MICHEL FABER : Malice in Wonderland...



Michel Faber n’écrit pas des livres n’importe comment, ni pour n’importe qui. Il est courant de débuter par un recueil de nouvelles pour embrayer ensuite sur un roman. Mais alterner ensuite un livre fleuve de plus de mille cent pages denses et fournies avec un court récit d’une centaine de feuillets, voilà qui est moins banal. Banal est d’ailleurs un mot banni lorsqu’on veut parler de Michel Faber et de son oeuvre, de l’étonnant ‘Sous la peau’ à l’ incroyable ‘Le pétale pourpre et le lys’. Alors que le premier offre un récit proche d’un fantastique inquiet à la James Ballard ou David Cronenberg, le second présent une histoire se déroulant dans la dernière moitié du dix neuvième siècle, dans un Londres chatoyant et dangereux, sale et à la pointe du progrès, mariant sous la contrainte révolution industrielle et obscurantisme religieux, morale victorienne et libertinage effréné. Dans ce tourbillon tragique, la jeune prostituée Sugar et son ‘nouveau maître’, William Rackham, riche propriétaire d’une fabrique de parfums se trouvent, à leurs corps défendant et défendus, emportés par ce qu’ils auront, volontairement ou non, déclenché. Tragique, sensuel, sordide, passionnant de bout en bout, ‘La pétale pourpre et le lys’ est un floraison voyant la rencontre de Victor Hugo et de Dickens, de Zola et de Maupassant, de Jane Austen et de Lewis Carroll, de D.H Lawrence et des sœurs Brontë, tout cela sous la plume époustouflante, lyrique et passionnée, au charme exacerbé, de Michel Faber qui construit, livre après livre, une oeuvre littéraire enthousiasmante, au style fluide et à l’intérêt jamais en repos, une véritable bonheur de lecture comme il en arrive si peu souvent. Michel Faber écrit pour les amoureux. Dans le sens le plus large du terme...




-Un peu d’histoire, pour commencer : tu es né en Hollande, et tu as ensuite passé pas mal de temps en Australie : était-ce par choix, par obligation ou par déménagement familial ?

-MF : Mes parents voulaient passer l’éponge et repartir complètement à zéro, sur des bases neuves, parce qu’ils ressentaient beaucoup de douleur à l’égard du passé : ils ont tous deux été traumatisés par la guerre, mon patron traînait une grosse dose de culpabilité parce qu’il avait combattu dans la mauvaise armée, l’armée allemande, et ma mère également avait souffert de son expérience lors de cette guerre. Alors, ils étaient tous deux mariés à d’autres personnes, avaient des enfants de ces mariages et ceux-ci finirent dans l’amertume et le drame. Ils voulaient clore la porte sur ce passé, sur leurs autres enfants, sur la guerre, et commencer quelque chose de neuf, totalement nouveau. Ils emmenèrent l’enfant de leur union, qui était moi-même, en Australie. Et, évidemment, amenèrent également leur peine, leurs culpabilités, leurs hontes et leurs souffrances dans leurs bagages!

-Tu vis à présent en Ecosse : pourquoi ce choix ?

-MF : Je n’ai pas été séduit, mais sa femme, oui, ma seconde femme : elle voyageait à travers l’Europe, autour de 1991, et rencontra un photographe, qui lui a décrit la ferme où il vivait, et il a trouvé que ça avait l’air très beau. Il a dit que c’était beau et l’invita à la visiter. Elle y alla et tomba amoureuse de la ferme, qui est celle décrite dans ‘Sous la peau’ et décidé que nous devions passer le reste de notre vie dans cette ferme. Nous avons donc émigré là bas sans y avoir aucune famille, aucun ami, aucun travail, aucune attache avec l’Ecosse, juste pour le simple fait d’être là bas, et nous y avons vécu sept ans. Ensuite, la ferme fut vendue et détruite : ce que tu lis dans ‘Sous la peau’ n’existe plus, tout a été rasé, c’est maintenant très net, avec de l’herbe. Les constructions ont été détruites, les haies n’existent plus. C’est triste. Ma femme en a eu le cœur brisé, parce qu’elle aimait tant cet endroit. Elle espérait que cela durerait éternellement, mais je savais que ça finirai, parce que je savais que le fermier voulait la vendre vu qu’elle tombait en pièces détachées et était vraiment très vieille. Une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ‘Sous la peau’ est donc une façon de me souvenir, de l’immortaliser à ma façon. Mais nous vivons toujours en Ecosse, à peu près à sept miles de la ferme, dans une gare de chemin de fer (dont Michel me montre la photo). C’est un endroit très isolé.

