Musicien inspiré, génie fou,
chamane, intellectuel rebelle, Jaz Coleman est tout cela et bien
davantage. Entre Killing Joke, qui vient de fêter le 25e
anniversaire de son premier album avec une série de concerts, un
CD et un DVD live, des engagements auprès de l'orchestre
symphonique de Sydney, des projets de film et de livre, des
conférences de physique quantique avec son frère, Jaz est
aussi un homme très occupé. C'est à l'occasion de
la sortie du nouvel album de Killing Joke, "Hosannas from the basements of hell"
(sur Cooking Vinyl/Wagram), que nous avons rencontré le
bonhomme, toujours aussi génial, volubile, passionnant…
bref, égal à lui-même.

© JP Coillard
- Ton album précédent, KJ 2003,
était très politique et influencé par la guerre en
Irak. "Hosannas from the basements of hell" semble beaucoup plus
spirituel et évoque une célébration de la vie
après un voyage en enfer...
- Absolument. C'est une décision assez
consciente, je crois que tout le monde est informé de la
corruption totale du monde. J'ai d'abord voulu me rendre dans des zones
en guerre pour enregistrer cet album, mais nos valeurs dans KJ, et mes
valeurs en tant que personne, sont d'être avec les nôtres,
nos amis, afin de célébrer la vie. Les concerts de KJ,
comme tu le sais, sont très chers à mon cœur, ils
sont devenus des rituels, des occasions de rencontrer de vieux amis.
J'ai voulu rendre hommage au rituel qu'est pour nous un concert de KJ.
Et je voulais aussi rendre les gens heureux. Je connais beaucoup de
personnes si déprimées par l'état du monde
qu'elles en deviennent suicidaires. Je voulais leur rendre le sourire,
sans perdre en puissance. Alors, cet album est une
célébration pour nous, et les paroles sont
définitivement plus introspectives et personnelles. Je harangue
moins les foules. (Rires)
- Donc, tu n'es pas allé enregistrer dans des zones en guerre ?
- Si, j'ai enregistré des cordes en
Ouzbékistan, quelques percussions à Beyrouth, j'ai
écrit les paroles de "Lightbringer" à l'aéroport
de Taipei, à Taiwan. J'ai fait quelques trucs à gauche et
à droite, j'ai enregistré des parties vocales en divers
endroits, il s'agissait plutôt de zones de pauvreté que de
zones en guerre. Et cela m'a fait apprécier davantage tout ce
que nous avons, ce que nous avons bâti depuis toutes ces
années, ce mode de vie, cette existence. Killing Joke est un
mode de vie, que je veux continuer à développer. Je veux
faire de Killing Joke un ordre. Je veux convertir notre système
de valeurs en quelque chose de tangible, comme les villages et les
fermes. C'est mon objectif.
- Quelles étaient les principales sources
d'inspiration de tes textes ? Tu évoques le pouvoir cathartique
de la musique, par exemple, et les pulsions violentes qu'elle te permet
d'exorciser.
- Tout à fait. En particuler dans la
chanson-titre, c'est un aspect auquel je suis confronté tous les
jours. L'un de mes albums classiques a été vendu à
2 millions d'exemplaires et je n'ai pas encore touché un centime
dessus. Parfois, je pense au mec qui garde tout cet argent et, bien que
j'utilise des moyens légaux pour le récupérer, nos
systèmes juridiques sont conçus pour protéger les
corporations. En une journée, je dois faire face à de
nombreuses pensées négatives envers des gens, parfois je
me dis : "OK, si tu gagnes, je vais t'exploser les couilles, puis je
passerai 3 ans en taule". Je suis confronté à ce type de
colère. Puis, j'oublie tout lorsque je joue avec Killing Joke,
je suis soulagé de ce poids. Lorsqu'on me voit après un
concert de KJ, comme cela a été ton cas, c'est le seul
moment de ma vie où je me sens totalement apaisé. C'est
très étrange, après tout ce bruit et cette
fureur... C'est aussi une opportunité de rencontrer plein de
vieux amis. Alors, KJ est, depuis toujours, ma thérapie, et
j'espère que c'est le cas de beaucoup d'autres personnes.
J'essaie d'être honnête à ce propos, tu sais, "I
harbour thoughts of killing you" ("Hosannas..."), c'est assez simple.
