Jeffrey Eugenides : Twice upon a time in America...



On a connu et immédiatement remarqué Jeffrey Eugenides lors de la parution de son premier roman, ‘Virgin suicides’, porté à l’écran dans la foulée avec le succès que l’on sait par Sofia Coppola. Deuxième choc aujourd’hui avec la sortie Française de ‘Middlesex’, ou la saga, l’épopée d’une famille Grecque d’Asie Mineure depuis sa fuite du pays natal en 1922 jusqu’à sa perpétuelle poursuite du rêve américain et de l’intégration par la voix de Cal, Caliope, petite fille des premiers arrivants qui, l’adolescence venue, se révèle être aussi un garçon. Poids des traditions, poids du silence, révolte : entre la violence d’un ‘Miller’s crossing’ et le grandiose de Sergio Leone, un énorme roman fleuve qui sait aussi être drôle et tendre, un hymne à la tolérance et à la curiosité, au respect et à la liberté mais aussi et peut-être avant tout un immense bonheur de lecture assuré. Rencontre avec Jeffrey Eugenides, que l’on pourrait à juste titre surnommer le Minotaure.

-Comment s’est passée votre venue à l’écriture ?

-J.E : En fait, ce n’est pas brusquement arrivé comme ça, un jour : j’ai commencé très jeune à le faire, je pensais que je voulais devenir écrivain quand j’avais quinze ou seize ans, et du coup je me suis mis à écrire des histoires dès cette époque, et je pensais que je possédais le talent pour le faire : on aime généralement faire ce que l’on fait de mieux...

-Avez vous grandi dans un environnement littéraire ?

-J.E : Pas vraiment : mon père était un homme d’affaire, et ma mère lisait beaucoup de livres, c’est elle qui m’a fait m’intéresser à la littérature, ce fut une grande influence, mais mon milieu n’était pas du tout ce que l’on peut qualifier d’intellectuel ou de littéraire.

-Quels ont été vos auteurs d’influence ?

-J.E : On passe par différents caps et différentes étapes d’influence au fur et à mesure que l’on grandit. Ma première influence fut James Joyce, puis John Hawkes et ensuite Nabokov et Tolstoi, différentes personnes à différentes époques.

-Vous avez commencé par des nouvelles : avez l’intention de les publier un jour ?

-J.E : Pratiquement tout le monde commence comme ça aux Etats Unis, parce que l’on est trop jeune et que ça prend trop de temps pour écrire un roman. J’ai l’intention de les réunir : j’en ai publié quatre ou cinq, c’est en gros la moitié d’un livre, et lorsque j’en aurait suffisamment, je les relierai. J’en ai publié quatre ou cinq mais j’en ai écrit à peu près quarante cinq !

-Pourquoi si longtemps entre les deux livres ? Beaucoup de recherches ?

-J.E : Oui, j’ai effectué beaucoup de recherches pour ce roman, des recherches scientifiques et historiques, j’ai du apprendre la génétique et différentes choses que je ne connaissais pas, ce qui représenta une grande partie du temps passé à écrire ce livre, mais c’est une histoire très complexe et tout rassembler, les différentes époques et les différents personnages fut très difficile, ça a pris un sacré bout de temps !





-Quel était votre but en écrivant ‘Middlesex’ ? Ecrire un peu de la saga de votre propre famille ?

-J.E : Je n’avais pas vraiment de but ou d’idée majeure en l’écrivant, j’ai voulu raconter l’histoire de Cal et de quelque chose à propos de laquelle j’ai envie d’écrire : quand je creuse l’histoire, il s’agit d’une famille Grecque qui présente des ressemblances avec la mienne, mais ce qui m’intéressait c’était ce gene qui passait de génération en génération, ce qui m’a semblé être une nouvelle façon de raconter l’histoire ou la saga d’une famille, mais investie par une sorte d’urgence, de modernité scientifique et génétique, mais on peut trouver un tas de choses et d’histoires différentes dans ce roman, beaucoup d’idées différentes, car je n’en ai jamais qu’une seule en tête, vraiment.

-Donc, ce n’est pas vraiment votre histoire personnelle ?

-JE. : C’est un mélange d’imagination et j’ai tenté de la connecter avec ma propre vie pour la rendre vraie à mes yeux, et j’espère à ceux du lecteur, mais l’histoire est très éloignée de la mienne.

-Le fait d’écrire vous aide-t-il dans votre vie personnelle aujourd’hui ?

