--Quand vous est venu l’idée d’une autobiographie ? En avez vous ressenti le besoin ?
-AJ : Pas du tout : l’idée vient d’un grand éditeur espagnol qui m’a dit que pour être connu et reconnu en Espagne, je ne devais pas me contenter d’écrire des romans mais parler de moi, pas pour faire ma biographie mais raconter des moments choisis de ma vie pour montrer comment je suis arrivé à inventer la psychomagie. J’ai trouvé l’idée bonne : généralement on fait une biographie quand on est à l’agonie ou quand on pense qu’on va mourir bientôt, mais je pense et j’espère qu’il me reste beaucoup à vivre, alors j’ai aimé l’idée d’une biographie orientée, une sorte d’anthologie montrant comment j’ai découvert et inventé cette psychomagie et cette psychochamanie. On a toujours besoin de raconter certaines choses : pourquoi écrire, si l’on en ressent pas le besoin ? On ressent le désir de s’exprimer, de communiquer, de s’amuser, je ne sais pas au juste quelles sont les motivations d’une activité artistique, mais on le fait quand même : je ne me demande jamais pourquoi un arbre donne des pommes, je mange des pommes !
-L’avez vous écrite peu à peu ou d’un seul trait ?
-AJ : Sur deux ans, je suis allé de chapitre en chapitre, en m’inspirant pour la structure de mon premier livre paru en France, ‘Le theâtre de la guérison’, qui s’appelait ‘Psychomagie’ dans tous les autres pays. C’était une longue interview que j’avais donné, et donc ce n’était pas mes mots mais un langage parlé, alors j’ai voulu raconter les expériences moi même.
-Voyez vous cette autobiographie comme une self thérapie ?
AJ : Toute activité artistiques est une auto thérapie : que ce soit un tarot, une musique, une performance, une pièce de thêatre. Le thêatre, par exemple, est une thérapie pour soi, mais ce qui est intéressant c’est de faire qu’elle devienne une thérapie pour les autres. Certains artistes écrivent simplement pour se faire plaisir à eux mêmes, mais c’est un peu égoïste. Tout ça me fais du bien à moi, mais j’espère que cela fera du bien aux autres.
-Lors de l’une de nos rencontres, vous m’aviez dit ne plus vouloir écrire de livre après « L’enfant du jeudi noir » : il était important que se soit vous même qui l’écriviez ?
AJ : Bien sur que c’est important, j’écris toujours mes livres moi même ! Mais c’est vrai que celui là est venu après. Pour le ‘Jeudi noir’, j’avais eu une expérience qui m’avait un peu dérangé : pendant que je l’écrivais, j’ai demandé conseil à l’éditeur, parce que je pense qu’un écrivain doit toujours travailler avec un éditeur. Mais j’ai trop obéi à ses conseils et je me suis perdu parce qu’il ne faut jamais demander conseil avant de faire une chose, il faut la faire avant ! J’ai donc du le réecrire cinq fois, et il s’en est trouvé mutilé, une fois d’ailleurs par moi même. En Espagne, je l’ai refait, et j’en suis content à présent parce que j’ai ajouté à l’édition tout ce qui manquait. Dans la prochaine édition française, Metallié va ajouter aussi tout ce qui manquait, en suivant l’exemple espagnol. Quarante pages en forme d’arbre généalogique. Alors, le désir d’écrire m’est revenu ! Un jour, on m’avait demandé pourquoi je n’écrivais pas mon autobiographie, et alors j’avais ça dans la tête. Mais ce n’est pas une commande, dans le sens où, au cinéma, quand on fait un film de commande, on se trahit soi même.
-Une chose est frappante, c’est que vous parlez beaucoup de votre vie, mais guère de vos oeuvres, à part de brêves évocations de l’Incal et de la Montagne sacrée...
-A J : C’est parce que je ne voulais pas parler de moi, mais seulement de comment j’en suis arrivé à inventer la psychomagie : je n’ai pas parlé de cinéma, du thêatre, des surréalistes avec Panic, des comics, de mes amours, parce que ça, c’est tout une vie ! Et puis j’ai pensé que tout ça allait moins intéresser : l’idée était de montrer le chemin de la psychomagie, c’était le chemin. Mais ça ne veut pas dire que plus tard, je ne le ferai pas.
-Mais néanmoins tout est lié, vous même et votre oeuvre, toutes les interactions sont intéressantes...
-A J : C’est vrai, mais je ne parle pas non plus de poésie, et pourtant on va publier un recueil de mes poèmes en France, chez un jeune éditeur.
-Quels furent les souvenirs les plus heureux et les plus douloureux qu’ont fait remonter cette écriture ?
