Jonathan Safran Foer : The Brod’s way’s lights...


Agé de seulement 19 printemps, le héros de ‘Tout est illuminé’ entreprend un voyage de New York vers la lointaine Ukraine, berceau de sa famille, grâce à une agence internationale dirigée par Alex, et dont Alex, le second, s’occupe activement avec son grand père, Alex, père du premier. Retrouver Augustine, cette femme qui sauva le grand père de Jonathan lors de la seconde guerre mondiale ne s’avère pas vraiment être une sinécure, la plupart des témoins et lieux du drame n’existant tout simplement plus. Nos trois compères, assistés d’un chien d’aveugle malodorant du nom de Sammy Davis Junior, Junior, prennent donc la route et pénètrent dans un twilight zone étrange, sombre et tortueux, celui de la mémoire, tandis que l’on revit en flashbacks picaresques, drôlatiques mais parfois dramatiques, l’histoire de Trachimbrod au cours des siècles, ceux qui, comme le reste, n’existent plus. Avec ce stupéfiant premier roman, cruel et tendre, ironique et attachant, Jonathan Safran Foer, qui n’hésite pas à se mettre en scène pour brouiller les cartes, signe un récit à la fois mordant et tendre amis également une immense histoire d’amour, caché sous la braise. Rencontre avec celui que les autres nomment ‘Le héros’...

-Comment êtes vous venu à l’écriture ? J’ai lu que, depuis l’âge de onze ans, vous expédiez des courriers de fan à des auteurs...

-JSF : Non, pas vraiment, j’ai envoyé un tas de mails, quelques uns à des écrivains mais beaucoup d’autres à des gens qui n’écrivaient pas : j’aimais juste envoyer des choses aux gens. Je ne pensais pas vouloir être écrivain quand j’étais jeune, ça ne m’est arrivé que plutôt récemment, et je n’en étais pas encore sur. A présent, c’est ce que je veux faire et je considère ça beaucoup plus sérieusement en tant que profession.

-Qui furent vos auteurs de prédilection?

-JSF : J’aime beaucoup des auteurs anciens comme Kafka, Ovide, Rilke, les auteurs classiques ont toujours eu ma préférence. Quant aux contemporains, j’adore Philip Roth : il joue dans une cour bien différente des autres, et il possède une énorme puissance.

-Avez vous grandi dans un environnement littéraire ?

-JSF : Pas particulièrement, c’était surtout un environnement qui favorisait la conversation, on parlait tout le temps, mais on n’écrivait ni ne lisait pas forçément. On parlait beaucoup, on essayait de s’exprimer le plus souvent possible.

-Quelle a été la réaction de votre famille à la lecture de votre livre ?

-JSF : C’est drôle parce que j’ai traversé plusieurs étapes dans l’écriture et lorsqu’ils lirent, la première fois, ce n’était que le premier jet d’un livre, qu’ils trouvèrent bizarre et intéressant. Et lorsqu’ils le lirent une fois que je l’eu vendu et qu’il fut publié ils le prirent beaucoup plus au sérieux, une fois qu’il furt chroniqué et qu’on parla de lui, alors il le relirent différemment. C’est très dur parce que c’est la famille, et du coup on ne peut lire quelque chose, je dirais honnêtement, parce que leur amour étrangle tout ce qui est autre. Je ne suis pas totalement sur, je ne sais pas ce qu’ils ont dit, pas à moi mais à d’autres, mais ils avaient l’air très contents.


-A propos de votre grand mère, vous dites que si elle avait su elle vous aurait interdit ce voyage : pourquoi?

-JSF : Je pense qu’il existe deux raisons, l’une étant qu’elle aurait trouvé ça dangereux, parce que ses souvenirs de cette région sont si terribles qu’elle aurait pensé que ce n’était pas du tout un endroit sur. Et puis, elle a passé les cinquante dernières années de sa vie à tenter d’oublier tout ce qui a pu se passer, et , dans ce cas, pourquoi tenter activement de tout se rappeler ?

-Et elle, comment a-t-elle réagi à la lecture du livre ?

-JSF : Pas comme je me l’imaginais : en fait, elle était très contente. Mais elle n’aurait jamais voulu y retourner elle même. Elle était contente que j’y sois retourné à sa place, mais après coup : pas comme si je le lui avais dit avant ! Je crois qu’elle sentait qu’en quelque sorte ça justifiait sa vie.

-Vous avez été traduit dans plus de 18 langues dans le monde : quelle a été votre réaction et comment vivez vous ce succès ?

