|
Près d'un an après sa
présentation remarquée à la Quinzaine des
réalisateurs du dernier Festival de Cannes, voici enfin "Bug",
qui marque un grand retour en forme du metteur en scène de
"Cruising" et "L'exorciste", à mille
lieues de ses deux dernières glauqueries en date, "Traqué"
et "Rules of engagement". Ici, plus de polar téléphoné,
mais une plongée en apnée dans les tréfonds de
la folie et de l'auto-destruction, avec une sécheresse et un
sens de l'épure retrouvés. Et pourtant, les débuts
s'avèrent quelque peu laborieux : le caractère théâtral
des scènes est assez étouffant (le film est une
adaptation de la pièce de Tracy Letts, également auteur
du scénario) et les trois personnages principaux sont des
abrutis congénitaux et hystériques. Agnes (Ashley Judd,
qui n'a pas peur d'affronter la décrépitude physique
dans son premier bon film depuis... euh... le début de sa
carrière) est une serveuse cocaïnomane qui essaie
vainement d'échapper à un ex, disons, nerveux. Les
joyeux tourtereaux ont tellement peu de neurones qu'ils n'arrivent
toujours pas à se souvenir où ils ont bien pu poser
leur gamin, quelques années auparavant (enfin, vu son
potentiel génétique, c'est pas lui qui aurait découvert
le remède contre le cancer, de toute façon). Peter
(Michael Shannon), qui fait irruption dans le merveilleux monde
d'Agnes, a lu assez de bouquins pour nourrir une paranoïa
dévorante mais voit des bêtes partout, surtout après
une nuit d'échange de germes féroce avec cette
dernière. C'est là qu'entre en scène la
véritable héroïne du film : la démence.
Rarement plongée dans la folie aura été filmée
avec autant de ferveur, les deux protagonistes trouvant enfin un sens
à leur vie minable dans une descente aux enfers de
l'auto-destruction et de la mutilation. Pourtant, la caméra
garde constamment une certaine distance avec ses sujets, les
observant comme un entomologiste, à l'instar des bestioles
imaginaires qu'ils scrutent inlassablement au microscope. Le moindre
doute concernant l'existence des "insectes" en question et
des théories conspirationnistes qui les entourent est
rapidement dissipé : ces deux-là sont complètement
ravagés, à la masse, zinzins, givrés, dérangés
de la cafetière. Et c'est là qu'on ne peut s'empêcher
de voir un parallèle avec une certaine Amérique, celle
des armes de destruction massive imaginaires, celle de la peur
panique des microbes et des voisins. Celle qui voit des ennemis
partout. Mais l'aspect le plus fascinant du film est la façon
dont les personnages incorporent chaque petit détail dans leur
théorie, mi-fantasme, mi-cauchemar, avec une logique à
la fois absolue et totalement irrationnelle, pour en faire une sorte
de monstrueuse tour de Babel, qui finira par les engloutir dans une
fin proprement flamboyante. Les fous ont pris le contrôle de
l'asile...
Marie "la p'tite bête qui
monte" Lecocq
|