-Et tu aimes ça, vivre à la campagne, loin des villes?

-MF : Je peux crier tout haut ma solitude où que je sois, je peux me sentir très seul dans une ville, et les Highlands sont une très belle région du monde. Mais si la femme dit que demain, nous partons pour l’Italie ou la Hongrie, ou ailleurs, alors en route !

-Comment es tu venu à l’écriture?

-MF : Enfant, j’étais un lecteur vorace, je lisais tout ce que je pouvais trouver, toute la bibliothèque de l’école, mais aussi quoique ce soit d’autre, des livres bons et d’autres médiocres, des livres super aussi. J’étais ce genre de personne que tu ne peux pas arrêter, je devais lire les modes d’emplois ou le texte sur un paquet de sucre ou une bouteille : du moment que c’était un texte, je devais le lire. Mais aujourd’hui, je ne lis plus autant !


-Parce que tu écris?

-MF : Oui, et j’expulse au lieu d’engranger ! J’ai le temps de lire, mais aujourd’hui, si j’ai du temps libre, je le passe avec la musique, parce que je suis si fascinée par elle que j’en suis amoureux, et c’est quelque chose avec quoi je suis en relation lorsque j’écris. Ce que j’aime, c’est utiliser la musique pour m’assurer que mes textes fonctionnent plus fortement. C’est difficile à expliquer. Par exemple, certains, lorsqu’ils écrivent un passage sentimental passeront de la musique sentimentale, pour se mettre dans l’ambiance, ou encore pour des passages horrifiants, ils passeront de la musique effrayante : je ne fais pas ça, parce que je pense que le risque lorsque les gens font ça est que la pièce où ils travaillent se trouve pleine de cette atmosphère, et ils s’imaginent que cette atmosphère est aussi dans le texte, lorsqu’elle est autour d’eux. Lorsque j’écrivais ‘Le pétale pourpre...’, je passais constamment du Miles Davis des années 70, du jazz rock, Nine Inch Nails, Einsturzende Neubauten, des choses comme ça, et du coup l’atmosphère Victorienne de mon livre était entièrement dans le texte. Je ne peux pas me bercer de l’illusion que quelque chose est là lorsqu’elle n’y est pas.


-Je vois ce que tu veux dire, c’est parfois trop de faire coller ensemble les vêtements et la peau !

-MF : Eh bien, c’est une phrase intéressante ! Je la dirais à ma femme, quand je retournerai en Ecosse !

-Quels furent tes auteurs d’influence ?

-MF : A la fin de mon adolescence, j’ai été très impressionné par Kurt Vonnegut : c’est l’un des seuls auteurs dont j’ai lu beaucoup de livres, parce que ce que je fais d’habitude est que je lis un ou deux livres de chaque auteur, pour apprendre et pour voir comment ils font ce qu’ils font. Avec Vonnegut, et aussi avec Dickens, j’ai pratiquement tout lu. Mais aujourd’hui, lorsque je me repenche sur les livres de Vonnegut, même si je les ai beaucoup aimés, je les trouve plus dur à lire qu’alors, parce que ses femmes ne sont pas si bien décrites que ça, ils sont dans un autre monde, et il écrit sur les hommes, qu’il comprend, et j’ai un problème avec cette absence d’une moitié de la race humaine ! Comme je l’ai dit, j’adore l’œuvre de Dickens, qui lui aussi n’est pas fantastique à propos de femmes, mais qui possède une prose merveilleuse, et cette façon de rendre absolument tout dans ses livres aussi vivant, au point que les objets inanimés possèdent une vie intérieure. Elle est parfois grotesque ou effrayante, mais elle est toujours présente. Je pense avoir beaucoup appris de lui. Un autre auteur me venant à l’esprit, bien que je ne l’ai lu qu’après avoir écrit mon livre, ce n’est donc pas une influence, mais quelqu’un qui je pense vit sur la même planète que moi, Bruno Schulz, je ne sais pas s’il est connu en France. Il a écrit de merveilleuses nouvelles, et il a été tué pratiquement à la fin de la seconde guerre mondiale, je ne suis pas certain du pourquoi mais quelqu’un a du croire qu’il voulait s’enfuir. Il a écrit ce merveilleux livre : ‘Street of crocodiles’. Mais je peux dire que j’ai été influencé par tout ce que j’ai lu, et j’ai énormément lu dans le passé !

