Quelques évènements majeurs parsemèrent l’année pour Enslaved, autour de la sortie de ‘Below the lights’, leur nouvel album : d’abord le départ de R.Kronheim, guitariste, remplçé par Arve, puis ensuite, après l’enregistrement, celui de Dirge Rep, batteur de son état, laissant le groupe dans une position très inconfortable pour tourner ainsi que, plus important, au point de vue de leur futur même. Mais Ivar et Grutle décidèrent de se battre et de continuer Enslaved, unis par leur propre dynamique et leur souhait de poursuivre leur chemin d’une façon plus que vivante en recrutant de nouveaux membres et ainsi retrouver toutes leurs forces pour offrir le meilleur de la musique qu’ils aiment depuis toujours. Rencontre sans menottes avec Ivar à son hôtel parisien.
-Peux tu nous présenter ‘Below the lights’ ? Continue-t-il la voie ouverte par Monumension’ ?
-I : Il continue certainement dans la veine de ‘Monumension’, à quelques points de vue tout au moins, mais aussi il se recentre plus sur cette idée : lorsque je prend le temps aujourd’hui d’écouter et de comparer ‘Below the lights’ et ‘Monumension’, je crois qu’à notre point de vue ce dernier atteignait peut être le niveau maximum d’ouverture et de concentration dont nous pensions avoir besoin pour être capable de conserver l’énergie de notre musique, et nous avions besoin d’être un peu concentrés à nouveau, alors nous avons pris les parties les plus sombres de ‘Monumension’ et les avons explorées avec ‘Below The lights’.
-Après l’enregistrement, deux des membres d’Enslaved ont quitté le groupe : as tu eu peur que le groupe s’arrête ou étiez vous, avec Grutle, bien décidés à continuer de toutes façons ?
-I : Il s’est agi de deux situations bien différentes : d’abord avec R.Kronheim, qui était très prêt de cette ligne de concentration dont nous parlions précédemment parce qu’il tendait vers une autre direction, davantage heavy et stoner tandis que Dirge et moi tendions vers une ligne musicale plus sombre et plus dure à la fois. Et alors il advint que lorsqu’il fallut concentrer nos efforts sur ‘Below the lights’, il devint vite évident que nous ne serions d’accord sur presque rien. Nous en avons parlé dès le début et sommes tombés d’accord sur le fait qu’il fallait mieux rester bons amis et donc peut être pas jouer dans le même groupe, parce que j’ai vu ça si souvent, le fait de continuer trop longtemps et d’avoir des intérêts divergents et du coup tout se termine par une longue série de compromis, où personne n’est vraiment satisfait, personne n’a satisfait ses propres ambitions. Un jour, nous avons pensé que les tensions devenaient trop grosses et Ivar et moi même ne voulions pas laisser tomber Enslaved, alors nous lui avons dit que se serait mieux pour l’avenir du groupe s’il le quittait, ce qu’il fit, et du coup le côté urgent revint à grande vitesse. De son côté il est très inspiré, il a enregistré tout un tas de démos avec son propre projet qui est purement psychadélique et stoner et ça s’est avéré très positif pour nous. Pour Dirge, nous avons été un peu plus surpris, honnêtement : c’est arrivé juste après les sessions d’enregistrement de ‘Below the lights’ et il nous a annonçé d’un coup qu’il voulait quitter le groupe, et lorsque nous lui avons demandé pourquoi, n’était il pas satisfait, si il l’était, et il dit que c’était justement pour ça qu’il avait choisi ce moment, parce qu’il avait réussi à accomplir quelque chose de très fort avec Enslaved, mais il pensait aussi depuis des années à travailler sur quelque chose de plus obscure, plus underground, dans le genre pure black metal noisy, et il a démarré son propre groupe dans ce sens. Nous avons pensé que nous ne pouvions rien y faire, rien faire pour le garder dans le groupe, et nous l’avons laissé partir. Nous avions déjà un guitariste de session qui est devenu un membre permanent à ce moment là parce que nous pensions que nous ne pouvions être que deux pour répéter. Nous n’avons pas encore trouvé de batteur définitif mais nous sommes proches de pas mal de gens dans d’autres groupes, et du coup leurs batteurs nous donnent un coup de main quand on doit jouer live, et le reste du temps nous avons pas mal bossé sur de nouvelles choses en studio, alors il n’y a jamais eu de coup d’arrêt pour nous.
-Maintenant, vous êtes trois, avec Arve à la guitare : où en êtes vous aujourd’hui dans votre quête de nouveaux membres ?