-J.E : J’aimerais dire oui, car c’est ce que je voulais faire de ma vie, c’était mon ambition et j’y ai travaillé, et si je regarde en arrière, je suis allé au collège, j’y ai continué d’écrire, j’ai suivi des cours de religion et de littérature et d’autres choses dont je pensais avoir besoin en tant qu’écrivain, et j’ai toujours ardemment désiré, en prenant mon temps, publier un livre et être capable d’en publier un autre, ce qui est ma définition de ce que je voulais faire. C’est essentiel pour moi.

-Comment a réagi votre famille à la lecture de ‘Middlesex’ ?

-J.E : Ma mère aime le livre, et ils savent tous, ou du moins ils devraient le savoir, que les romans transforment les choses : ce n’est pas l’histoire de ma famille, ni celle de ma vie, et du coup il n’y avait guère de problèmes avec eux. C’est très éloigné d’une quelconque ressemblance avec moi-même, et donc je ne pense pas qu’il aient à s’inquiéter de ce que quiconque pourrait penser.

-‘Middlesex’ et ‘Virgin suicides’ ont en commun l’univers familial et les interactions entre ses membres : est ce un sujet essentiel pour vous ?

-J.E : La famille est importante pour tous, qu’on le veuille ou pas, chacun sort de là, et la plupart des choses que nous pensons, que nous faisons font ce que nous sommes : il est pratiquement impossible d’éviter cette notion, même si certains écrivains le font. C’est donc bien une enquête à l’intérieur d’une famille, une famille étendue, alors que ‘Virgin suicides’ était plutôt un livre voyeur avec une distance : on ne sait jamais vraiment les secrets de cette famille, elle reste très mystérieuse, tandis que dans ‘Middlesex’, tous les renseignements sont vraiment donnés.

-Les personnages principaux, Lux et Cal, changent à l’age de quatorze ans lorsque leur vie bascule radicalement : une période cruciale ?

-J.E : Bien sur, et les livres portent cette ressemblance dans cette investigation sur l’adolescence. L’idée de l’hermaphrodite dans ‘Middlesex’ en est vraiment un symbole, et tout le monde atteint la puberté, découvre son identité tandis que son corps change énormément. Callie traverse une version extrême de cela, mais j’ai essayé de traiter cette expérience très universellement et non uniquement du seul point de vue de ce que cette personne traverse.

-Pour quelle(s) raisons, d’après vous, ces filles se suicident elles ?

J.E : Je ne donne pas de réponses aux suicides, pour que les gens se fassent leur propre opinion, mais ce n’étais sûrement pas pour conserver leur pureté ou quoique ce soit de ce genre, mais mes livres sont certainement plus réalistes que ne le pensent les gens ; si vous avez une réponse sur le pourquoi de ces suicides, c’est très difficile d’en trouver une vraiment, c’est toujours quelque chose de mystérieux lorsque l’on reste en position de survivant : ‘Virgin suicides ‘ est surtout sur la question de ‘qu’est ce que ça fait d’être laissé en arrière et pas vraiment sur l’acte du suicide en lui-même. Si j’avais voulu faire ça, j’aurais laisser entendre exactement ce qui les a poussées, on serait entré dans leur tête. ‘Virgin suicides’ parle donc du fait d’être laissé derrière en regardant de l’extérieur les autres commettre un suicide.

-A propos, comment jugez vous le film ‘Virgin suicides’ ?

-J.E : Le casting est excellent, mais ca ne rend pas vraiment l’idée du livre parce que celui çi est toujours du point de vue des garçons alors qu’ici, parce qu’il y a toutes ces filles, le point de vue se dirige vers elles, aussi je pense qu’il est plutot inspiré du livre et qu’il dérive beaucoup trop vers elles.

-Avez vous envie de donner une suite à ‘Middlesex’ ?

-J.E : Non, non ! Je pense que cette histoire est terminée, avec cinq ou six cent pages, et je crois

que l’on peut y trouver tout ce que l’on a besoin de savoir sur cette vie.

-Avez vous reçu des propositions cinématographiques pour ‘Middlesex’ ?

-J.E : Quelques personnes sont intéressées, mais rien n’est fait pour l’instant.

-Vous vivez aujourd’hui à Berlin, en Allemagne : vous considérez vous aujourd’hui comme

un écrivain à temps complet où occupez vous vos journées à d’autres activités ?

-J.E : Ecrire est la seule chose que je fasse, parce que rien d’autre n’entre en compétition pour

mon identité !

-Pourquoi ce choix de l’Allemagne ?