-Et voilà qu’aujourd’hui ton roman est ici, enfin traduit !

-MF : Oui, et maintenant j’attends de voir si c’est un désastre total ou un grand succès. J’espère que ça marchera, et je ne veux pas dire que ça marchera pour moi seul, parce que je pense que j’ai eu plus de succès que les auteurs en reçoivent durant leur vie. Beaucoup d’écrivains talentueux traversent leurs carrières avec de bonnes critiques et quelques ventes par-ci par-là, puis ils vieillissent, ils meurent et c’est fini. J’ai déjà connu un joli succès avec ce livre dans plusieurs pays, et pour moi, c’est le top. Mais bien sûr je me sentirais mal auprès de mon éditeur qui a tiré tant de copies de cette énorme tranche d’arbre : tout cela pourrait dormir au fond d’un hangar et ça me gênerait énormément.

-Donc est publié en français ‘Le pétale pourpre et le lys’ et, la première chose sautant aux yeux est son volume : comment as tu fait, et ce pendant vingt cinq ans ?

-MF : J’ai commencé ce livre quand j’avais à peu près dix neuf ans, autour de 79, et alors j’ai écrit entre cent et cent cinquante pages. Ensuite, mon premier mariage devint très...coloré, il bouffait beaucoup de temps et je n’avais plus l’énergie et l’attention nécessaire pour écrire des livres malheureusement. J’ai donc du le mettre de côté pendant assez longtemps. J’y suis revenu presque à trente ans, et je l’ai fini très rapidement, en écrivant autour de huit pages par semaine. Puis je l’ai réécrit quelques années plus tard, une troisième fois, avec un tas de conseils de ma seconde femme, et c’est la version que l’on a ici. Je ne savais pas que ce livre serait si gros, parce que je vais te montrer la taille de mon écriture lorsque j’étais plus jeune (effectivement, elle est très fine et très dense), et ce ne fut pas avant que ma seconde femme m’achète un ordinateur que je l’ai tapé et me suis rendu compte de son énormité. Lorsque je me suis rendu compte de sa taille, j’ai décidé de passer un contrat avec le lecteur au début, la voix étant celle de la prostituée te prenant par la main et disant de concert avec moi que tu vas prendre du bon temps. Et tout au long du livre, je suis très conscient de la nécessité de garder le lecteur heureux pour lui permettre d’arriver au terme de ce livre extrêmement long. L’argent ne m’intéresse pas, je ne veux pas que quelqu’un achète le livre, en lise vingt pages puis s’y ennuie et le colle sur une étagère : je veux que les gens aillent jusqu’au bout. Je souris intérieurement, parce que je sais que lorsque les gens approchent du livre, ils pensent : ‘ Je ne sais pas si je peux lire quelque chose de cette taille’ et ensuite, lorsqu’ils approchent de la fin, ils disent : ‘Wow ! Où est le reste ? Ca aurait pu être plus long !’

C’est une récompense pour moi lorsque cela arrive à quelqu’un.

-C’est drôle parce qu’en comparaison, ton roman ‘The Courage consort’, est plutôt très court...

-MF : C’est très court, 120 pages, et ça parle de musique, d’un groupe de chanteurs a capella singers, qui chantent de la musique ancienne mais aussi du rock et de l’avant garde ; ils se voient répéter un morceau nouveau et quasiment impossible à chanter et ils répètent dans une forêt, en Belgique. Pendant qu’ils répètent, une grande tension naît entre eux, sexuelle et artistique, et puis aussi le personnage principal a oublié chez lui, accidentellement ou à dessein, ses anti dépresseurs : quand elle se retrouve dans la forêt, elle revient à la vie, parce qu’elle a vécu comme une nonne pendant des années. C’est un genre d’histoire différent, avec bien plus d’humour que ‘Sous la peau’ !

