Irina Denejkina a vingt trois ans et ‘Vodka-cola’ est son premier livre, un genre de trainspotting à la russe rassemblant onze nouvelles, plus ou moins courtes, avec un point commun d’être vécues et d’avoir des personnages proches de la réalité d’Irina et de son univers festif, nocturne et rock’n’roll. Etudiante en journalisme et proche de la scène rock de sa ville de Iekaterinbourg, à l’est de l’Oural, Irina possède cette fraîcheur mêlée de cruauté et cette noirceur désilusionnée qui en fait non seulement un jeune auteur très intéressant mais quelqu’un qui donne la parole à une jeunesse souvent marginalisée. Irina est venue à Paris nous servir elle même, avec sa timidité et beaucoup de gentillesse, ce cocktail de sa composition...
-Comment es tu venue à l’écriture ?
-Irina : Au lycée, j’ai fait la connaissance du personnage qui s’appelle Volkova, et qui existe bien dans la réalité ; on s’est connus en terminale. Nous étions deux grandes filles, et toutes les autres nous arrivaient à l’épaule ! Normalement, on ne venait pas maquillées en cours, mais un jour, j’ai amené une trousse de maquillage et je me suis maquillée juste après le cour. On faisait des crasses aux prof en mettant plein de craie sur son siège. Un jour, la prof de gym, une petite femme grosse, a mit une sale note à Volkova parce qu’elle ne voulait pas jouer au basket : ensuite, au cours de chimie qui a suivi, on a composé toutes les deux un poème contre elle, que je connais pas coeur. On l’a accroché près de la salle des professeurs, mais elle a été arrachée très rapidement. On ne nous a rien dit. Le poème disait en gros que c’était une naine ! Puis, je suis entrée à l’université de journalisme, j’ai presque fini ces études, et lorsque je suis entrée en deuxième année, toutes ces nouvelles étaient déjà prêtes et je les ai lancées sur Internet. J’ai reçu une nouvelle de quelqu’un d’autre, qu’on peut traduire par ‘Les mauvaises paroles’ ou ‘Les mauvais mots’ et c’est sur le même site que j’ai publié mes propres nouvelles. Quelques mois plus tard, une maison d’édition m’a proposé de les publier.
-A la base, qu’est ce qui t’as donné envie d’écrire ?
-I : Parce que je voudrais que tout le monde fasse ce que je veux ! Les personnages existent dans la réalité, et je peut leur faire faire de cette façon ce que je voudrais qu’ils fassent !
-Quels ont été tes auteurs de prédilection ?
-I : Sur le plan du style, essentiellement une femme écrivain, Russe, qui s’appelle Tokareva, que je cite d’ailleurs dans le livre et que j’admire beaucoup. Mais surtout, je n’ai jamais vraiment lu de textes, de nouvelles, sur les jeunes comme je les vois, et donc je me suis dit que c’était à moi d’écrire pour combler ce vide, en Russie. Mais, au début, j’écrivais seulement pour moi même.
-Vois tu ton futur comme écrivain à plein temps, ou journaliste, ou tout autre chose ?
-I : Pour moi, ce n’est pas une profession, et, dans l’avenir, je voudrais avoir une occupation tout à fait distincte du métier d’écrivain : j’ai des tas d’idées, comme ouvrir un restaurant ou s’occuper de création de vêtements ! Mais je continuerai à écrire !
-Viens tu d’une famille de lecteurs ou t’y es tu intéressée toute seule ?
-I : Ma mère était de nature très romantique : quand elle faisait ses études, au lycée puis à la fac, elle écrivait des poèmes, elle en a tout un cahier. Mon côté romantique vient donc d’elle, alors que l’autre côté vient de son père, qui lui donnait des livres d’enfant où il fallait complèter les dessins, ce genre de livres qui lui a inspiré la nouvelle ‘Vassia’.
-On peut lire beaucoup de scènes violentes dans certaines de ces nouvelles : est ce aussi quelque chose de vécu, ou bien de la pure imagination ?
-I : Non, tout est réel ; c’était très fréquent à l’endroit où j’habite, tout est réaliste.
-Et donc, te sens tu plus particulièrement proche de l’un ou l’autre de tes personnages ?
-I : Dans la nouvelle ‘Donne moi’, le moi, c’est moi. Et, chaque fois qu’il y a une narratrice, je parle de moi même à ce moment là.
-On assiste dans ‘Vodka-cola’, à la rencontre de deux styles : l’un inspiré par sa mère, l’autre par son père : maintenant que le livre est fait, as tu fait un choix pour privilégier plutôt l’un ou l’autre, ou cela te plait il d’alterner les genres ?
-I : ‘Donne moi’ est quelque chose de sérieux, alors que ‘Vassia’ a été écrit pour mes amis, pour qu’ils rigolent un peu. J’ai écrit un grand nombre d’autres nouvelles comme ‘Vassia’, dans un style plus délirant, plus pour ses amis que pour être publiées.
-‘Vodka-cola’ a déjà été traduit en plusieurs langues, et en passe d’être traduit dans d’autres : cela t’a-t-il donné envie d’aller vivre ailleurs, dans d’autres pays ?
