est-ce que tu écoutes d'autres styles de musique ?
- Je connais très mal, mais je suis passionné par beaucoup de choses. Par contre, je ne supporte pas l'utilisation du rythme à des fins d'abrutissement collectif. Je ne crois pas un instant en les valeurs affichées par la techno, par exemple. Je sais qu'il y a de la bonne techno, je connais ça très mal, mais pour moi, l'utilisation de la musique à des fins hypnotiques me frappe comme la récupération abjecte de toute forme de rapport authentique au monde. Mais je suis aussi intéressé par les possibilités technologiques que par l'écoute d'un trio de harpes celtiques. Je me lasse assez rapidement de la plupart des trucs rock que j'entends, mais finalement, c'est plus par ignorance qu'autre chose. Ce qui m'intéresse plutôt, c'est la production et le travail de studio, les sons, la masterisation, etc. Je trouve ça extraordinaire. Je l'ai fait à plusieurs reprises et c'est le bonheur absolu.
- Est-ce que d'autres formes d'art, comme le cinéma, t'intéressent ?
- Ca me passionne. J'ai commencé à écrire des scénarios. "Diabolus..." est très cinématographique, je le verrais bien au cinéma, mais la musique devrait être à la hauteur. Dans un livre, c'est facile de dire que la musique est géniale, mais au cinéma, il faut qu'elle le soit vraiment. Donc, il faudrait le faire avec Massimo Nunzi. (rires)
- Tu as d'autres projets en cours ?
- Je prépare une nouvelle pièce musicale avec Massimo pour France Culture, pour quintette, jazz et voix, de 75 minutes, dans un style musical qui va de Mingus au hip-hop. On travaille aussi avec un metteur en scène de théâtre pour en faire un spectacle. Pour le moment, je n'ai aucune envie d'écrire.

Interview par Jean-Paul Coillard


Bibliographie :

Qui vive (Editions de Minuit)
Paradoxe du ciel nocturne (Grasset)
Diabolus in musica (Grasset)




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