-La somme des recherches pour ce libre a du être énorme ?

-MF : Je suis passé par pas mal de stades : lorsque j’ai planifié le livre, j’étais très jeune, je ne connaissais rien de Londres. Je connaissais beaucoup de choses de la littérature Victorienne parce que j’en avais lu beaucoup, mais je n’avais jamais été à Londres. Tout ce que j’avais était une carte de l’endroit, cette sorte de carte que l’on donne aux touristes Japonais (Michel me la montre à ce moment là) pour leur montrer où se trouve Mme Tussaud, et à l’aide de cette carte, j’ai planifié où les personnages devaient vivre et où ils devaient aller. Complètement à côté de la plaque, bien sûr, parce que beaucoup de ces rues ont été détruites et reconstruites, mais j’avais besoin de cette échelle simple pour construire mon histoire. Et ensuite, durant les années qui ont suivi, j’ai corrigé toutes mes erreurs en me procurant des cartes originales de 1870 et j’ai rejoint la communauté des académiciens et des étudiants du 18è siècle et bon, tu vois, à la fin, il y a une longue liste de personne auxquelles je pense, qui m’ont aidé avec des détails particulièrement intéressants.

-Ce livre se déroule au 19è siècle, à Londres : pourquoi le choix de cette période en particulier ? A cause de la révolution industrielle et des changements qu'elle a apportés à la société ?

-MF : Une chose curieuse est que les gens regardent les Victoriens comme les créateurs de la révolution industrielle, mais celle-ci est advenue longtemps auparavant. Une chose étrange, à propos de l’œuvre de Jane Austen est que tout est si policé, si parfait et si ancien, et pourtant c’est à ce moment là que la révolution industrielle se passait, mais elle n’existe pas dans sa petite société. Au temps de la période Victorienne, les gens avaient réalisé ce qu’ils avaient fait, ce qui s’était passé, et ils se sont rendu compte qu’ils avaient libéré cette énorme catastrophe, dont ils étaient fiers par ailleurs, ils étaient très ambivalents à propos de ça, parce qu’ils étaient des capitaines d’empires mais ils pouvaient aussi se rendre compte que l’ancien mode de vie avait été détruit. Une autre chose intéressante à propos des Victoriens est que des gens comme Emmeline Fox ou Henry sont très sincèrement et ardemment désireux de réparer les dommages que la révolution industrielle a causés. Ils sont très altruistes, d’un tas de façons. Les Victoriens ont cette réputation d’être hypocrites, mais je ne pense pas qu’ils le soient plus que les gens d’autres siècles, et la plupart des institutions charitables dans le monde sont nées durant la période Victorienne.



-C’est comme un feuilleton, parce qu’on ne peut pas vraiment tout lire d’un coup ; on doit donc en absorber un petit peu chaque jour, et à la fin, c’est comme un ami qui s’en va...

-MF : En fait, c’est bien sûr un roman très moderne, un roman du vingtième siècle, mais l’une des choses intéressantes à propos de l’expérience de la lecture du 19è siècle est la façon dont ils se plongent dans tous ces tourments lorsqu’ils lisent quelque chose de Dickens ou de quelqu’un d’autre, et lorsqu’ils ont fini leur lecture, ils doivent attendre, et durant cette période d’attente, ils reconstruisent l’histoire à leur manière. Nous n’avons plus cette expérience de lecture désormais, parce que nous sommes libres de lire tout d’un coup. Et la raison pour laquelle la fin est ce qu’elle est qu’elle vous invite à en construire la suite, votre fin à vous.

-Le rôle des femmes est essentiel au sein de tes livres, déjà dans ‘Sous la peau’, avec le personnage central d’Isserley, et ici toutes ces femmes entourant William Rackam ...

-MF : Je ne sais vraiment pas pourquoi tous mes personnages principaux sont des femmes. J’ai grandi dans l’Australie à la fin des années 1970, dans un environnement très féministe, et ma première femme, avant qu’elle ne me rencontre, était lesbienne, et donc j’ai connu beaucoup de femmes homosexuelles, et cette perspective anti mâle était très présente autour de moi. C’est donc sans doute une des raisons. Je me suis toujours senti très étranger, très coupé de ce que je devais supposer être en tant que mâle, ce qui en est une autre. Mais, les années passant, je me sens de mieux en mieux dans la peau d’un homme, et d’ailleurs mon prochain roman aura un protagoniste mâle, qui est quelqu’un de bon, c’est promis !