-JSF : Je ne pensais même pas qu’il le serait en Anglais, alors, dans le monde entier ! Toute la chose fut une énorme surprise pour moi mais aussi je pense pour beaucoup de gens que je connais, et même pour l’éditeur en un sens, parce que ce n’est pas le genre de livres qui marche d’habitude, il est d’un abord plus difficile et le sujet est un peu étrange, et les gens ont plutôt l’habitude d’assumer les livres simples qui marchent bien. Donc, je fus extrêmement surpris et heureux. En terme de style de vie, rien n’a vraiment changé, j’ai toujours eu tout un tas de boulots très différents pour gagner ma vie et maintenant j’écris, mais dans un sens la seule bonne chose que l’argent puisse acheter est le temps, et j’ai du temps, c’est la grande différence.

-A propos du roman, quelle quête personnelle poursuiviez vous en allant en Ukraine et en écrivant ce livre, ensuite, à Prague ? Deux quêtes différentes ?

-JSF : Je crois qu’en surface, je cherchais ce village, mais en fait j’ai réalisé après coup que cette quête trouvait son fondement en moi même : j’avais dix neuf ans lorsque je suis allé là bas et je devenais un homme, cherchant la vie que je voulais mener, cherchant d’où je venais et l’influence de cela sur où j’allais, et je crois que je me suis rendu compte, dans le processus d’écriture du livre et que je cherchais avant tout moi même.

-Quelle est la part de rélaité et d’invention dans votre roman ?

JSF : C’est difficile à dire, car les faits ne jouent pas un rôle particulièrement importants, ni les noms ni beaucoup de choses aussi. L’endroit est réel. Mais je pense que je suis resté fidèle à mes émotions et à mes expériences, à la façon dont j’ai expérimenté le monde, et je me sentait un peu en danger en me livrant autant, mais les faits de ma vraie vie sont très différents : Alex n’existe pas, par exemple, et tout ce qui se rappporte au village ou à son passé sont totalement imaginaires.

-Etais ce important de retourner sur la terre de vos ancêtres ?

-JSF : C’est drôle, parce que je ne pensais pas auparavant que c’était quelque chose à laquelle je pouvais m’intéresser : j’ai fais ce voyage sans trop savoir pourquoi et je pense que je n’en connaissais pas la valeur jusqu’à ce que je le fasse. A postériori, je peux dire que c’est quelque chose que je devais certainement accomplir.

-Quelles furent vos impressions une fois sur place ?

-JSF : C’est une endroit très difficile à vivre, économiquement en dépression, ils n’ont pas d’argent et tout tient juste debout, mais c’est un pays plein d’espoir. Je n’y ai rien trouvé de particulièrement réjouissant.

-L’idée de mémoire est très importante également : à la fin, les nazis brûlent les livres du village. Est ce le rôle d’un livre de perpétrer la mémoire comme autrefois la tradition orale et dans ce cas, aujourd’hui, un livre est essentiel ?

-JSF : Des livres différents ont des fonctions différentes. Je pense que c’était important pour moi, non pas pour préserver une mémoire mais pour dire à nouveau une histoire : je voulais quelque chose qui était ancien et le faire devenir contemporain. Mon livre n’est pas historique et donc dans ce sens je ne préservais rien mais plutôt le faisait mien, et peut être est ce là la meilleure façon de garder quelque chose vivant, en le refaisant continuellement. D’une certaine façon, ce n’est même pas ma propre histoire.

-Vous avez dit que l’humour était la seule façon de raconter une histoire triste...

-JSF : La vérité est que l’humour est pour moi la seule façon de raconter une histoire triste : on trouve beaucoup de gens qui racontent des histoires tristes sans humour et avec beaucoup de succès, mais je sais que l’expérience que j’ai du monde requiert l’humour. Par humour, je n’entends pas le genre de truc qui peut te faire poiler, je veux dire une distance, un genre d’appréciation pour la symétrie et les choses inhabituelles qui peuvent nous arriver, une appréciation de l’absurdité. Sans humour, ce n’est pas assez triste, et l’humour rend cela plus triste encore parce que c’est une façon de se prémunir contre la sentimentalité ou la tragédie facile, la douceuse facile. On peut trouver un superbe passage dans ‘Moby Dick’, lorsque Melville dit que la seule façon pour avoir chaud au lit, pour savoir que l’on a chaud, est de pointer son nez dehors et qu’il sente le froid : on doit connaitre le froid avant de connaitre le chaud, et je crois que c’est un sens que l’on doit connaitre, l’humour se doit de connaitre la tragédie dans le but de connaitre l’ humour.

-Quelle est la chose la plus importante que vous vouliez communiquer à vos lecteurs ?

