L'empire des sens interdits : "Inland empire"


Avec Laura Dern, Jeremy Irons, Justin Theroux, Harry Dean Stanton. Produit par Mary Sweeney, aussi monteuse. Tourné en Pologne et aux USA. 2H52. Couleurs. 2007.



Inland empire

Pour son nouveau film, David Lynch tourne le dos aux distributeurs et désire prendre en main la chose lui-même, s’attaquant déjà au monde du cinéma à l’intérieur de cet immense fleuve sombre et méandreux qu’est ‘Inland Empire’. Devenu donc maître de toute la chaîne de création, du stade de l’écriture à celle de la sortie en passant par la mise en scène et le choix des acteurs, Lynch propose ici un genre de best of de tous ses films, d’Eraserhead’ à ‘Blue Velvet’, de ‘Twin Peaks’ à ‘Lost Highway’ et de ‘Mulholland Drive’ à ‘Sailor et Lula’ au travers un patchwork de ses personnages fétiches et de ses cauchemars récurrents : l’actrice paumée, le metteur en scène jongleur, les gangsters, la drogue, la folie, le sexe, bref les ingrédients classiques du film noir des origines, avec la pépée du gangster qui s’en va gazouiller ailleurs et le cocu qui voit rouge. Mais l’histoire, chez Lynch, se mâtine immanquablement de surréalisme, de fantasque, voire de fantastique, au point que ce qu’on croyait comprendre devient vite incompréhensible, même après plusieurs visions du film. D’ailleurs, ‘Une histoire vraie’, dont le titre original est ‘A Straight story’, dépeint bien mieux la façon bizarre, compliqué, hallucinée, toute en puzzle et en fausses pistes, qu’est l’univers des autres films du cinéaste, au travers de son contraire, comme s’il avait besoin, de temps à autres, de retour à la réalité, à la fois pour respirer un coup mais aussi pour rebondir de plus belle dans une galaxie tordue et haute en couleurs. ‘INLAND EMPIRE’ dure pratiquement trois heures, et c’est beaucoup. Sûrement trop, même en se recommandant de l’étiquette d’œuvre d’art, et c’est un fan absolu qui parle. On peut certes se dire que le sens n’est pas l’essentiel et se laisser porter, entraîner, dans un état second, rester malgré tout scotché par la beauté de certaines scènes, on peut tenter de suivre pour mieux la perdre la trajectoire de Laura Dern, actrice soupçonnée d’infidélité par son mari, passer dans un univers parallèle, où elle se retrouve prostituée sur Sunset Boulevard, à un autre, où elle est femme de peine dans un pays de l’est gangrené par la mafia, on peut se laisser happer par ce tourbillon à la Lewis Carroll qui avait lui le sens de l’histoire dans son délire pédophile, mais on peut penser aussi qu’INLAND EMPIRE’ est comme une strip-teaseuse super bonne ou une fiancée qui titillerait le spectateur ou son ami à la langue qui pend pendant trois heures, et c’est très long, sans jamais enlever sa culotte. La frontière est parfois fort tenue entre œuvre d’art et fumisterie, et il faut bien finir par choisir son camp, camarade. Tourné en partie en DV, fragmenté et spasmodique, ‘INLAND EMPIRE’ reste souvent abscons, et nous sur le balcon, à compter les étoiles, par exemples celles du fameux boulevard. Enigmatique, ce sphinx là pourrait bien ne pas perdre que son blase dans la bagarre, et périr par l’ennui à force de vouloir mener par le bout du nez le fan incorrigible.

Qui aime bien châtie bien, mais on aimerait tant que Lynch nous redonne ce plaisir rare qu’il a si souvent essaimé sur nos mirettes et notre épine dorsale dans sa carrière, au lieu de nous punir comme de méchants producteurs ou des incapables âpres au gain du show business qu’on doit représenter, sinon quoi ? Nikken Grace, transformée de temps à autre en Susan Blue, est une femme amoureuse qui se demande ce qui lui arrive et où elle va. Le problème, c’est qu’on est nous-mêmes exactement dans le même cas de figure. Le freak, c’est peut être chic, mais il faut que ça reste show. Et cet empire sans trop de sens, du moins à la première vision, laisse une impression de froid, de banquise, à défaut d’un pic à glace faisant jaillir la substantifique moelle. David, revient, si tu es encore vivant !!!


Jean Paul Coillard









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