-Mais William et Henry ont chacun de bons et de mauvais côtés...

-MF : Oui, bien sûr, et Henry est quelqu’un d’adorable.

-Tu as écrit que les femmes écrivains étaient plus honnêtes que les écrivains hommes, du moins c’est ce que dit Sugar...

-MF : Sugar n’est pas forcément toujours ma voie, mais il y a beaucoup de moi en elle, elle ressemble énormément à un jeune alter ego de moi-même, en colère, ostracisé. Mais je pense que le boulot d’un bon romancier est d’être lui-même présent dans tous les personnages et, lorsqu’on les prend tous ensemble, les fusionnant en une seule entité, celle-ci devrait être le roman et le romancier. Mais oui, Sugar m’est très chère. Une des choses que les gens ne réalisent pas souvent est que, même si le narrateur est une tierce personne, c’est souvent lui l’auteur, et ce qu’il dit est tellement en fusion avec les sentiments et les limites des personnages qu’on examine à ce moment là. Donc, beaucoup de choses que le roman vous invitent à prendre pour des faits sont plutôt simplement ce que Sugar comprend et croit, et la raison pour laquelle la réalité n’est pas ce dont elle est consciente.

-Surtout à cette époque où les femmes n’étaient pas autorisées à s’élever par elles-mêmes, ou apprendre ou même lire : être une femme cultivée était plutôt mal vu alors...

-MF : Et aujourd’hui ? A-t-on résolu cette question ? Je ne le pense pas, et je ne pense pas que les hommes et les femmes soient en passe de le faire, vraiment, je ne sais pas ce que veulent vraiment les femmes. On est tous en train de tâtonner, en essayant de trouver des réponses, et j’aime cette idée de ramener le lecteur à une période où ces questions étaient très fraîches et très nouvelles.

-Sugar est le personnage principal de ce roman, et elle a beaucoup en commun avec Isserley, physiquement, intellectuellement aussi bien que socialement : peut on dire qu’Isserley est une Sugar moderne, une de ses futures incarnations ?

-MF : Ca pourrait, en effet, c’est un commentaire très juste, et les dommages causés à Sugar par le fait que sa mère la force à se prostituer est, d’une façon différente, similaire à ceux subis par Isserley pour la faire se couler dans le moule humain, si on peut dire. C’est différent avec ‘Sous la peau’, parce qu’elle ne veut pas parler tant que ça aux gens, mais oui, c’est la même sorte de femme.

-La religion est omniprésente dans ce livre : es tu croyant toi-même ou es tu simplement intéressé par le sujet, ou est ce parce que c’est une idée importante dans la société ancienne, Victorienne ou autre ?

MF : Non, je suis athée, et lorsque j’étais plus jeune, j’étais furieusement opposé à la religion, très en colère contre : si quelqu’un m’en avait donné l’opportunité, j’aurais détruit toutes les églises du monde ! J’étais très furieux. Puis, lorsque j’ai grandi, même si je suis toujours un athée, je me suis rendu compte combien les gens avaient besoin de cette réassurance que quelqu’un dans l’univers s’occupant de toutes choses, un peu comme le parent ultime. Une des chose que les Victoriens ont compris vraiment, ce qui explique pourquoi ils ont si sauvagement combattu les théories de Charles Darwin et pourquoi ils avaient l’air aussi fanatiques à se raccrocher à tous ces contes de fées qu’ils tenaient pour vérité, c’est qu’ils ont anticipé le chaos plus grand qui allait survenir si l’on tuait Dieu, et ils pouvaient

voir comment des millions de gens seraient complètement largués et se sentiraient sans but aucun.

-La religion est redevenue un gros sujet de discussion et de violence aujourd’hui...

