Bug


De William Friedkin, avec Ashley Judd, Michael Shannon, Harry Connick Jr.



Près d'un an après sa présentation remarquée à la Quinzaine des réalisateurs du dernier Festival de Cannes, voici enfin "Bug", qui marque un grand retour en forme du metteur en scène de "Cruising" et "L'exorciste", à mille lieues de ses deux dernières glauqueries en date, "Traqué" et "Rules of engagement". Ici, plus de polar téléphoné, mais une plongée en apnée dans les tréfonds de la folie et de l'auto-destruction, avec une sécheresse et un sens de l'épure retrouvés. Et pourtant, les débuts s'avèrent quelque peu laborieux : le caractère théâtral des scènes est assez étouffant (le film est une adaptation de la pièce de Tracy Letts, également auteur du scénario) et les trois personnages principaux sont des abrutis congénitaux et hystériques. Agnes (Ashley Judd, qui n'a pas peur d'affronter la décrépitude physique dans son premier bon film depuis... euh... le début de sa carrière) est une serveuse cocaïnomane qui essaie vainement d'échapper à un ex, disons, nerveux. Les joyeux tourtereaux ont tellement peu de neurones qu'ils n'arrivent toujours pas à se souvenir où ils ont bien pu poser leur gamin, quelques années auparavant (enfin, vu son potentiel génétique, c'est pas lui qui aurait découvert le remède contre le cancer, de toute façon). Peter (Michael Shannon), qui fait irruption dans le merveilleux monde d'Agnes, a lu assez de bouquins pour nourrir une paranoïa dévorante mais voit des bêtes partout, surtout après une nuit d'échange de germes féroce avec cette dernière. C'est là qu'entre en scène la véritable héroïne du film : la démence. Rarement plongée dans la folie aura été filmée avec autant de ferveur, les deux protagonistes trouvant enfin un sens à leur vie minable dans une descente aux enfers de l'auto-destruction et de la mutilation. Pourtant, la caméra garde constamment une certaine distance avec ses sujets, les observant comme un entomologiste, à l'instar des bestioles imaginaires qu'ils scrutent inlassablement au microscope. Le moindre doute concernant l'existence des "insectes" en question et des théories conspirationnistes qui les entourent est rapidement dissipé : ces deux-là sont complètement ravagés, à la masse, zinzins, givrés, dérangés de la cafetière. Et c'est là qu'on ne peut s'empêcher de voir un parallèle avec une certaine Amérique, celle des armes de destruction massive imaginaires, celle de la peur panique des microbes et des voisins. Celle qui voit des ennemis partout. Mais l'aspect le plus fascinant du film est la façon dont les personnages incorporent chaque petit détail dans leur théorie, mi-fantasme, mi-cauchemar, avec une logique à la fois absolue et totalement irrationnelle, pour en faire une sorte de monstrueuse tour de Babel, qui finira par les engloutir dans une fin proprement flamboyante. Les fous ont pris le contrôle de l'asile...


Marie "la p'tite bête qui monte" Lecocq





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