-J.E : En fait, j’ai reçu une bourse du gouvernement Allemand, mais je ne veux pas passer le restant de ma vie là bas : j’y suis resté quatre ans, et quand la bourse est arrivée, je suis allé à Berlin. J’ai toujours voulu vivre en Europe, aussi je me suis servi de cette chance que d’être à Berlin pour pouvoir voyager dans les pays alentour. Ma famille vit aux USA, et je suppose donc que si je veux venir vivre en Europe, nous serions à nouveau des immigrants : mes grands parents ne feraient jamais ça !

-Etes vous déjà retourné en Asie Mineure pour retrouver les traces de votre famille ?

-J.E : Je suis allé en Asie Mineure où ils vivaient, et je suis allé pas mal de fois en Grèce, mais pas moyen de retrouver quelque chose : le village est là, en fait j’ai visité la ville près du village, mais rien ne reste d’eux.

-Vous avez reçu cette année le prix Pulitzer : pourquoi et comment y avez vous réagi ?

-J.E : Je mentirais si je disais que je n’en étais pas content : ça m’a pris un bon bout de temps pour écrire ce livre, et j’ai traversé beaucoup de période de doute, et quand on travaille si dur et si longtemps sur un livre, un prix est une récompense particulière, parce qu’on ne tient pas à perdre dix ans de sa vie, c’est très long. Certaines personnes, lorsqu’elles entendent parler du sujet et qu’il leur semble peu courant et tordu, se demandent si le personnage leur sera sympathique, s’ils pourront se retrouver un peu dans cet hermaphrodite, ce que je pense qu’en fait la plupart des lecteurs font lorsqu’ils lisent le livre. Le prix est très bon pour un ouvrage comme celui là, pour lequel il faut faire un petit effort pour y pénétrer, pas un effort énorme je pense, mais on ne sait jamais comment sont les gens. Peut être pas en France, mais aux USA.

-Etes vous un accro de l’Internet ?

-J.E : Je passe beaucoup trop de temps avec les E-mails et ce genre de choses, et il semblerait que cette technologie sensée nous libérer nous rend en fait un peu esclave, considérant le temps que j’y passe vu tous les gens qui m’écrivent et à qui je me dois de répondre : c’est super parce qu’autrement je n’aurais pas pu vivre en Europe et continuer à garder le contact avec les Usa sans le Net, je me serais peut être senti déconnecté. D’un autre coté, je me demande combien de temps on peut passer sur Internet : je me lève le matin et la première chose que je fais est d’y aller, j’y lis les journaux et on peut en devenir totalement accro. Je ne m’en sers pas tout le temps, mais, pour le travail, ce fut une aide inestimable, c’est certainement un merveilleux outil, mais on doit faire attention dans ses recherches parce que parfois l’information est erronée. Mais c’est assurément un superbe instrument de travail, dont je me sers beaucoup, surtout pour ce livre.


-Quels sont vos goûts musicaux ?

-J.E : Mon livre est principalement situé à Detroit, et j’adhère donc à toute la musique de Détroit que je peux entendre : Eminem, White Stripes et la Motown. Pas beaucoup de techno. J’aime aussi Blur, Radiohead, des choses comme ça. (Et Iggy Pop, et le MC5, tous deux natifs de Detroit ? NDLR)

-Dans ‘Virgin suicides’, Lux est obligée par sa mère de bruler ses disques de rock, comme Kiss et Aerosmith : est ce le genre de musique que vous écoutiez adolescent ?

-J.E : Sofia (Coppola, ndlr) n’écoutais pas les memes musiques que moi : j’étais plus dans ce soft rock des années 70, et elle avait plus une influence de Kiss ou Todd Rundgren, ce qui n’étais pas mon intéret premier : je connaissais ces musiques mais je n’en écoutais pas. Lux a donc brulé des choses importantes pour elle mais pas pour moi. Je ne vais pas trop à des concerts : le dernier que j’ai vu était celui de Air, pour lequel Sofia avait des tickets, et on est allé backstage aussi et c’était chouette mais sinon je n’y vais pas vraiment souvent : ma femme en sait plus sur le rock que moi, elle se tient au courant. J’écoute surtout Eminem en ce moment, je n’ai jamais été trop tenté d’écouter du rock.

-Travaillez vous sur un nouveau livre ?

-J.E : Je travaille sur un nouveau roman, et j’espère qu’il sera plus court, peut être guère plus de 300 pages ! Je n’en parle pas trop parce que je suis superstitieux ! Je dois retourner y travailler, mais, cette fois, ça ne prendra pas aussi longtemps !


Propos recueillis par Jean Paul Coillard, en juin 2003 à Paris






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