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Après un « History of
Violence » qu’illuminait déjà la présence
du grand Viggo Mortensen, David Cronenberg délivre aujourd’hui
ces « Promesses de l’aube » situées à
Londres, plongées dans l’enfer de la mafia russe.
On a assez reproché à
Cronenberg de s’écarter de l’horreur pure au profit du
thriller, les mêmes reprochant d’ailleurs à un Argento
de nager constamment dans les mêmes eaux. Et pourtant, quoi de
plus horrible que cette histoire, en forme de tragédie
grecque, opposant non seulement deux familles mais également
deux modes de vie, et de mort, totalement différents.
D’un côté, Anna,
sage-femme, séparée, bouleversée par la mort de
son enfant puis par celle d’une jeune prostituée violée
et assassinée par la mafia, et dont elle se prend d’affection
pour le nouveau né, au coeur du drame. Voulant en savoir plus,
elle se met en tête de faire traduire le journal intime de la
malheureuse. Mal lui en prend, car Semyon, le restaurateur patelin,
est en fait le chef local des Voriv V’Zakone, une des branches les
plus impitoyables de l’ex union soviétique. Son fils, Kyril,
dangereusement surexcité, voulant devenir calife à la
place du calife, luttant contre son homosexualité à
grand renfort de violence, s’appuie sur son chauffeur et bras
droit, Nikolaï, en fait un flic infiltré, qui n’a
vraiment pas froid aux yeux. Dès lors, Anna tombe entre leurs
griffes malgré les avertissements de Semyon, mais aussi de son
propre oncle, un ancien du KGB. On retrouve ici, quoi qu’on en dise
et malgré son dénouement ‘heureux’, les grands
thèmes chers au roi David. Homosexualité et sexualité
trouble tout d’abord, ne passant que par la prostitution, la
violence, la puissance du mâle, et celle, inexistante, d’Anna.
« M.Butterfly » n’est pas si loin. La
famille, omniprésente, avec ses deux conceptions, l’entente
et la lutte à mort, celle du père, mais aussi de ce
fils qui se cherche un frère, le légitime et l’adopté,
en quelque sorte, dichotomie déjà présente dans
« Faux Semblants » et « History of
Violence », et de cette mère qui se cherche un
nouvel enfant. La modification corporelle, essentielle dans l’œuvre
de Cronenberg, comme dans ‘La mouche », « Videodrome »,
« Le Festin Nu », « Existenz »
et tous les autres films, ceci amenant à un autre fait
fondamental : le rite de passage. C’est en effet le prix à
payer pour le héros, toujours solitaire, mais surtout le
ticket d’entrée pour jouer le jeu du cinéma de
Cronenberg : une greffe de game-pod pour un jeu sexuel à
deux impossible sinon, de même que les accidents de la route
pour les couples au bout du rouleau de « Crash »,
la mésaventure du héros de « Dead Zone »
qui lui procure ses pouvoirs et par lesquelles il reconquiert sa
femme, sans parler de « The Brood »,
« Chromosomes » ou « Rage ».
Ici, le ticket se paie avec son sang, le tatouage ornant les corps
des mafieux comme autant de livres ouverts sur leur vie passé,
sur leur palmarès criminel, la mafia étant en elle-même
un corps étranger pour Anna. Deux idées de la vie, mais
de la mort aussi : Anna connaît la souffrance au travers
de la douleur des autres, dans son travail à l’hôpital,
ainsi que dans sa vie. Semyon et Kyrill tirent plaisir et bénéfice
de la souffrance qu’ils infligent aux autres. Pour eux, le monde
entier est une gigantesque ‘dead zone’, aux possibilités
infinies. La lutte est engagée, mais elle est fort inégale.
On l’aura compris, David Cronenberg signe ici un très grand
film, avec une brochette d’acteurs et d’actrices comme toujours
impeccables, la bonté des uns compensant l’abomination des
autres. Loin de glorifier la mafia, Cronenberg la ramène au
contraire au niveau de la maladie mortelle, putréfiante,
insupportable, dangereuse au plus haut point. On peut penser ce qu’on
veut de cette fin relativement heureuse, ce qui est nouveau pour un
auteur toujours aussi, et avec raison, paranoïaque, « Les
promesses de l’aube » est un film qui tient totalement
les siennes. L’aube aussi possède ses propres roues, qui
continuent de tourner.
Jean Paul Coillard
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