J'ai réellement des pensées très violentes. Je
peux parfois être impulsif et la musique fait partie de ma
thérapie. (Rires)
- En termes d'atmosphère, Hosannas... me fait
penser à un croisement entre "Fire dances", pour son aspect
hédoniste, et "Extremities...", pour sa révolte...
- Sa configuration est similaire. Lorsque nous jouons
essentiellement avec Paul (Raven) à la basse, l'alchimie est
différente de celle que nous avons avec Youth. Ils ont tous deux
leurs qualités. Alors, je pense que tu as raison, bien que nous
n'analysions jamais rien avant de jouer, on se contente de jouer, une
fois qu'on a réussi à rassembler tout le monde. (Rires)
C'est un processus très peu intellectuel. Si tout le monde
sourit et rit et que le groove est bon, tout va bien.
- A propos de Youth, je crois qu'il n'a pas du tout participé à l'enregistrement de Hosannas… ?
- Non, parce que Raven voulait vraiment revenir au sein
de KJ et était prêt à y consacrer davantage de
temps que Youth. Alors, le choix s'est naturellement porté sur
lui, de plus, Youth a un peu peur de monter sur scène. C'est
parce qu'il ressemble à un prof de géographie. (Rire
dément) Raven est nettement meilleur que Youth sur scène
et il m'aide avec les chœurs et ce genre de choses, alors que
j'ai la trouille à chaque fois que Youth s'approche d'un micro.
(Rires)
- Le considères-tu toujours comme un membre de KJ à temps plein ?
- Oui. Avec KJ, je ne veux jamais dire jamais. Tant
qu'on a une configuration de trois membres, ça va. Ce n'est pas
pareil si c'est juste Geordie et moi, bien qu'on puisse dire que nous
avons un droit d'aînesse. (Rires) Il n'y a pas de
hiérarchie dans KJ, mais les aînés ont
évidemment le dernier mot. C'est comme ça que cela doit
se passer, certains doivent assurer la continuité et ce sont eux
qui souffrent le plus et arrivent au sommet de la pyramide. (Rires) Ce
mois-ci, nous faisons officiellement de Raven un membre permanent du
"conseil de sécurité". Hahahahah
- Peux-tu me parler de la pochette ? Comment as-tu
rencontré Victor Safonkin et pourquoi avoir choisi cette
peinture en particulier ?
- Victor est un Surréaliste russe. Il vit
à Prague et y expose ses œuvres de façon
permanente. Raven peut parler d'art jour et nuit, mais, bien que
j'adore le Surréalisme, je ne suis pas vraiment
intéressé par les autres aspects de l'art. C'est un peu
comme Picasso avec la musique, il n'en écoutait jamais. (Rires)
Alors, Raven m'a dit : "Viens voir le travail de cet artiste" et j'ai
adoré ses œuvres. La deuxième fois que je suis
allé voir son exposition, Victor Safonkin était
présent et il était en train de peindre la toile
utilisée pour la couverture de l'album (N.d.T., intitulée
"Inhuman rearing"). Il était en train de la terminer et
c'était très étrange parce qu'à ce
moment-là, nous étions en plein milieu de
l'enregistrement et on avait l'impression qu'il illustrait le genre
d'expériences et de bizarreries que nous avons vécues
dans ce minuscule studio souterrain. On avait décidé
d'utiliser un équipement très minimaliste pour cet album.
Les expériences vécues par les membres du groupe au cours
de l'enregistrement semblaient se refléter dans la peinture que
Victor Safonkin était en train de terminer. Alors, j'ai dit :
"CA Y EST! C'EST EXACTEMENT CE QUE JE VEUX !". Alors on a dû se
battre pour avoir les droits, le prix de départ de Victor
était de 40 000 livres... mais on l'a fait baisser. Hahah On lui
a dit : "Oh, nous ne sommes qu'un pauvre groupe !". Alors, on a fini
par s'arranger. Son fils est un grand fan de KJ, ce qui est très
drôle. (Rires) Il a fait écouter nos disques à son
père et c'est vraiment une coïncidence extraordinaire.