-JSF : Je ne crois pas vouloir communiquer quoi que ce soit. Bien sur, je veux que les gens ressente, mais le sentiment le plus important qu’un livre puisse inspirer et la reconnaissance par le lecteur lorsqu’il dit qu’il reconnait ce qu’il lit, qu’il est quelqu’un un peu comme ça, que ce qu’il lit est juste à ses yeux, quelque chose qu’il aurait pu dire s’il avait su comment. Les livres sont une opportunité pour les gens de se rendre compte combien nous sommes semblables, et c’est l’une des façons pour un livre d’être merveilleux pour notre monde. Tant de problèmes mondiaux, l’Irak, la Corée du Nord, entre Palestiniens et Israeliens, viennent d’un manque de reconnaissance. Nous oublions que nous nous ressemblons, et les livres ont une façon à eux de faire ressortir certains détails à propos de la vie humaine et de révéler des émotions montrant que nous sommes tous très similaires. Alors, la réaction idéale à mon livre serait : ‘Je sens que j’aurais pu écrire votre livre, car c’est mon histoire’.

-Pensez vous que l’écrivain a un rôle social et lequel ?

-JSF : Je pense qu’il y a un rôle social, mais un auquel on ne veut pas penser : après que l’on ai écrit un livre, on peut avoir un rôle social, mais lorsqu’on écrit, je pense qu’on désire juste créer une oeuvre d’art et s’exprimer : chaque oeuvre d’art possède une fonction de décrire quelque part comment sont les gens, et plus vous en savez sur ce qu’ils sont, moins vous désirez les tuer et plus vous voulez être bon. Je n’aime pas les livres qui tentent de prêcher, parce que le problème alors est dans la relation dans laquelle l’auteur est un professeur et le lecteur un étudiant et on ne peut se définir comme ça les uns les autres, on se doit d’être au même niveau. Je pense que le plus grand compliment qu’ait fait quelqu’un à mon livre fut dans la rubrique littéraire du New York times en disant qu’il possédait un énorme élan de confiance envers le lecteur : c’est ce que j’aime, ce genre de confiance qui se produit quand le lecteur a confiance en vous et qu’alors vous communiquez.

-La vérité est l’idée centrale de votre livre : est ce parce que l’on ne peut arriver à la vérité pure que le roman est meilleur que la chronique, par honnêteté ?

-JSF : IL existe plusieurs sortes de vérités bien différentes : si on parle de lever ceci (un cendrier sur la table, ndlr), de le tenir, il y a une vérité disant que c’est un kilogramme exercant sa force d’attraction, etc, on peut décrire ça comme ça. Il y a une vérité scientifique, mais il y a aussi une vérité historique disant que nous sommes le 27 janvier et que Jonathan Safran Foer tient un cendrier dans un hôtel parisien. Ce que j’en retiens ets que c’étais froid, et peut être plus lourd que je ne m’y attendais, et ça me rappelle plusieurs choses que j’ai tenues lorsque j’étais enfant, et la chose intéressante à propos de cette vérité et qu’elle est différente pour chacun, jamais deux personnes ne décrivent la même chose de la même façon. Et c’est aussi le genre de vérité qui nécessite des approches, pas la vérité scientifique ou historique. On doit toujours sacrifier une forme de vérité pour une autre. Dans mon livre, j’ai sacrifié beaucoup de la vérité historique au profit de la vérité émotionnelle.

-Quelle découverte sur vous même fut la plus importante durant ce voyage et ensuite, lors de l’écriture?

-JSF : Je ne sais pas vraiment au cours du voyage, mais dans le processus du livre et dans sa publication, j’ai découvert qu’il existe beaucoup de gens très similaires à moi, ce que je savais pas auparavant, et aussi que je ne suis pas seul au monde.

-Vous disiez être non pratiquant et sceptique avtn votre voyage : avez vous changé d’avis sur le sujet?

-JSF : Non ! Je suis toujours le même !

-Avez vous rencontré des gens obnubilés par le rêve Américain durant ce voyage ?

-JSF : Oui, mais je pense que le rêve de Sacha et des siens était surtout d’avoir de la nourriture sur la table et une belle maison et tout un tas de choses élémentaires que nous considérons comme acquises la plupart du temps, et ils ont enveloppés ce rêve symbolique dans quelque chose qu’ils ont appelé l’Amérique. C’est le rêve des immigrants du siècle dernier.

-Mais en Europe, avez vous aussi rencontré des gens qui n’ont pas ces besoins essentiels et qui rêvent de l’Hollywood bidon, des fast foods et des gratte ciels ?

