Musicien, compositeur et producteur multicartes, Devin
Townsend surgit toujours là où ne l’attend pas. Ziltoïd, enregistré en total
solo, avait déjà jeté un pavé dans la mare, suivi d’une annonce du retrait de
l’homme, non seulement de la scène, mais également de l’industrie du disque.
Désormais, Devin, nouveau et heureux papa, travaille à la maison, ayant sabordé
dans un même élan SYL et le Devin Townsend Band. Et puis le revoici, deux ans
plus tard, à la tête d’un nouveau projet musical, bâti sur quatre albums, dont
le premier est ‘Ki’, et pour lequel il s’entoure de musiciens hors normes,
n’appartenant pas à la scène metal. Alors, qui est ‘Ki’, au juste?
-Il y a deux ans, tu as surpris pas mal de monde en annonçant que tu quittais la scène musicale
et l’industrie du disque, après la sortie de ‘Ziltoïd’: que s’est il passé pour
t’amener à prendre cette décision?
-DT: Je pense que le premier
changement radical dans ma vie
a été de cesser de fumer de la marijuana et de consommer
de l’alcool. Beaucoup
de décisions que j’avais pris jusque là
étaient basées sur un sens embrumé de ce
que je voulais faire. Lorsque ce nuage s’est dissipé,
ça m’a pris deux ans pour
penser vraiment à la direction dans laquelle je voulais
m’engager. Durant ce
laps de temps, j’ai réalisé que j’avais fait
une différence entre la musique
que j’avais l’habitude de faire et celle qui me venait
naturellement, et, même
si cela peut paraître étrange, j’en ai
été très heureux. Jusqu’alors, j’avais
fait des choses contraires à ma nature, basée sur une
personnalité de moi
totalement embrumée à divers titres.
-Le fait de porter un masque pour ‘Ziltoïd’, malgré le fait
qu’il soit un extra terrestre, n’était il pas représentatif de ton ras le bol
général par rapport à ton image?
-DT: -Absolument. Le personnage de Ziltoïd était
à pour moi une métaphore de ce que je ressentais à ce moment là. L’histoire, à
la fin du disque, la morale de ce disque, en quelque sorte, était que Ziltoïd
n’existait pas c’était la projection d’une personne impuissante dans sa propre
vie et qui avait eu besoin de créer une image de lui-même, plus puissant que ce
qu’il était. Je pense, qu’en tant que métaphore, le personnage de Ziltoïd était
directement relié à cet autre personnage qui existait au travers des mes
performances avec Strapping Young Lad. C’était donc un disque important pour
moi, avec pour but de mettre de façon concrète de la distance avec ce que
j’étais devenu. Ziltoïd n’est pas simplement une histoire atypique, mais plutôt
une observation de la façon dont les choses ont évolué au sein de ma propre
carrière
-En même temps, tu as mis fin à Strapping Young Lad ainsi
qu’au Devin Townsend band: as tu par la suite regretté cette décision, et
penses tu que ces groupes sont enterrés définitivement?
-DT: -Oui, ça ne servirait vraiment à rien. La musique que je crée est censée
être, à mon point de vue, une réflexion sur l’endroit où je me trouve à moment
donné. De la façon don’t je pense que mon cerveau musical fonctionne, je
tends à ajouter, inconsciemment, des morceaux de musique pour avancer dans ma
vie, la musique doit illustrer cette avancée. Pour moi, donc, avec cela en tête et en tant
que personne, j’essaie tout le temps de m’améliorer et de franchir des étapes. Strapping
Young Lad a probablement résolu certains de mes problèmes, c’était une entité
musicale vitale lors de sa creation, très honnête par rapport à cette période
de temps. Malheureusement pour les personnes qui voudraient que cela continue
issues, cette période se déroulait quand j’avais vingt ans, et depuis, j’ai
change sur pas mal de plans, devenant, je l’espère, un adulte. L’idée même de
vouloir retourner cet état n’a pas vraiment de sens pour moi. Le fait
que les gens veulent que cela se produise ne peut être que motive par l’argent,
et on nous en a offert beaucoup pour nous reformer, et je suis parfaitement
conscient de la différence entre le besoin d’argent et celui de la progression
artistique. Strapping Young Lad n’existe plus, et comme le devin Townsend Band
jouait un rôle de balance dans tout cela, je ne pourrais choisir l’un ou
l’autre, et ils resteront donc tous deux lettres mortes.
-Tu es papa aujourd’hui, déclarant haut et fort que tu
voulais passer plus de temps avec ta famille: alors, comment se sent Devin
Townsend aujourd’hui?