Lorsqu'on se trouve face à une série de coïncidences
au timing impeccable, la main de Dieu est vraiment à
l'œuvre. Tu sais que j'y crois beaucoup. Alors, les choses se
sont passées comme cela et je suis très fier de cette
pochette. A chaque fois que je la montre à mon amie, elle est
horrifiée, et je sais que c'est le bon choix. Certaines
personnes la trouvent même répugnante. Mais lorsque je
pense au type de pochette que j'avais en tête et que je
recherchais avant de voir le travail de Victor, j'avais beaucoup
aimé la pochette de Skinny Puppy pour "Too dark park", qui
illustrait très bien leur session. Au lieu d'avoir un seul point
focal, comme sur la pochette du dernier album (que je déteste),
je voulais une vraie profondeur et beaucoup de détails, que l'on
pourrait observer pendant les 10 à 15 prochaines années,
en trouvant toujours quelque chose de différent. Alors,
c'était très difficile à trouver et tout s'est
arrangé en une journée ! J'étais
épaté et très heureux.
- Victor a-t-il aussi réalisé le reste du livret ?
- Il est extraordinaire ! C'est notre meilleur livret.
Je l'ai supervisé personnellement et Paul Raven s'y est beaucoup
impliqué. On s'est mis d'accord sur ce qu'on voulait
réellement y voir figurer. On a examiné le packaging de
beaucoup de groupes. Evidemment, il ne faut pas oublier qu'à nos
débuts, tout sortait sur vinyle, les pochettes étaient
beaucoup plus grandes. Je crois qu'aujourd'hui, vu la taille des
livrets de CD, le packaging est souvent décevant, à
quelques exceptions près. La seule chose qui amènera les
gens à acheter l'album à coup sûr, au lieu de le
télécharger et de voler le groupe, est d'offrir un
packaging tout à fait unique. En plus, nous allons sortir
Hosannas… en double album vinyle à 3 000 exemplaires.
J'en ai déjà commandé 50 ! (Rires) On va en faire
trois éditions différentes. On a écrit beaucoup de
morceaux qu'on apprécie vraiment et les configurations de la
pochette seront différentes sur les deuxième et
troisième éditions. Le single est un bon exemple : il
comportera deux inédits. Si j'avais pu, je les aurais tous
inclus sur l'album, ce ne sont pas vraiment des faces B, ce sont des
morceaux que nous jouerons également live. Alors, je pense qu'on
donne beaucoup. Il y a là-dedans beaucoup de musique pour les
gens qui s'intéressent, même de loin, à KJ. Un
packaging magnifique et des éditions différentes vont me
permettre de rectifier le tir par rapport à l'album
précédent. Pour "Killing Joke" (2003), on traitait avec
mon horrible manager, qui a depuis été viré. Je
lui fais d'ailleurs un procès. Le livret de cet album a
été créé pendant que nous étions
à l'étranger, à mon retour, je me suis simplement
dit : "Il a les couleurs gerbiques des Sex Pistols et une image qui
fait penser à l'un des employés de KJ, Eddie, qui
était dans la Légion étrangère", ce n'est
pas un type commode et la pochette me faisait vraiment penser à
lui ! J'ai laissé faire parce qu'à ce stade, je n'avais
plus envie de me battre, vu tout ce que nous avions subi pour cet
album. C'est incroyable que nous l'ayons terminé, vu que nous
n'avions même pas de contrat le concernant. (Rires) Evidemment,
c'est également un point en notre faveur !
- En lisant les paroles de "Lightbringer", je me suis
demandé si la chanson parlait des Anunnaki ? (N.d.T. : les
Anunnaki sont des dieux sumériens, mais, selon certaines
théories, ils étaient des créatures
extraterrestres descendues sur Terre voici des milliers d'années
pour apporter de nouvelles connaissances scientifiques à l'homme
et même modifier son ADN).