-I : Il a été traduit dans quatorze langues ! Non, j’aime vivre à Iekaterinbourg, mais j’ai envie de voyager dans toute l’Europe, parce que c’est beau, c’est propre et agréable. Le seul problème, c’est que je ne peux pas voyager avec mes amis, ce qui me plairait beaucoup. Je voudrais leur montrer les endroits où je vais, et pas seulement leur raconter. Si je voyageais avec Volkova, ce serait beaucoup plus drôle que de voyager toute seule. Quand je rentre chez moi, j’ai envie de partager mes impressions avec mes amis. Pour voyager avec moi, Volkova s’est mise à écrire un livre, pour voyager aussi !
-La vie en Russie, aujourd’hui, dans ta région, est elle plus facile que naguère ?
-I : A l ‘époque du communisme, j’étais une toute petite fille, et c’est difficile de comparer. Mais les choses sont plus intéressantes, les gens sont plus ouverts, il n’y a plus besoin de faire la queue pour acheter du saucisson ni pour acheter un seul modèle de botte, jeté sur un étal. Il y a un an, Volkova, ma grand mère et moi avions les mêmes couverts, les mêmes assiettes, les mêmes vases, toutes les petites choses étaient pareilles pour tout le monde, et ce vient de l’époque où leurs pères et mères ne pouvaient acheter que cette même chose, un seul modèle fabriqué à l’infini.
-Comment est la littérature en Russie, aujourd’hui : est on libre d’écrire, de publier tout ce qu’on veut ? Est ce facile d’écrire ?
-I : Oui, on peut publier tout ce qu’on veut, et je dirais même que les scandales sont tout à fait bienvenus, à l’exemple de Sorokine, un auteur à scandale et qui publie énormément, avec un gros tirage.
-On peut lire sur la jaquette que le livre a eu un grand succès en Russie, et les médias locaux te font jouer un espèce de rôle dont tu n’es pas très contente : ‘porte parole de la génération post-perestroïka’ et ‘Chef de la littérature pop en Russie’...
I : Ce sont des paroles un peu trop fortes pour ce que je suis : je ne me situe pas sur ce plan là, tout est très exagéré. Ce qui me plait, en revanche, c’est qu’après la sortie et le succès de mon livre, beaucoup de Russes se sont mis à rechercher de jeunes auteurs, et j’aime ce rôle de permettre à d’autres de pouvoir percer.
-Passons à la musique, qui parsème le livre : quels sont ses goûts musicaux ? Je suppose que tu aimes tous les gens cités dans le livre ?
-I : Oui. Il existe une raison particulière, c’est qu’à la fac de journalisme où j’étudie, pratiquement un étudiant sur deux joue de la guitare et qui chante, un sur trois monte un groupe, et donc, automatiquement, dans les soirées, on trouve un groupe qui joue. Je trouve le rock actuel dépressif et je ne l’aime pas trop. Mon gros préféré est ‘Zieli’, qui signifie ‘Les bêtes sauvages’ , que j’ai vu à nouveau il y a trois jours, et c’est vraiment mon groupe préféré.
-Et en dehors de la Russie ?
I : J’aime bien ‘Black eyed peas’, et Sean Paul !
-Le choix de la nouvelle, par rapport au roman, est ce une analogie voulue avec des chansons, le tout composant une sorte d’album sur papier ?
I : Oui, on peut dire ça. Quand j’avais treize ans, je voulais faire de la batterie et donner des concerts. Mais je n’ai ni voix, ni oreilles et que je ne joue d’aucun instrument, c’est resté à l’état de rêve.
-N’as tu jamais écrit de textes pour tes amis musiciens ?
-I : Pendant un certain temps, j’ai écrit des poèmes, et même des chansons que j’ai enregistré avec une amie sur un magnétophone, et l’affaire n’est pas allé plus loin ! Aujourd’hui, les groupes font tout par eux mêmes, leurs textes et leur musique, et ils n’ont pas besoin de quelqu’un d’extérieur. Je n’aime pas les chanteurs qui chante les textes des autres, je préfère écouter les auteurs compositeurs qui ont quelque chose à dire.
-Vodka-Cola a été pré publié sur Internet : t’en sers tu beaucoup ?
I : Autrefois, je chatais plusieurs heures par jour, je correspondais avec plusieurs personnes, mais j’en ai eu marre, et à présent, je ne m’en sers que pour écrire à mes amis, qui sont partis à Moscou et que je ne vois plus. Mais l’information sur le Net est bien plus rapide et plus pratique que les autres médias. Avec Volkova, on s’est chacune acheté un rat, qu’on a baptisé Cachalotounette et Hippopotamounette et, comme on ne savait pas comment faire pour s’en occuper, on est allé voir sur Internet ! Un site sur les rats !
-Le livre a été écrit il y a deux ans : as tu un nouveau livre en préparation ?
I : Oui, mais j’écris selon mon inspiration, sans me soucier du nombre de pages quotidiennes ou des choses comme ça. Je ne sais même pas si ce sera un roman ou encore des nouvelles !
En attendant, on aimerait bien avoir des nouvelles d’Irina le plus vite possible. Dans l’intervalle, autant retourner au bar, écouter un peu de musique et rêver quelques histoires...
Interview réalisée le 3 mai 2005 à Paris.
Merci à Bernard Kreise pour sa traduction efficace.


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