-MF : Oui, exactement, parce que tout du long, même à la fin du vingtième siècle, les gens ont pensé qu’ils n’avaient pas besoin de religion, qu’ils avaient des Steven Spielberg ou autres. Mais aujourd’hui, nous avons atteint une crise. Je pense que les raisons de cette profonde crise entre, disons, le capitalisme et le monde Islamique si tu veux, est un champ de bataille entre un vide de taupe, comme ils le perçoivent, un vide au sein duquel on ne peut que consommer et acheter des choses, rien de spirituel là dedans, et ce qu’ils perçoivent comme étant la moralité, la religion, ce qu’on veut, à propos de quoi je suis très ambivalent parce je mépris toute religion oppressive, donc je ne vais pas agiter un drapeau pour l’Islam, parce que l’ Islam a causé bien des douleurs récemment. Mais, en même temps, si je contemple les extrêmes du capitalisme de l’ouest, avec tous ces gens en train de cliquer sur un jeu vidéo, c’est aussi très effrayant...

-‘Alice au pays des merveilles’ est également très présent et très représentatif des diverses pensées des personnages féminins, Sophie, mais aussi Agnes, Emmeline ou Sugar : toutes veulent regarder au-delà du miroir...

-MF : Oui, absolument, et ‘Alice au pays des merveilles’ traite aussi de la névrose et, au-delà de ça, c’est un livre qui parle de l’identité, qui suis je, qui puis je devenir, et si je change, suis je toujours la même personne ou bien est ce que je suis quelqu’un de différent, on peut trouver toutes ces questions très pertinentes.


-A propos de la fin : Sugar et Sophie, une fois ‘évadées’ de la maison Rackham house, voyagent elles ou bien meurent elles, loin de William et de tous ?

-MF : C’est une possibilité pour chacun d’entre nous ! Je pense que ce livre est véritablement un test de ce que tu es, si tu es pessimiste ou optimiste, celui qui pense que le verre est à moitié vide ou à moitié plein. Certains ayant lu le livre disent qu’il est très évident, d’après la page après la fin du livre, que la police les attrape, que Sophie est rendue à Rackham, que Sugar est misérablement jetée en prison. Et d’autres sont convaincus qu’elles s’échappent, et il y a des allusions à cela dans les cent dernières pages du livre, lorsque Sugar enseigne des tas de choses à Sophie, notamment à propos de l’Australie, mais aussi lorsqu’elle lui lit le journal et voit cette publicité pour des bateaux à vapeur allant à New York. Mais à nouveau, si le lecteur veut poursuivre dans cette voie, c’est entièrement à lui de voir !

-Mais elles peuvent aussi mourir, comme Agnes, ou se suicider, et nous ne savons pas vraiment si Sugar emporte l’argent avec elle lorsqu’elle s’enfuit...

-MF : Non, elle a pris l’argent, je crois. Je ne sais pas, mais j’ai confiance en le fait qu’elle réussiront à faire quelque chose. Considère ça de cette façon : tout au long de la dernière phase du livre, lorsque Sugar enseigne à Sophie et lorqu’elle a été, de fait, une mère, Sugar est fréquemment tentée de maltraiter Sophie, à cause de la voix de sa mère, ce qui arrive bien sûr pour chaque personne blessée ou abusée sexuellement, et c’est toujours le grand risque que cela devienne un cercle éternel et Sugar, même si elle est fortement tentée, résiste toujours. Donc, je crois que si elle a pu résister aussi longtemps, elle ne fera pas de Sophie une prostituée, c’en est fini pour elle, ce cycle est brisé, et je pense qu’elle élèvera sincèrement cette fille du mieux qu’elle pourra. A propos d’Agnes, je ne crois pas que le corps, sur la table mortuaire, soit le sien : je pense que William était tellement en désespoir en conclusion, que l’histoire d’Agnes soit terminée, pour qu’il puisse recommencer quelque chose avec Lady Bridgelow, ce pour quoi il avait besoin de voir Agnes morte. Donc, voyant ce corps avec la bonne couleur de poil pubien, c’était assez pour lui et ça devint la réalité, une fois qu’il eut accompli ce travail mental. Je crois qu’Agnes aura suivi les instructions de Sugar et sera restée dans le train jusqu’au bout. Mais ce qui arrive à la fin, je n’en sais rien non plus !