- Oui, évidemment. Si tu remontes au premier
livre de la Bible, la Genèse, qui signifie bien sûr "les
gènes (ou l'ADN) d'Isis" (N.d.T. : "Genesis" - "Genes of Isis"),
il y a ce fameux passage (chapitre 6, verset 8) qui dit : "Les
géants étaient sur la terre en ces temps-là,
après que les fils de Dieu furent venus vers les filles des
hommes, et qu'elles leur eurent donné des enfants : ce sont ces
héros qui furent fameux dans l'antiquité". Nous ne devons
pas oublier que le "porteur de lumière" ("lightbringer"), dans
la terminologie chrétienne, est Lucifer, mais dans la tradition
des mystères, c'est tout l'opposé. Si tu regardes l'image
d'Adam et Eve et du serpent dans le Jardin d'Eden, le serpent n'est
jamais vraiment expliqué. C'est évidemment un personnage
appelé Enki, qui a pris l'Homo Sapiens en pitié et lui a
offert son autonomie. C'est réellement la définition
occulte de l'entité appelée "Shaitan", sans aucune
connotation négative, c'est celui qui nous a donné les
nombres, les proportions, les mesures et les angles, les
mathématiques, l'agriculture, la médicine. Aucune de ces
choses n'a évolué, notamment les mathématiques et
le système binaire, elles sont apparues du jour au lendemain. Ce
sont simplement les faits. Si tu regardes la Grande Pyramide, elle est
composée de 22 blocs pesant chacun le poids de 4 Jumbo jets.
Seules deux grues au monde peuvent soulever ce poids. Quelle que soit
ta vision du monde, cette entité a donné à l'homme
le choix entre le bien et le mal et, en fin de compte, c'est toujours
notre choix. Et je crois que les "fils de Dieu" étaient
certainement des êtres d'une autre espèce, qui
n'étaient pas nécessairement animés des meilleures
intentions envers l'Homo Sapiens. Est-ce que je crois que l'homme a
été génétiquement modifié par le
passé ? Oui. Si tu examines ce verset : "les fils de Dieu furent
venus vers les filles des hommes" et "elles leur eurent donné
des enfants : ce sont ces héros qui furent fameux dans
l'antiquité", je crois que tout est dit. C'est le début
de la lignée et mon engagement envers cette théorie,
spirituellement et dans d'autres domaines, n'est pas un secret. J'ai
quitté deux grands ordres en 1991, parce que je pensais qu'il
était plus important d'avoir un grand cœur. C'est le
chakra du cœur, tout est dans le cœur. Les gens pensent au
concept de Tantra et n'en voient que le côté sexuel, mais
ils ne comprennent pas que sans ouvrir le chakra du cœur,
ça ne peut pas marcher. C'est évidemment l'idée de
l'amour, l'idée que le cœur est la clé. Alors en
1991, j'ai quitté deux ordres dont je faisais partie depuis 20
ans et, étrangement, j'y ai gardé tous mes contacts ces
dernières années et je suis maintenant prêt
à parler de certaines de ces choses. Le mouvement occulte
était autrefois entouré d'un grand secret, mais c'est
parce qu'on était généralement torturé ou
envoyé au bûcher pour ces choses-là. Hahahah Mais
"occulte" signifie simplement "caché", je ne vois plus aucune
raison de garder le secret à notre époque. Je crois que
si, comme le disait le Mahatma Gandhi, Dieu est vérité,
nous pouvons présumer que Dieu ne nous demande pas d'accepter le
dogme. Je vois beaucoup de personnes dans des religions orthodoxes,
notamment chrétienne, qui sont trop effrayés pour
remettre en question non seulement la moralité des écrits
auxquels ils souscrivent, mais aussi leur origine. Ils sont
paralysés par cette peur toute-puissante des feux de l'Enfer.
Pendant la deuxième moitié de ma vie, je veux en parler
aux gens, si l'on examine les idées anciennes, le feu
brûlait les impuretés, c'est un symbole alchimique. On
part du plomb et le cœur est mis en balance avec une plume,
appelée Maàt, la déesse de l'équilibre et
de la vérité. Ca veut donc dire que la rédemption
est accessible à tout le monde, même Saddam Hussein. Alors
pourquoi avoir peur ? Cette peur a été utilisée
pour manipuler les gens et le cadeau que l'on peut faire à la
génération suivante est d'être sans peur tout en
ayant une vraie moralité.
- Ne pas avoir besoin de craindre le châtiment pour agir de manière juste…
- Absolument ! Le sang qui coule dans mes veines est
d'origine hindoue - brahmane - et c'est difficile pour moi d'ignorer
ces gènes. Mais je dirais ici que je parle pour la plupart des
membres de Killing Joke : dans l'ensemble, nous souscrivons à
l'idée d'incarnation et de réincarnation et aux lois du
Karma.