-A J : Il y a tellement de souvenirs que je n’ai pas pu mettre, et ta question me trouble un peu parce que je ne fais pas de comparaison entre ce qui est mieux et ce qui est moins bien, je ne pense pas de cette façon entre le mieux et le pire, je ne possède pas l’outil pour mettre ce genre de notes. Je ne parle pas dans le livre de la mort de mon fils, qui est douleur énorme qui ne se soignera jamais, et les grandes blessures sont irréparables, alors à quoi bon parler de ça. Je voulais écrire aussi pour les personnes déprimées, pour qu’ils soient contents à la fin de leur lecture, un livre qui conduise à la gaité et pas à mes problèmes, qui n’ont pas d’intérêt : mon côté obscur, mon côté pessimiste, mon côté douloureux n’ont aucun interêt pour eux.
-On pourrait penser au contraire que c’est une façon de se sortir de certaines choses...
-AJ : Oui, j’ai montré comment s’en sortir, car je suis optimiste malgré tout et je suis en réaction contre une certaine forme de littérature actuelle : je trouve qu’une femme qui se fait enfourcher quarante fois par jour et devient un best seller parce qu’elle le raconte, et gagne tous les prix avec cette histoire de cul intelligent, je trouve ça très décadent et très déprimant. De plus, ça n’a rien d’utile, et le trône devient l’étron (avec l’accent espagnol, bien sur...ndlr), le cynisme. Je suis contre cette école là, comme l’école des catastrophiques, pour qui le monde est horrible, horrible, horrible, ou l’école américaine, qui, parce que l’on a détruit des tours qui étaient horribles, la pire architecture du monde, en fait tout un plat et veut marquer le siècle avec les mêmes personnes qui ont tué d’un seul coup 400 000 personnes en une minute : je ne marche pas avec ça. Je pense que lorsqu’on dit que le monde est violent, je crois qu’on devrait dire qu’il y a de la violence dans le monde. Je définis le monde par sa qualité, même si elle est minime plutôt que par l’énormité de ses erreurs, je ne pense pas que les erreurs définissent le monde car elles disparaissent avec le temps tandis que les qualités restent, et c’est la petite qualité qui doit définir le monde. Je crois à la paix. Comment le prouver ? Regarde mon chat, il est en paix, et s’il connait la paix, il définit le monde comme un monde pacifique. Je veux décrire le monde comme ça, pas par le pire niveau qu’il ait. Par exemple, on pourrait dire que la France, c’est Le Pen, ou cette femme qui se fait enfourcher 40 fois par jours, mais non, ce n’est pas ça ! La France n’est pas le football ! Je me suis réjouis profondément quand la France a perdu la coupe du monde, c’était une fête pour moi, parce qu’on allait pas m’emmerder toute une année avec ces connards qui donnent des coups de pied dans une couille et qui se sentent les rois du monde. J’étais vraiment ravi, autant que quand Le Pen a perdu : des emmerdements de moins ! Tout ça s’en va, les qualités restent et ce sont elles qui définissent le monde. Tu vois, je préfère mille et mille fois une interview avec toi qu’avec Ardisson, qui est un cynique décadent qui a infecté la culture humaine avec sa position cynique, c’est un homme dévoré par son ego narcissique et qui est en train de rendre malade toute la culture française avec son compagnon Beigbeder, un homme pauvre individu qui est en train de marquer la culture d’une façon néfaste car ils n’indiquent pas du tout ce qu’est la culture française ni ce qu’est la France, ils ne la représentent pas, ils représentent le journal Voici ! Tout ça va ensemble, mais il ne faut pas se déprimer, il faut remettre chaque chose à sa place : les clowns sont bien dans le cirque médiatique, ce sont des clowns et il faut les voir comme tels. Si la femme veut se faire pénétrer quarante fois par jour, qu’elle le fasse, et tant mieux si elle a un orgasme, mais elle ne connaitrait jamais l’orgasme sacré ! Pour quoi je dis tout ça ? Parce qu’en général, dans les interviews, il ne faut pas critiquer, dire du mal de personne : mais le moment est nécessaire, il faut qu’a un moment on dise sincèrement ce qu’on ressent pour qu’on arrête de définir le monde par la quantité et non par sa qualité. Je vais peut être me repentir d’avoir parlé comme ça aujourd’hui ! ! ! Mais ça leur fera du bien, car tout le monde rêve d’être interviewé par ces deux clowns, ce qui est assez incroyable, mais ça fait vendre. A un moment, il faut sacrifier la vente, comme le font les poètes, qui ont parfois cinq cent lecteurs ce qui dans leur milieu est un best seller. Mais ne faut il pas mieux aspirer à cinq cent bons lecteurs qu’à quatre cent mille lecteurs stupides ? On ne devrait plus aller à ce genre d’émissions...