-JSF : Je les avait rencontré avant, pas lors de ce voyage, et c’est intéressant parce qu’aujourd’hui c’est une véritable relation d’amour et de haine, où les gens haissent l’Amérique mais adorent Hollywood, ils aiment les films, les livres mais détestent le pays. Mais les gens qui font les films et écrivent les livres haissent aussi d’une certaine façon l’Amérique et leur président ! On trouve même une distance croissante entre le peuple et le gouvernement, et c’est une erreur de croire que la plupart des Américains veulent envahir l’Irak, ce n’est pas vrai.

-Les gens veulent rarement les guerres, c’est souvent le fait de leurs dirigeants, politiques, militaires et financiers...

-JSF : Et ils sont incroyablement naifs dans la vision des gens d’en haut qui le veulent : juste un couple !



-A la fin du livre, on comprend que le grand père de Sacha va mettre fin à ses jours, après avoir écrit une lettre à son petit fils : fermer des portes, est ce quelque chose d’essentiel dans la vie, considérant qu’il meurt en paix avec lui même?

JSF : Il a fermé une porte mais en a aussi ouvert une autre, et le livre finit non pas sur la fin d’une période, mais au beau milieu d’une phrase, ce qui suggère une ouverture et non quelque chose de terminé, presque une sorte de commencement. En Enfer certes, mais c’est aussi une sorte de fermeture, en partie parce que commençer suppose d’abord de finir autre chose. C’est beaucoup un livre sur la volonté, mot qui clot d’ailleurs le roman : ‘Je vais’. On comprend que le grand père dit qu’il va se suicider, mais presque dès le début du livre et souvent ensuite ce thème est retrouvé. A la fin, tous les personnages parviennent à un moment de volonté : je vais agir.

-Du chaos émerge la lumière ! Vous parlez de tristesse utile : est ce un conseil pour une vie meilleure au lieu de ressasser de mauvais souvenirs ?

-JSF : Je ne mêlerais jamais de donner des conseils à quiconque, je dirais juste que dans ma vie j’ai compris qu’une certaine dose de tristesse n’est pas forçément mauvaise, mais le chagrin est mauvais. On ne veut pas avoir du chagrin, par exemple quand un proche meurt. Mais la tristesse est juste une part de la vie humaine et c’est une émotion très normale, un sentiment très humain et extrêmement sain.

-L’Internet : êtes vous vous même un surfeur fou ?

-JSF : Oui : juste après notre entretien, je vais aller dans un Internet café pour y lire mes E-mails ! J’écris toujours sur mon ordinateur et je fais beaucoup de recherches. L’Internet est extrêmement utile : on peut recueillir plus d’informations en dix minutes que Shakespeare n’en aurait pu donner durant toute sa vie ! La recherche est merveilleuse. On veut être sur qu’on ne confonde pas information et savoir, parce que ce sont deux choses très différentes : la simple connaissance des faits n’a pas grande incidence sur la vie mondiale, mais ça peut être très utile.

-Pensez vous qu’un jour Internet pourrait supplanter livres et magazines et le souhaiteriez vous?

-JSF : Je n’en suis pas sur : une partie de moi l’espère et une autre non. J’espère parce qu’il y aura beaucoup plus de monde pouvant lire des livres, ce qui est bien. Mais je n’espère pas parce que j’aime les livres, et rien ne pourra jamais remplacer cette expérience.

-Connaissez vous ce livre, ‘La maison des feuilles’ de Danielewski ? Il fut d’abord publié sur le Net, chapitre par chapitre. Pensez vous que ce soit une bonne idée et feriez vous quelque chose comme ça ?

-JSF : Bien sur, je connais le livre. C’est intéressant mais je ne le ferais pas parce que je pense que c’était un super endroit pour faire ça, mais pas pour moi !

-Dans le roman, le grand père Alex a un chien au nom incroyable de ‘Sammy Davis Junior, Junior ‘ : d’où cela vient il ?

-JSF : Je n’en ai absolument aucune idée ! J’aime juste ça, je trouve ça drôle, and d’ailleurs, qui sait d’où toutes choses proviennent ?

-A moment donné, le grand père apprend que le ‘héros’ est juif, et alors il débaptise son chien ‘Dean Martin Jr, Junior’ ! Mais vous, quels sont vos goûts musicaux ?

-JSF : J’aime le rock indépendant, ce groupe qui s’appelle ‘Bright eyes’ et qui devient très connu aux USA. Mais j’écoute aussi du jazz et du classique, en dehors de l’indé.

-Travaillez vous sur un nouveau livre ?

-JSF : En fait, je vais vivre à Paris en février et mars prochain pour le finir si je peux. Ce sera un roman, j’aime les choses en grand ! J’ai commençé par des nouvelles, mais il n’y en a pas assez pour le moment.


(17 janvier 2003 à Paris par Jean Paul Coillard.

Trad et photos : JP Coillard)





Retour au sommaire