- Quelle est ton rapport à l'Inde maintenant ? Tu as dit qu'elle ne t'attirait pas…
- Sur l'album "Revelations", il y a "The Pandys are
coming", qui m'est très cher car je viens d'une famille de
Pandits (N.d.T. : caste particulière de brahmanes,
érudits en sciences traditionnelles) en Inde et c'est une grande
influence dans ma vie. J'ai été éduqué dans
un environnement très anglais et j'ai traversé une grande
crise d'identité. Mes deux modèles dans la vie sont le
Mahatma Gandhi et Winston Churchill, par exemple, et ils étaient
ennemis. Churchill a mis Gandhi en prison pendant la majeure partie de
la guerre. Il a traité le Mahatma Gandhi de "fakir à
demi-nu" et lui a interdit de voir le roi lorsqu'il réclamait
l'indépendance. Alors, tu vois, je suis en guerre avec
moi-même, y compris dans mes gènes. Pourtant, je regarde
Winston Churchill et je me dis aussi : c'est l'homme qui a
protégé l'Angleterre et a eu le courage de prendre des
décisions difficiles au bon moment. J'ai entendu parler d'un
grand magicien qui avait fait le thème astral de Churchill alors
qu'il était encore jeune homme, qui indiquait qu'il atteindrait
son apogée pendant la guerre. En conclusion, à un certain
moment de ma vie, alors que j'étais en guerre avec
moi-même, j'ai décidé d'étudier non
seulement la musique classique, mais aussi d'effectuer des
études orientales en parallèle. J'avais le choix entre
étudier la musique au Caire ou à New Delhi. Je ne voulais
pas vraiment aller en Inde, je ne me reconnais pas dans cette culture,
bien que je vienne d'une famille indienne. Ce pays ne m'a jamais
attiré, il me fait penser à Youth quand il allumait des
bâtons d'encens. (Rires) Alors, j'ai choisi le Caire pour mes
études orientales et, avant cela, j'avais aussi
étudié en RDA et à Minsk, en Biélorussie.
Depuis l'âge de six ans, j'adore les influences orientales dans
la musique classique, j'ai étudié Moussorgski,
Rimski-Korsakov, Borodine, qui étaient mes compositeurs
préférés étant enfant. Le Proche-Orient et
le Moyen-Orient m'attiraient beaucoup, l'Extrême-Orient moins.
J'ai fait ma véritable éducation dans ces endroits et
elle a été financée par Killing Joke, quand j'y
pense. Je suis allé dans ces endroits pour rencontrer de grands
maîtres et étudier ave eux. Mais Prague est la Mecque de
tous les compositeurs, Beethoven y a écrit sa 9e symphonie,
Mozart y a composé beaucoup d'œuvres, tout comme Haydn. Et
elle possède une tradition mystérieuse. Tu peux entendre
le résultat sur l'album, faire vivre Killing Joke ensemble
à Prague en a fait un véritable travail de groupe. C'est
vraiment un groupe qui joue ce dont il a envie. Le résultat,
c'est ce que tu entends. (Rires)
- J'ai entendu dire que, sur l'album précédent, vous n'étiez tous en studio au même moment…
- Non, et c'est pour ça que Geordie
déteste cet album. Sur Hosannas…, il a refusé net
d'enregistrer plusieurs fois les guitares. Si l'on examine beaucoup de
groupes modernes, comme celui de Trent Reznor, j'aime beaucoup leur
musique, mais ce qu'ils font (comme beaucoup d'autres et comme nous
l'avons aussi fait sur l'album précédent), c'est jouer la
partie de guitare quatre fois pour obtenir un son énorme. Mais
finalement, c'est faux. Telle est la philosophie de Geordie. J'essaie
de te l'expliquer parce qu'il n'aime pas beaucoup parler à la
presse, comme tu le sais. (Rire) Il a dit : "Je ferai une prise live
pour chaque morceau au moment où on le joue et c'est tout". Il
était totalement déterminé. Alors je me suis dit,
OK, pas de problème. Et Benny (Calvert) est un grand batteur,
parce qu'il a aussi enregistré en une seule prise sur cet album,
alors que sur l'album précédent, Dave a obtenu ce gros
son est enregistrant la batterie sur plusieurs pistes (et c'est une
manière géniale d'enregistrer) : d'abord le kick, puis la
caisse claire, les toms séparément, etc. On n'avait
jamais travaillé comme ça avant, mais ça donne des
résultats fantastiques, superficiellement. Geordie n'en voulait
pas non plus. (Eclats de rire) Alors, tout le monde s'est beaucoup
amusé et, pendant cette période de composition et
d'enregistrement, on jouait des concerts partout, pour payer le loyer.