DT: -Oh oui, je me sens mille fois mieux. Je pense profondément que c’était l’idée de départ.
Je n’ai jamais fait partie d’un groupe de death ou de trash metal sans avoir
cette idée en tête, quoique que ce soit qui ait pu m’y faire penser. Même
du temps de SYL, je pensais que ça n’aurait qu’un temps. Ce n’était pas
nécessairement ma motivation première, pour faire cette musique, de simplement
penser que c’était cool, ou bien de contribuer à un quelconque ‘grand effort’,
c’était juste une réaction envers une période précise de ma vie. Aujourd’hui,
le fait d’avoir une famille et de me sentir infiniment plus tranquille en tant
que personne, me fait penser que ce but est aussi influencé par le temps qui
passe, par l’âge. J’ai à présent 37 ans, et je sens bien plus d’espace de
liberté dans ma tête que lorsque j’en avais 24. Pour être honnête, l’énergie
qui a crée et motive SYL, cette entité musicale vitale est la même énergie et
honnêteté qui a régné sur ‘Ki’ : je n’aurais pas pu faire cet album quand
j’avais vingt ans, je peux le faire aujourd’hui.
-Cette année, tu as annoncé la sortie non pas d’un album,
mais de quatre, tous différents, sous la bannière de ‘The New Devin Townsend Project’
: comment est née cette idée?
DT: -Comme je l’ai dit plus tôt, à propos de ce que la
musique semble se présenter d’elle même, elle se matérialise, en quelque sorte,
basée sur des événements de ma propre vie. Ces quatre disques sont donc le
résultat de ce que j’ai traverse au cours de ces changements. Durant cette
période, depuis la dernière fois que nous nous sommes parlé, j’ai décidé de ne
plus jouer pendant un certain temps. Mais le problème, en ne jouant plus, me fit parvenir à la conclusion que
la musique n’était pas tant une décision pour moi qu’une zone inevitable de mon
propre monde. Du coup, en arrêtant puis en recommençant, j’avais
emmagasiné tout un tas de nouvelles expériences, qui me permirent d’écrire une
grande somme de musique pour documenter cette période. Je pense que la plus
grande leçon que j’en ai tiré et que je devrais probablement ne jamais cesser
d’écrire, arrivant à la conclusion que peut être le fait d’être un musicien
n’est pas tout ce que tu es, parce que le fait de m’être arrêté pendant trois
ans a donné au bout du compte une masse énorme de travail à rattraper. J’en suis là aujourd’hui.
-Y-a-t-il un concept derrière ‘Ki’?
-DT: -Je dirais qu’en terme de concept, c’est plutôt vague! Je ne suis pas particulièrement bon
pour écrire des histoires, surtout dans le genre de Pink Floyd ou autres. L’idée
générale est plutôt inconsciente et reflète certaines périodes de ma
progression personnelle. On y trouve un fil rouge, et l’histoire, si on veut la
nommer ainsi, est comme un film se déroulant entre le premier et le dernier
morceau, et l’espace entre eux consacré à les écrire. Au point de vue des
textes, le disque semble suivre une vague progression qui, je pense, tiens
compte de mes avancées et des mes régressions et retours en arrière durant
cette période.
-Ce projet va se conclure avec la sortie d’une box contenant
8 cds et un DVD: que pourra-t-on y trouver?
-DT:-Il y aura les quatre albums, avec un disque en bonus
pour chacun, ainsi qu’un DVD. Pour
chaque disque, il y aura quelques remixes, mais aussi quelques vocaux isolés du
reste. Durant le processus, j’ai écrit quelques soixante morceaux, et seulement
quarante cinq vont figurer sur les disques. J’ai donc une masse de bon
materiel, mais pas approprié pour ces albums, et on les retrouvera sur les
bonus. L’idée est de montrer tout ce qui m’est arrive Durant cette
période, ce qui donne son sens à l’ensemble et me permet d’aller voir ailleurs
ensuite. Quant au DVD, J’avais toujours une caméra avec moi, et on a enregistré
quelques shows qu’on a donné, comme à L.A, pour cette tournée promo, ou durant
des interviews. C’est donc plus un carnet de route qu’un documentaire.
-Tu as composé, enregistré et produit ‘Ziltoïd’ tout seul: comment
étais ce de te retrouver avec un groupe?