-Le savoir est une quête très importante pour pratiquement tous les personnages : connaissance de leur travail, de leur histoire, de leur corps, etc. : ils possèdent une sorte de fièvre d’apprendre tout ce qu’ils peuvent....

-MF : Oui, ils veulent évoluer en quelque chose de mieux, ce qui, bien sûr, est aussi mon désir ardent ! La plupart des personnages sont perdus, ils cherchent des parents, ou en tous cas quelqu’un pour s’occuper d’eux, pour leur montrer une voie vers quelque chose de meilleur.

-Le roman sera prochainement adapté au cinéma par Curtis Hanson : peux tu nous en dire plus ?

-MF : Les gens présument que, du moment qu’il est produit par Laura Siskind, qui avait produit Spiderman, Sugar pourrait être interprétée par Kirsten Dunst. Je ne sais pas si c’est juste une rumeur de l’industrie du cinéma ou si ça se base sur quelque chose de plus substantiel. Elle est petite, comme Sugar, mais je ne l’ai jamais vue sauf son dos sur le dossier de son siège, dans l’avion qui nous emmenait au Canada, parce que Spiderman était diffusé. Je n’avais pas d’écouteurs, donc je n’ai pas pu entendre les dialogues, mais je ne sais pas si j’ai manqué grand chose, parce que c’est un film pour pré-adolescents, c’est comme un dessin animé, vraiment. Elle a l’air d’être charmante, et on m’a dit qu’elle était très bonne dans d’autres films.

-Il joue en ce moment, près de Paris, au château de Versailles, le rôle de Marie Antoinette. Et pour William ?

-MF : Non, aucune idée...

-As tu reçu des propositions pour ‘Sous la peau’ ?

-MF : Oui, en fait, ça va bientôt devenir un film.

-Par qui ? David Cronenberg ?

-MF : David Cronenberg serait super, n’est ce pas ? Il a fait un boulot merveilleux avec ‘The naked lunch’, je ne pensais pas que quiconque pourrait s’attaquer, et avec succès, à ce livre. Non, ce sera Jonathan Glazer, qui a mis en scène ‘Sexy beast’. C’est un réalisateur puissant. Je ne sais pas ce qu’il va faire avec ‘Sous la peau’ : c’est un grand pari, parce que ça pourrait très facilement être ridicule.

-Il est toujours difficile d’adapter un livre au cinéma, mais il serait facile de transformer ‘La pétale pourpre...’ en un joli film se passant au 19é siècle, avec de belles images et un contenu vide...

-MF : Oh oui ! Quand j’ai écrit ce livre, j’avais besoin des costumes et des ambiances et de l’architecture, mais c’est très secondaire, loin au deçà des thèmes importants, l’importance principale étant ce puissant cœur émotionnel et philosophique alors qu’en fait, la plupart des films se déroulant à l’ère Victorienne sont des sortes d’Eurodisney! Donc, on croise les doigts ! Mais le livre est très cinématique, c’est un film pour la tête. Je pense donc l’avoir déjà donné aux gens de cette façon, et ensuite, soyez votre propre metteur en scène ! Dès que le film sera sorti, j’irai au cinéma, en même temps que tout le monde, et j’en aurai ainsi une première découverte !


-As tu un droit de regard sur le scénario, ou à un autre niveau?

-MF : Non. S’il a une chance d’être un bon film, il devra être fait entièrement par le metteur en scène. Je pense que si l’auteur est impliqué, ça donnera une perspective littéraire et non cinématique. Et puis, tant d’auteurs sont si naïfs, ils écoutent les sirènes d’Hollywood, quand quelqu’un leur dit que ça pourrait être génial, qu’il adore leur travail et qu’ils peuvent écrire le scénario : ils y passent deux ans à écrire, apprenant ainsi à écrire un scénario durant cette période, et puis, à la fin de ce long processus, un type en costard leur dit qu’il faudrait y mettre des noirs, et que la fin est trop sombre. Ensuite, ils amèneraient un professionnel, ‘docteur es script’, et d’autres, et l’auteur se sauvera, le cœur brisé, et aucun auteur ne tire la leçon de l’expérience des autres ! Du coup, j’ai pensé qu’il était sage de battre en retraite et de laisser le désastre caché, auquel cas je pourrai dire que ce n’était pas ma faute et que je n’avais rien à y voir...ou alors, ce serait une surprise merveilleuse, ce que je préfère, bien sûr. On le découvrira ensemble !