Un groupe, c'est plus difficile à gérer qu'un mariage !
(Rires) C'était une sorte de retour aux sources, vivre tous les
uns à côté des autres et devoir simplement frapper
à la porte de quelqu'un ou lui donner rendez-vous au bar d'en
face, puis aller aux studios Faust, c'est un rituel génial.
Toute l'histoire est présente sur l'album. J'espère que
tu l'aimeras parce que tout est vrai, l'enregistrement de cet album
était une expérience très surréaliste. Tout
le monde est devenu cinglé et c'était très
marrant. Les "basements of hell" ("le fonds de l'enfer"), si tu as un
jour le privilège d'y aller, est un bâtiment Art Deco
à Prague 6 (dont le propriétaire est un ami) qui comporte
un studio avec un équipement rudimentaire. En bas, il y a
d'immenses tunnels et un énorme cellier, dans lequel j'ai
organisé des expositions et qui possède un espace
extraordinaire. Ce n'était pas seulement des
répétitions, à la fin, on y a enregistré
tout l'album parce qu'à un moment, on enregistrait, et cinq
minutes plus tard, on devait se préparer pour un concert…
On y a finalement installé des chaises pour permettre à
des gens de venir. En haut, près du studio, on a un barbecue et,
à la fin, on a invité quelques gatherers à venir
(N.d.T. : membres du Gathering, communauté des fans de Killing
Joke). Ces mois d'été furent vraiment agréables,
avec les festivals et l'enregistrement. Geordie avait le temps d'aller
à la pêche, etc. On a enregistré dans notre cave
avec un très petit budget, ce qui était l'approche des
anciens enregistrements, comme ceux de la Motown, etc. On a mixé
l'album avec Mark Lusardi, qui a travaillé sur notre tout
premier disque. Pendant toute la session, il nous
répétait : "Je sais que vous aimez mon mixage, mais je ne
vous ai plus vus depuis 26 ans !". (Rires) C'est marrant, la
dernière fois que je l'avais vu, j'avais 19 ans ! C'était
super de retravailler avec lui, on a mixé
l'intégralité de l'album sur d'énormes
haut-parleurs radio. L'atmosphère est très
différente, et je dois dire qu'elle est honnête. C'est
comme sur l'EP "Garage, inc.", que j'ai parce que Metallica y reprend
"The wait" : l'idée étant globalement d'enregistrer sur
du matériel de qualité inférieure. Dans un sens,
c'est un retour aux sources, à moins de tenir absolument
à dépenser des centaines de milliers de livres pour
l'enregistrement, ce qui était la façon dont les choses
se passaient auparavant. En effet, avant de tenir compte des autres
dépenses d'un groupe, on paie déjà 1 200 livres
par jour rien que pour le studio, à quoi il faut ajouter les
frais de séjour, etc. Alors tu te rends compte de quoi est
composé un budget d'enregistrement. Avec cet endroit et cette
session, on a réussi à contourner tous ces
problèmes en vivant dans une magnifique ville européenne,
à proximité les uns des autres, et en donnant des
concerts tout en enregistrant. Et c'était génial. Je
crois que le groupe qui "prie" ensemble reste ensemble... (N.d.T. : jeu
de mot sur "pray" - prier et "prey" - attaquer et
référence au titre du DVD live "The band that preys
together stays together") (Rires) Je n'ai eu que 3 altercations avec un
membre du groupe sur cet album, mais tout va bien, ça redevient
civilisé après une tasse de thé. Mais Prague est
une ville qui peut rendre les gens dingues, tout y est moins cher que
dans le reste de l'Union européenne, on vivait dans un super
endroit, un appartement au-dessus du studio, c'était un moment
génial. Un enregistrement classique. (Eclats de rire)
- Je voulais aussi parler du coffret "Gems of power",
qui doit sortir dans le courant de l'année. Est-ce qu'il aborde
les mêmes thèmes que ceux développés dans
"The Courtauld Talks" ?
