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Pour son nouveau film, David Lynch
tourne le dos aux distributeurs et désire prendre en main la
chose lui-même, s’attaquant déjà au monde du
cinéma à l’intérieur de cet immense fleuve
sombre et méandreux qu’est ‘Inland Empire’. Devenu donc
maître de toute la chaîne de création, du stade de
l’écriture à celle de la sortie en passant par la
mise en scène et le choix des acteurs, Lynch propose ici un
genre de best of de tous ses films, d’Eraserhead’ à ‘Blue
Velvet’, de ‘Twin Peaks’ à ‘Lost Highway’ et de
‘Mulholland Drive’ à ‘Sailor et Lula’ au travers un
patchwork de ses personnages fétiches et de ses cauchemars
récurrents : l’actrice paumée, le metteur en
scène jongleur, les gangsters, la drogue, la folie, le sexe,
bref les ingrédients classiques du film noir des origines,
avec la pépée du gangster qui s’en va gazouiller
ailleurs et le cocu qui voit rouge. Mais l’histoire, chez Lynch, se
mâtine immanquablement de surréalisme, de fantasque,
voire de fantastique, au point que ce qu’on croyait comprendre
devient vite incompréhensible, même après
plusieurs visions du film. D’ailleurs, ‘Une histoire vraie’,
dont le titre original est ‘A Straight story’, dépeint
bien mieux la façon bizarre, compliqué, hallucinée,
toute en puzzle et en fausses pistes, qu’est l’univers des autres
films du cinéaste, au travers de son contraire, comme s’il
avait besoin, de temps à autres, de retour à la
réalité, à la fois pour respirer un coup mais
aussi pour rebondir de plus belle dans une galaxie tordue et haute en
couleurs. ‘INLAND EMPIRE’ dure pratiquement trois heures, et
c’est beaucoup. Sûrement trop, même en se recommandant
de l’étiquette d’œuvre d’art, et c’est un fan absolu
qui parle. On peut certes se dire que le sens n’est pas l’essentiel
et se laisser porter, entraîner, dans un état second,
rester malgré tout scotché par la beauté de
certaines scènes, on peut tenter de suivre pour mieux la
perdre la trajectoire de Laura Dern, actrice soupçonnée
d’infidélité par son mari, passer dans un univers
parallèle, où elle se retrouve prostituée sur
Sunset Boulevard, à un autre, où elle est femme de
peine dans un pays de l’est gangrené par la mafia, on peut
se laisser happer par ce tourbillon à la Lewis Carroll qui
avait lui le sens de l’histoire dans son délire pédophile,
mais on peut penser aussi qu’INLAND EMPIRE’ est comme une
strip-teaseuse super bonne ou une fiancée qui titillerait le
spectateur ou son ami à la langue qui pend pendant trois
heures, et c’est très long, sans jamais enlever sa culotte.
La frontière est parfois fort tenue entre œuvre d’art et
fumisterie, et il faut bien finir par choisir son camp, camarade.
Tourné en partie en DV, fragmenté et spasmodique,
‘INLAND EMPIRE’ reste souvent abscons, et nous sur le balcon, à
compter les étoiles, par exemples celles du fameux boulevard.
Enigmatique, ce sphinx là pourrait bien ne pas perdre que son
blase dans la bagarre, et périr par l’ennui à force
de vouloir mener par le bout du nez le fan incorrigible.
Qui aime bien châtie bien, mais
on aimerait tant que Lynch nous redonne ce plaisir rare qu’il a si
souvent essaimé sur nos mirettes et notre épine dorsale
dans sa carrière, au lieu de nous punir comme de méchants
producteurs ou des incapables âpres au gain du show business
qu’on doit représenter, sinon quoi ? Nikken Grace,
transformée de temps à autre en Susan Blue, est une
femme amoureuse qui se demande ce qui lui arrive et où elle
va. Le problème, c’est qu’on est nous-mêmes
exactement dans le même cas de figure. Le freak, c’est peut
être chic, mais il faut que ça reste show. Et cet empire
sans trop de sens, du moins à la première vision,
laisse une impression de froid, de banquise, à défaut
d’un pic à glace faisant jaillir la substantifique moelle.
David, revient, si tu es encore vivant !!!
Jean Paul Coillard
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