-I : Nous avons encore donc à trouver un quatrième, mais cette fois il devra être vraiment convaincu. C’est plus facile de penser que R. et Dirge furent membre du groupe pour une courte période parce que c’est un peu comme ça : le groupe existe depuis 91/92 et ils nous ont rejoint en 97, mais quand tu regarde la période 97/2002, ce sont de vieux membres du groupe, presque la moitié du temps, ce qui représente un gros impact sur tout. Il ne s’agit pas juste de trouver quelqu’un capable de jouer ce que l’on fait, ils doivent aussi partir en tournée, faire partie du tout. Nous avons cette théorie en commun, la même qu’Arve, et nous sommes vite devenus bons amis et alors nous lui avons demandé parce que c’est un bon guitariste et déjà un bon ami, et la même chose doit arriver avec le batteur : ce devra être quelqu’un qui cherche Enslaved au lieu du contraire.
-On peut donc dire du coup que ce disque représente un nouveau départ pour le groupe ?
-I : La continuité est très importante sur celui çi parce que nous voulons prouver que le noyau d’Enslaved demeure intact : c’est une situation plutôt absurde lorsque tu assistes à une réduction de cinquante pour cent d’un groupe dans un très court laps de temps, lorsque les résultats prouvent que ‘Below the lights’ est l’un de nos albums qui marchent le mieux : ça ne se justifie certes pas uniquement par le fait qu’Ivar et moi même sommes là depuis le début, ce qui est un avantage pour nous, mais aussi par le fait qu’Enslaved possède une sorte de vie propre, c’est l’idée, cette sorte de façon de faire de la musique qui a commençé à fonctionner par elle même, et parfois tu te demandes même si tu fais marcher le groupe ou si c’est lui qui nous pousse à continuer ! Je crois que c’est un gros réservoir d’énergie mais naturellement il y aura forçément une nouvelle direction à cause des nouvelles personnes qui arrivent.
-Trouve-t-on des thèmes spéciaux sur cet album ?
-I : C’est différent si l’on considère les textes et la musique, tout possède une texture et un contenu plus sombres et je pense qu’on pourrait les relier à un tas de choses, car comme je l’ai dit je voulais faire quelque chose de plus direct et de plus sombre après ‘Monumension’ mais aussi le fait de la situation du groupe après le départ de ses membres et ce qui en découle d’énergie négative : mais au lieu d’essayer de la stopper, nous avons laissé couler et ainsi tenté de concrétiser ses sombres sentiments dans cet album.
-Es tu toujours très inspiré par la mythologie nordique ? Quels Dieux ou évènements en particulier ?
-I : Je suppose que nous sommes versés aussi dans pas mal de trucs barrés, mais pour Enslaved pratiquement tout tourne autour de la mythologie. Néanmoins, tout s’actualise de plus en plus du fait que nous y mettons de plus en plus de nous mêmes, nous trouvons à chaque fois un peu plus de courage pour en donner notre propre interprétation. Surtout pour ce disque, je pense que l’on peut voir des connections évidentes, comme ‘Monumension’ possèdait ce parallèle avec les neuf étapes du Ragnarok, l’Armaggedon. Cet album, à un certain niveau, décrit le sentiment de mort mais je pense qu’il existe d’autres façons de la regarder, le concept mythologique en contraste avec comment nous voyons les choses aujourd’hui avec les Chrétiens, quelque chose de chouette, quelque chose qu’on essaye d’éviter ou lorsqu’on y pense, on essaye d’imaginer que quelque chose de sympa arrive dans l’après vie, tu joueras de la harpe alors n’ai pas peur, mais dans la tradition Paganiste ou Bouddhiste, il y a quelque chose qui te pousse à obtenir plus de vie. Je pense que ce cycle mort / vie est très présent dans la réalité.
-Peux tu citer quelques disques qui ont changé ta vie ?
-I : J’écoutais beaucoup de musique étant gamin, d’abord à la radio et puis j’ai découvert le heavy metal mais la prochaine chose qui ai vraiment compté pour moi fut Pink Floyd, et surtout ‘Dark side of the Moon’ que j’ai eu en cadeau lorsque j’ai eu onze ans, un cadeau de mon père, et lorsqu’il partait au travail, je pouvais rester des nuits entière à écouter cet album encore et encore, pas seulement pour les chouettes chansons ou les super parties de guitare mais pour l’atmosphère générale ; ensuite, ‘A blaze in the northern sky’ et ‘De Mysteriis...’ de Mayhem : nous étions très jeunes et écoutions plutôt du death metal, mais en écoutant ces disques tant de choses se sont mises en place que je vois bien aujourd’hui que c’est à cause d’eux qu’Enslaved a démarré, ce qui nous a ouvert des mondes de possibilités. Et encore ensuite, King Crimson avec ‘In the court of the crimson king’, qui a réellement provoqué un choc chez moi. Je pense que la découverte de ces courants musicaux, de Pink Floyd au metal extrême puis du prog des seventies ont été mes influences majeures.