- C'est une approche différente. Au lieu de faire
une conférence, je voulais montrer au gens un processus
créatif qui ne nécessite pas d'argent et qui peut ouvrir
de nombreuses portes. C'est un processus qui a bien fonctionné
pour moi. C'est en fait une approche pratique à l'utilisation
des rêves, semblable à celle des Surréalistes comme
Dali : par exemple, les techniques du rêve éveillé
et leur utilisation dans l'art et la création. J'invite aussi
les gens à se procurer certaines choses, comme une carte du
monde, qui peut être utilisée en association avec les
rêves. Des techniques de ce genre, qui libèrent. Je parle
aussi de "L'art de la guerre" (Sun Tzu), qui m'aide beaucoup et
contient 5 principes de base, applicables dans tous les domaines. Je
passe en revue un matin ordinaire en ma compagnie, que j'appelle
"Petit-déjeuner chez Jaz Coleman". Je parle de la façon
dont je surmonte parfois certaines choses, en toute
honnêteté. (Rires) J'évoque aussi ma
dépression, comment j'ai pu en faire quelque chose
d'essentiellement positif. Comment surmonter certaines
difficultés de la vie, même si tout est très cher
et si tout le monde est dans un état d'esclavage
économique, comment nous pouvons lutter contre certaines de ces
choses, à un niveau personnel et individuel. C'est de cela que
traite "Gems of power".
- Tu donnes des conférences depuis plusieurs
années et je voulais savoir s'il était important pour toi
d'exprimer tes idées d'une manière plus théorique
ou "académique", et pas seulement dans les textes des chansons ?
- Oui, je crois que c'est le cas maintenant. Je crois
que les gens ont besoin des conseils de survie d'un vieil homme.
(Rires) Il faut être plus précis sur ce qu'est Killing
Joke, je crois que nous devons le définir, ça n'a jamais
été un simple groupe pour moi. L'Islande en a
été le début et nous allons maintenant boucler la
boucle. Je le crois vraiment. Je veux terminer le livre sur Killing
Joke et je veux qu'il soit aussi important que Marx l'a
été pour le socialisme, il portera sur la permaculture,
l'énergie renouvelable, la liberté et ses
défenseurs. Je veux écrire une thèse sur la
façon de survivre sans argent dans ce monde. Killing Joke tout
entier tend vers ce rêve, pour moi. Je crois que le livre sera en
deux parties, certaines personnes ne sont intéressées que
par la musique, mais je veux d'abord écrire sur les idées
à l'origine de la musique, autant que sur la musique proprement
dite. Ce qu'on lisait, ce qu'on étudiait, ce qu'on faisait, qui
on a rencontré, en quoi cela a changé notre perception du
monde, nos expériences et leurs résultats. Ce sera non
seulement notre guide de survie, mais aussi de
prospérité. Comment tirer parti de toutes les
opportunités.
- Tu as composé plusieurs œuvres
classiques, comme "Music of the quantum", "The war concerto", etc. ces
dernières années. Prévois-tu de les enregistrer ?
- Bien sûr ! En fait, je travaille comme Walt
Disney, j'écris pour les dix prochaines années. A partir
d'aujourd'hui, je peux donc sortir un album chaque année au
cours de la prochaine décennie. Comme ça, si je meurs,
j'en fais don aux Gatherers, pour être certain qu'ils sortent et
que leurs bénéfices permettent d'aider des gens. Parce
qu'on ne sait jamais, n'est-ce pas ? (Rit doucement)
- Quels ont été les livres les plus importants pour toi ?