-En fait, quand les gens les regardent, ils sont persuadés d’avoir touché la ‘vraie’ culture du doigt, de tout savoir, et de pouvoir le dire ensuite. Les gens ne font pas d’efforts...
-AJ : Oui, mais un jour, j’ai vu à la télé une interview intéressante d’un gars qui fait des photos aériennes et à qui on a demandé pourquoi il faisait des expositions gratuites dans la rue. Il a répondu qu’il avait besoin de communiquer avec les personnes qui n’allaient jamais au musée, parce que ce sont elles qui fabriquent la réalité politique.
-C’est Yann Artus Bertrand, auteur de ‘La France vue du ciel’ ?
-AJ : Et moi je me suis rendu compte que tous les mercredi, depuis des années, je vais dans un café de la France profonde, au milieu du tabac et des gens qui boivent pour y lire le tarot à qui le veut, parce que c’est très important en ce moment que les fils de révolution ne seront pas faits par les individus exceptionnels tous seuls mais par la masse citoyenne. Et tant que les citoyens n’auront pas changé, progressé, le monde va à sa destruction. Les gens ‘normaux’ sont en train de détruire le monde et l’économie. Il faudrait se rendre compte, à un moment donné, que la presse, la radio et la télé ont un rôle fondamental pour sauver la planète, et qu’ils sont en train de l’enfonçer. Le cynisme est entré dans tous les moyens d’expression, c’est un danger terrible : on a peur de LePen, on a pas peur de la presse écrite, de la télé et de la radio, qui sont peut être plus monstrueux que tous les politiciens, c’est l’empoisonnement quotidien du monde. Comment est on arrivé à ça ? A cause des positions vis à vis de la création d’une oeuvre, visant à aller chercher le public tel qu’il est. Et que veut le public ? On le leur donnera, comme dans l’empire romain, du pain et des jeux. La position noble serait plutôt de créer ce que l’on doit créer, faire ce qu’on a à faire et créer le public avec patience pour le multiplier peu à peu, ce qui demande le certain sacrifice d’un succès momentané, ça demande une grande patience, une grande foi, mais c’est l’attitude noble à adopter, parce qu’en allant chercher ce quo’n appelle le ‘tout public’, on empoisonne le monde de plus en plus. Quand je suis entré dans la bande dessinée, tous les héros étaient négatifs, tombés dans la décrépitude, dans la drogue, la violence gratuite, l’incroyance dans l’être humain, le mépris de tout sentiment sublime, et je me suis dit que c’était là un moyen formidable, qui avait un public formidable qui était les jeunes. Si l’on veut faire ça, il faut au moins se poser les problèmes esthético-moraux de ce qu’on est en train de dire. Je me suis posé la question au cinéma, dans les romans, dans tout ce que je fais : quelle est l’utilité de tout cela, qu’est ce que je transmets, à quoi tout ça va-t-il servir ? Est ce un outil ou un poison ? On peut rater son coup, croire qu’on est en train de faire une panacée alors que l’on fabrique le pire des poisons, on peut se tromper. Je possède quatre lois : selon ce que je fais, je ne peux pas tout savoir ; et ce que je sais, je le sais jusqu’à un certain point ; je risque de me tromper, à tout moment. Et enfin, si on le veut bien, si on accepte les termes. Tout ce que je dis est dans ces quatre lois.
-Pour en revenir à la ‘Danse de la réalité’, une chose aussi est étonnante, c’est qu’à partir de 1953, la chronologie n’existe plus, et tous les évènements sont dans le présent, le futur ou en flash back : pourquoi et étais ce délibéré ?
-AJ : Je n’étais pas conscient de ça, mais maintenant que tu me le dis, je crois que c’est parce que c’était un moment de recherche, pendant lequel est sortie ma souffrance, et pendant lequel le temps a disparu : tout à coup ma soeur m’appelle et me dis que l’on va se réunir parce qu’il y a une année que notre père est mort. ‘Une année est déjà passée ?’ Je croyais que c’était le mois dernier ! Pour moi maintenant, le temps n’a plus une continuité sinon que tout se passe au même moment, je n’est pas trop conscience de ce qui est avant ni de ce qui est après. Je crois que la souffrance établi des chronologies : quand on est gai, on a plus d’histoire, l’état de transe aboli le passé et le futur, on ne se rappelle pas, on vit, et alors il faut que quelqu’un d’autre nous rappelle ce qui s’est pas passé, ou alors c’est la chronologie qui nous échappe.
-On peut donc dire que le pire est derrière vous, puisque c’est la première partie de votre vie, au Chili, qui est la plus sequencée et chronologique ?