-Qu’écoutes tu aujourd’hui ?
-I : Ce n’est pas très neuf, mais mais les albums de Tool se retrouvent régulièrement plusieurs fois par semaine sur ma platine depuis leur sortie. J’écoute le nouveau Darkthrone, ce qui m’a permis de redécouvrir pas mal de choses grâce à ça, le nouveau Pale Forest et un nouveau groupe Suédois super excitant qui s’appelle ‘Cult of Luna’, dont j’adore l’énergie, ainsi que Neurosis et Godspeed black emperor.
-Le site web du groupe est il un outil de travail important ?
-I : C’est à la fois très important et très frustrant : ça doit être la même chose pour beaucoup de groupes dont le label ne peut s’offrir les services de quelqu’un pour tenir la page web. Nous sommes toujours dépendants à ce niveau et nous avons été chanceux d’avoir des potes qui savaient comment tout ça marchait et nous ont aidé, surtout l’année dernière qui a été énormément difficile à tenir à jour et c’est très frustrant de voir tout en train et que rien ne se passe, mais bien sur tu ne peux pas harceler les gens, ils travaillent déjà bénévolement, ils ont un boulot ou vont à l’école, aussi aujourd’hui nous tentons de trouver une solution pour sortir de ce problème, parce qu’on ne veut pas exagérer avec les gens qui nous font des faveurs et nous n’avons pas tant de temps que ça nous mêmes. Mais aujourd’hui le site est reconstruit et tu peux y accéder très facilement et directement, alors que nous devons encore envoyer des E-mails à la personne qui les enverra quand elle aura le temps. C’est très important pour nous, quand tu regarde le forum de discussion et que tu vois des gens de différents pays ayant des questions différentes et parfois de bonnes idées pour le groupe, ou avant un concert, les gens faisant une sorte de want list de morceaux qu’ils aimeraient entendre, c’est vraiment la chouette partie de l’Internet.
-Es tu toi même un fou du Net ?
-I : Oui, j’ai un diplôme universitaire en science de l’information et je travaille sur beaucoup d’ordinateurs, mais je dois admettre que j’ai toujours eu des problèmes avec eux parce que j’aime le principe de l’information et le principe de l’E-Mail mais à côté de ça j’ai une grande aversion pour la chose à cause du degré de dépendance que nous avons à leur égard, si tu te rend compte du nombre d’erreurs, c’est juste des choses incomplètes baties sur des choses incomplètes tout le temps, parce que c’est une industrie tellement menée par la demande d’efficacité et de productivité que les choses sortent bien avant qu’elles soient réellement finies et testées, et on en trouve de nombreux exemples : il y a un paradoxe parce que lorsque tu étudies cela, tu n’es pas si ‘Technologiquement optimiste’, par exemple lorsque les ambulances sont envoyées dans les mauvais endroits d’une ville à cause de mauvais paramètres entrés dans les banques de données. Je pense que l’on a besoin des ordinateurs, mais ce besoin devrait être limité à un certain niveau. Aussi au niveau des communications, tous mes potes et leurs frères sont entièrement axés sur le Net et les E-mails et j’ai parfois l’impression d’être laissé un peu à l’écart, alors je suis tiraillé entre l’intérêt pour la technologie d’une part et d’autre part, en tant que paganiste, que nous avons besoin d’un peu d’humanité et de réelle attention, comme en musique. Je pense qu’Enslaved est une bonne contre réaction au fait d’aller à l’école avec des ordinateurs ou travailler avec des synthés parce que tu sais comment ils vont fonctionner, ca peut être parfois un peu à côté de la plaque mais au moins tu en connais pas mal de détails et si ça foire tu sais ce qui ne va pas, comme pour les guitares : pas de son, une corde cassée, alors tu en changes : j’aime ça ! Je travaille sur un side project en ce moment, plus basé sur les machines et les guitares, et pense sortir une démo au cours de l’hiver : une mixture d’ambiant des années 70 à la Klaus Schulze ou Brian Eno, mais que je veux organique. J’aime l’idée des séquencers, que tout est préprogrammé et que les chansons se font simplement en ouvrant et fermant différentes matrices et séquencers et en les connectant. J’aime le côté physique des séquencers, mais ce sera mixé avec du heavy doom metal.