- La liste est si longue, je ne sais pas par où
commencer : "Révolution technetronique" de Zbigniew Brzezinski,
conseiller du président Carter. Pour ce qui est des romans, je
dirais "Neige de printemps" de Yukio Mishima, qui m'a
bouleversé, tout comme Big Paul, et qui a donné naissance
à "Love like blood", "Le mage" de John Fowles. En poésie
: quand je lis "Little gidding" de T. S. Eliot, je n'arrive jamais au
bout, il me brise le cœur, c'est un magnifique poème, qui
parle de tout ce que j'aime dans l'Angleterre et qui a disparu. Je
crois que le film de Killing Joke est "La dernière vague" de
Peter Weir, il nous a laissés sans voix, évidemment
"Apocalypse now", "Equus" avec Richard Burton, qui est superbe. En
musique classique : la 6e de Tchaïkovski, la 9e, la 7e, la 5e et
la 3e de Beethoven, le deuxième concerto pour piano de
Rachmaninov, deuxième mouvement, est divin. Tannhäuser et
Parsifal de Wagner, mais la musique, pas l'opéra.
D'autres livres : comme histoire d'amour, j'adore
"Possession" de A. S. Byatt. Un roman islandais m'a beaucoup
influencé, tout comme Geordie : "Ua ou Chrétiens du
glacier", Glacier étant un endroit saint en Islande, où
nous avons tous les deux travaillé. Il a été
écrit par un Prix Nobel de littérature islandais, Halldor
Laxness.
Les philosophes : Spinoza...
- Nietzsche ?
- Je vais te dire ce qui est intéressant à
propos de Nietzsche et Wagner et la clé en est
l'université de Leipzig. Ils sont tous les deux sortis avec la
même fille, ma première femme a acheté son
autobiographie, et le portrait qu'elle en fait est très
drôle, mais il permet de tout comprendre. Nietzsche vivait avec
sa mère, il ne voulait jamais baiser. (Rires) Et c'est le type
qui a inventé le concept du surhomme ! Hahahah Et Wagner
était un égocentrique total, qui sautait sur tout ce qui
bougeait. Je ne me rappelle plus son nom (N.d.T. : Lou Andreas
Salomé). J'essaierai de trouver le livre pour toi. Alors non,
pas Nietzsche, bien que j'aime "Zarathoustra". Jimmy Page aime beaucoup
Nietzsche. Moi pas, je le trouve un peu trop homo-érotique
à mon goût. Spinoza est extraordinaire car il croit au
panthéisme, il croit que l'homme, Dieu et la nature ne font
qu'un.
Autres influences : Eliphas Levi, John Dee, Rudolf
Steiner, évidemment, un peu de Crowley, Nema (ou Maggie Crosby,
de son vrai nom). Salvador Dali, des gens qui expérimentent
d'autres dimensions.
Can, Public Image Ltd, Killing Joke, Joy Division, pour
moi, ils sont à part des autres. C'était la
libération du punk, quelque chose d'autre qui en est issu.
- Quels sont tes projets pour cette année ? J'ai
entendu dire que tu allais travailler avec l'orchestre symphonique de
Sydney...
- Oui, et je jongle avec les dates à cause des
engagements de Killing Joke. On attend que les dates soient
fixées pour le moment. On va faire une tournée mondiale,
à moins que quelque chose de tragique n'arrive, ce qui est
probable. On va faire une tournée française de 10 dates,
puis je crois qu'on va en Angleterre, puis aux USA et dans des endroits
dingues. Ensuite, on va faire quelques festivals en été
et je crois qu'on va jouer à Londres en mai, c'est en
pourparlers, peut-être deux soirs. On compte réserver
Brixton Academy pour la fin de l'année. Je crois qu'on fera 4 ou
5 dates anglaises. On va tout mettre sur le site dès que les
dates seront fixées. Je sais qu'on va aller en
Extrême-Orient, pas seulement au Japon cette fois, en
Indonésie et d'autres endroits fous. On va aussi aller en
Amérique du Sud. On a des agences de voyage extraordinaires,
alors si des membres du Gathering veulent embarquer avec nous, on aime
toujours voir des visages connus.
Interview réalisée à Paris, le 16 janvier 2006, par Marie Lecocq.
Photos : JP Coillard
Un grand merci à Tanguy de Wagram pour son aide précieuse et sa patience et à Jaz pour sa jovialité.
Site officiel

Sortie de l'album le 3 avril.
Tournée française :
18 AVRIL Toulouse Havana Café
19 AVRIL Nantes Olympic
20 AVRIL Paris (Ris Orangis) Le Plan
22 AVRIL LeMans open air for the 24 hours
23 AVRIL Mulhouse Le Noumatrouf TBC
24 AVRIL Lyon Transbordeur


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