-Si ta vie était un film ?

-MF : Le personnage de film auquel je m’identifie le plus est Thomas Jerôme Newton dans ‘The man who fell to Earth’, de Nicolas Roeg (joué par David Bowie, note de l’interviewer) : si quelqu’un peut être moi dans un film, c’et lui !

-Tu as début avec un recueil de nouvelles, ‘The rain must fall’ : en as tu écrites d’autres et seront elles publiées un jour ?

-MF : Oui, et mon prochain livre sera un recueil de nouvelles, qui sera publié en Angleterre en septembre je pense, et qui s’appellera ‘The Fahrenheit twins and other stories’. Je tiens le format de la nouvelle en très haute estime, et j’aimerais que davantage de personnes en lisent. C’est pour moi un mystère qu’ils ne le fassent pas. Il est possible que l’Olivier publie mes nouvelles dans le futur, auquel cas, même si quelques centaines de personnes les lisent, ce sont des lecteurs valables à mes yeux, et donc j’espère que ça arrivera !

-Quels sont tes goûts musicaux?

-MF : J’ai des goûts musicaux très larges, en fait tout ce qui n’a aucune chance de passer sur des radios commerciales m’intéresse potentiellement. J’écoute beaucoup de jazz, surtout du jazz d’avant garde, comme Alice Coltrane, Pharoah Saunders, Miles Davis après ‘Bitche’s brew’, la période électrique, et aussi beaucoup de jazz funk. J’adore certains côtés de la musique industrielle comme Nurse With Wounds, Coil, Psychic TV : j’aime vraiment Psychic TV, et cette façon dont tous leurs disques sont différents, avec tant de phases dans leur carrière. Je suis fou de toutes les formes de rock progressif, et la variété de tous leurs disques, Genesis, King Crimson, et les si splendidement démodés Emerson Lake and Palmer. J’aime beaucoup le krautrock, Tangerine Dream, Ash Ra Temple, Klaus Schulze : cet après midi, à Jussieu, j’ai acheté un CD de Klaus Schulze, ‘Picture music’ , qui est l’un de mes albums favoris de Klaus Schulze albums, avec trente minutes de musique en plus. Je suis dingue d’impatience de rentrer à la maison pour les écouter : j’espère juste qu’elles sont bien, elles aussi, de 1972 !

-On parlait de Nine Inch Nails...

-MF : Oui, je les aime, ainsi qu’ Einsturzende Neubauten, et Ministry : leur dernier album est fantastique ! Ils ont une carrière intéressante au sens où, si tu écoute leur tout premier album, c’est très dancefloor, et ils ont ensuite carrément viré de bord ! J’ai aussi écouté KMFDM, mais pas trop. Cette furie contre Georges Bush a produit cet album de Ministry dont tous les morceaux commencent par un‘W’. Il y aussi une ruée intense contre Bush dans le dernier album de Cure aussi, leur disque le plus fort depuis longtemps : on peut presque dire qu’il existe un petit élément positif à la catastrophe de la réélection de Georges Bush sur la musique !

-As tu un nouveau livre en route?

-MF : J’ai entamé l’écriture d’un nouveau roman, mais je n’ai pas encore de titre. A ce stade, je rechercher toujours l’esprit correct pour ce livre. J’ai beaucoup d’idées, pas mal de morceaux de dialogues, de scènes et d’intrigues, mais le livre ne peut prendre vie avant que je connaisse son aura, quel aura spirituel en sortira, et je n’en suis pas encore là. Je lis en ce moment pas mal de livres écrit par des missionnaires chrétiens tentant de convertir les chasseurs de tête en Afrique ou en Amérique du sud, dans des endroits très reculé. La plupart d’entre eux sont très mal écrits, parce ce que ce ne sont pas des stylistes, mais ils renferment ce désir de changer les esprits inchangeables. Je suis très intéressés par ça en ce moment, et je pense que ce sera le cœur philosophique de ce prochain livre.

Propos recueillis à Paris le 10 mai 2005.

Merci à Marion Laforge pour son aide en la matière.







Retour au sommaire