-Si Enslaved était un film ?
-I : Ce serait un film sombre de David Lynch, quelque chose dans la veine de ‘Lost highway’, ‘Mulholland drive’ ou ‘Twin peaks’, ces films complètements barrés, pleins de panique et de chaos : le personnage de Bob est l’une des choses les plus effrayantes, surtout quand tu te rend compte qu’il peut se changer de personne en personne, à la fois son aspect et son mental ; j’aimerais bien écrire quelque chose pour un film, mais on a rien de prévu pour le moment. On toruve en Norvège une scène très active de fanas de films, surtout à bergen et nous restons en contact, et parfois, quand tu sors et que tu bois un bon coup, tu parles à l’un de ces gars qui font des films, ce que j’ai fait récemment, disant que si c’était pour quelque chose de différent et qu’il veuille essayer quelqu’un d’autre, il pouvait nous contacter parce que nous avons d’étranges choses auparavant et que nous aimerions bien essayer quelque chose comme ça.
-Beaucoup de groupes de black metal ont abandonné le maquillage, et tendent musicalement soit vers le heavy ou le prog rock : étais ce d’après toi une évolution inévitable ?
-I : Comme je l’ai dit, c’est très naturel et cela arrive à tout un tas de groupes, mais en même temps, je pense que la chose reste possible, et Immortal est un bon exemple de comment changer les choses juste un petit peu pour en faire quelque chose de nouveau, comme après ‘At the heart of winter’, où ils ont mis cette petite touche d’attitude hard rock et d’un coup te voilà avec un nouveau groupe qui connait le succès. Je sais cela aussi par expérience moi même, ce sont souvent des coups de génie : juste changer quelques petits trucs au lieu de croire que tu dois tout chambouler. Et tu as aussi des groupes qui changent tout et semblent ensuite revenir en arrière parce que c’est bizarre, mais si tu joue dans un groupe pendant dix ans, tu as donné une certaine image typiquement black metal et le coup d’après tu es supposé être gothique ou autre sur scène, je pense que ça fout en l’air toute attitude, ce n’est pas si souvent porteur de réussite ; je sais que les anciens pensent que c’est facile de faire de la musique populaire et des chansons accrocheuses, mais la plupart se vautrent lamentablement parce que c’est finalement plus difficile de jouer quelque chose de simple en ayant du succès.
-Après plus de dix ans d’Enslaved, comment juges tu le parcours du groupe ? Es tu satisfait de l’évolution des choses ?
-I : Je crois que c’est une très bonne position que celle dans laquelle nous sommes en ce moment, parce que bien sur nous aurions pu avoir davantage de succès, et peut aussi en tenant compte de facteurs externes, si ceci ou cela était ou n’était pas arrivé, mais de notre propre responsabilité on aurait aussi pu bosser davantage ou faire certaines choses plus rapidement ou mieux ou quoique ce soit, mais le point principal est qu’au moins nous avons sorti des albums dont nous sommes fiers et l’un des meilleurs signes de santé d’un groupe est lorsque tu regardes tous leurs disques, chacun possède quelque chose de spécial dont on est fier, et ce n’est pas comme si l’on voulait ignorer nos débuts, c’est différent, c’est la ligne rouge, et l’un des plus grands compliments que l’on puisse me faire et quand les gens me disent que lorsqu’ils écoutent les derniers disques et les premiers, ils peuvent sonner totalement différents au niveau du style mais tu sais toujours qui joue dessus, même quand les studios, les amplis ou les instruments sont différents : il y a une façon de faire les choses et nous sommes mettons de la fierté dans ce que nous faisons
-Quels sont tes prochains projets ? Tourner en Europe ?
-I : Je n’en sais rien, mais ce ne sera pas avant l’hiver, mais nous sommes en train de mettre sur pied à la fois une tournée Américaine et Européenne et l’Europe passera sans doute en premier. Les dates devraient apparaitre en aout ou septembre sur notre site. Tout à été un peu compliqué à mettre au point vu que l’album a été repoussé plusieurs fois, mais l’accueil a été très bon. Nous venons toujours en France lorsque nous tournons en Europe, pas seulement à cause de la nourriture et des femmes, mais nous adorons les gens qui viennent à nos concerts : ils sont trop cool !
Propos recueillis le 20 mai 2003 à Paris par Jean Paul Coillard
Trad : Marie Lecocq et JP Coillard


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