-DT:-Ce fut comme un genre de cérémonie, parce que faire de
la musique seul est très isolant, solitaire. C’était chouette de reconnecter
avec des gens, mais aussi, j’ai rapidement réalisé que ‘Ziltoïd’ était comme un
vrai soulagement pour moi, parce que les relations personnelles qui se nouent
au sein d’un groupe, c’est comme être marié pendant dix sept ans, et c’est un
dur boulot parfois : mais se retrouver d’un seul coup en relation avec
quatre hommes, c’est un dur boulot, sans aucun bénéfice, si tu vois ce que je
veux dire ! Toute ma
relation avec eux fut un processus d’apprentissage. Le batteur et le
bassiste avaient vingt ans de plus que moi. D’un côté, c’était extra d’avoir
cette perspective sur la musique, mais, d’un autre, je me suis dit souvent que
je ne voulais pas avoir de discussion sans fin là-dessus, je voulais juste
qu’on enregistre et que ce soit terminé. Je reconnais que les musiciens, et
j’en suis un moi-même, se posent des questions, notamment sur le manqué de
confiance en soi, ce qui leur donne le besoin de communiquer avec leur
entourage. Et quand tu réunis cinq musiciens ensemble, d’un seul coup, tout est
sujet à discussion. Même si,
moi aussi, je discutais avec eux, je voulais surtout rentrer chez moi! C’était
donc bien, mais plutôt fatiguant.
-Tu as dit que tu allays donner quelques concerts: en verra-t-on
un à Paris
-DT:-Je
l’espère. Les concerts que j’ai donnés jusqu’ici étaient très décevants
pour moi, parce que c’était quelque chose que je ne désirais pas faire. Aujourd’hui, parce que c’est pas le
cas, je donnerais certainement quelques concerts. A part ça, les gens
parlent beaucoup actuellement de téléchargement : je dis ok, mais, si vous
voulez me voir en concert, c’est comme ça que je gagne ma vie. Je ne vends pas
de disques, je n’ai plus aucun moyen de faire la scène. Donc, si les disques se vendent, j’en ferai,
sinon, non.
-Et, si tu les fais, comment choisiras tu les musiciens qui
y participeront? Emmèneras tu
tout le monde sur la route?
-DT: Oh, ce
serait super, mais je ne peux pas me le permettre! Pour l’heure, rien
n’a encore été décidé, on va bien voir les pays où les disques se vendront le
mieux, à commencer par ‘Ki’. Je pourrais aussi monter un groupe capable de tout
jouer, mais la question principale reste pour l’instant de savoir si
l’opération se révèlera viable pour tout le monde. Dans le passé, j’ai toujours
fait des tournées à perte, en raisons de mauvaises décisions prises par le
management, par le label, par moi-même. Les temps ont changé, et je ne peux plus me le permettre aujourd’hui. Si
la chose se fait, il faut aussi que le public y trouve son compte, et tout cela
impose une balance que nous n’avons pas encore mis au point.
-Continueras tu ton activité de producteur?
DT:-On verra bien! La production est un dur boulot, parce
qu’il est devenu un boulot quotidien, un boulot que je ne pouvais jamais
abandonner. A la fin de la journée, je ramenais à la maison avec moi tous les
problèmes personnels de ces jeunes groupes et, du fait que je ne fais plus la
fiesta et que j’étais entouré de jeunes gens désireux de faire la bringue toute
la nuit, j’ai faillit parfois m’ouvrir les veines ! Mais, en même temps,
tout ça a eu un effet sur mon état d’esprit actuel, me permettant de respirer
et de prendre du recul par rapport aux choses qui m’affectaient. Rien n’arrive sans raison…
-Maintenant que ta vie personnelle est plus heureuse,
comment vois tu ton futur artistique?
-DT:-je n’en sais rien! Ma musique incorpore tout ce que je
fais, de la chose orchestrale plutôt calme jusqu’aux choses plutôt chaotiques,
et je pourrais même arriver à faire des symphonies ou des musiques de film. Je
ne passe pas trop de temps à organiser mon futur, parce que je si je commence à
trop y penser, alors mon travail actuel prendra un temps fou à être achevé,
parce que j’ergoterai sans fin sur les raisons qui m’ont poussé à faire ceci ou
cela, et je préfère éviter de me concentrer sur ses raisons avant de voir
l’ennui pointer le bout de son nez !
-Quelque
chose à ajouter?
-DT: -Oui, la pochette est en trois dimensions, tu dois
porter des lunettes spéciales pour l’apprécier. Voilà, c’est tout !
Propos recueillis à Paris le jeudi 9 avril 2009.
Photo : Demiline.
Merci à Roger Wessier.


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