-AJ : Oui, après que j’ai quitté le Chili, j’ai passé une année de préparation à Paris, que je ne raconte pas, mais j’ai fait des petits travaux très durs, comme ramasser des journaux et aller les vendre, ou lorsqu’il y eut une terrible épidémie de grippe : à côté de la Sorbonne, il y avait les laboratoires Toro et on se bagarrait tous les matins à coups de poings pour avoir une chaise à la longue table, pour remplir toute la journée des boites de suppositoires, et on était payé à la fin de la journée ; mais le lendemain, il fallait se bagarrer à nouveau pour recommencer. J’ai fait ça pendant deux mois, parce qu’on avait pas de quoi manger, mais ensuite je suis rentré dans la compagnie de Marcel Marceau, où j’étais payé, et donc fin des galères. J’ai mis au moins une année à m’adapter à la France, en 53, parler la langue, et après ca y était, ma vie a commençé ! Je n’ai rencontré les gens de Panic, Arrabal, Topor, que dix ans plus tard, en 64.
-Ensuite, c’est le grand melting pot, sans date, ni repères...
-AJ : Oui, c’est comme ça, je n’y ai pas pensé, je me n’étais pas organisé comme une autobiographie. Quand je suis arrivé en France, j’ai commençé les tournées avec Marceau dans le monde entier. Je suis allé au Mexique, je suis revenu, puis les Etats Unis et le retour, je suis toujours revenu en France, même si je partais parfois assez longtemps.
-Une rencontre fondamentale fut celle avec Pachita, la guérisseuse...
-AJ : Ce fut très important pour moi, ça a changé ma vie, et c’était d’autant plus inattendu que c’était juste à côté de chez moi : j’habitais au Mexique, à Mexico, place de Rio de Janeiro, sur laquelle se trouvait une reproduction de la vie de Michel Ange, un bronze je crois, à côté d’une librairie italienne. A ma droite en face il y avait un cinéma mexicain, ‘Fonce’, qui était le pont avec lequel on pouvait contacter Castaneda. Mais dans le coin à ma droite, il y avait une maison privée dans laquelle vivait celle qui allait devenir la femme de BHL, Arielle Dombasle, son père était ambassadeur, et à ma gauche, on trouvait Pachita qui opérait dans une autre maison. Un peu plus loin, se trouvait un antiquaire qui s’appelait Raoul... et qui possédait l’unique exemplaire au monde restant du tarot de Marseille peint à la main. J’ai pu l’obtenir quelques années plus tard et ainsi restaurer le tarot de Marseille. Tout ça était à côté de chez moi, te rends tu compte ! Et quand je suis parti, ils ont installé dans ma maison une église de scientologie : c’est à ne pas y croire ! Et la librairie italienne, j’y pense parce que c’est le premier pays où, à soixante ans, j’ai publié mes poèmes : ils sont les seuls à les avoir aimés alors que j’en avais honte ! Tout était là, à côté de chez moi. Beaucoup de choses sont irracontables parce que je me dis que personne ne me croira ! Dans l’édition française du livre, ils sont enlevé les photos parce qu’ils trouvaient ça ringard (Allessandro me montre son édition espagnole, au milieu de laquelle un cahier de superbes photos prouvent tous ses dires, comme si besoin en était : sa soeur qui est très belle, ses expériences de clown, de pompier, ses parents, Pachita, le happening où il détruit le piano, Arrabal lors de sa venue au Mexique où tout le monde est nu sur la photo) !
-Vous avez ce qu’on appelle une vie de roman : considérez vous comme un chance tous les évènements que vous avez vécu, ou plutôt une prédestination... ?
-AJ : Oui, oui, je me le demande, toutes les choses sont arrivées sans que je les cherche, mais ne porte-t-on pas toutes les choses en soi ? Peut être est ce une affaire de vibrations : à quatre heures du matin, j’ai vu Marilyn Manson à la télé : la musique ne me disait rien, mais lui, le personnage, oui : j’ai trouvé que c’était l’unique personne qui m’intéresserait comme acteur car il était tellement incroyable. Un mois plus tard, à quatre heures du matin, il m’appelle, il avait vu un de mes films, et voilà. Et ça aussi, c’est arrivé sans que je le cherche, et ce genre de choses m’arrive tout le temps, et depuis toujours : j’ai rencontré, mais par hasard, tout un tas de personnages connus. Un jour, j’étais avec des amis dans la rue, à St Germain des près, près du jardin du Luxembourg. J’aperçois un individu immobile, arrêté dans la rue, comme une statue. On s’approche, et c’était Robert Mitchum. Il était immobile, hébété, et j’ai tourné autour de lui en disant son nom, mais il n’a pas bougé d’un poil. Alors j’ai dit à mes amis que l’on partait, que l’on devait respecter ça. Je me suis donc trouvé face à Robert Mitchume, paralysé dans une rue ! Une autre fois, je suis allé en Yougoslavie et j’ai vu Jean Marais avec le nez collé à une glace de l’aéroport avec un jeune homme collé à la glace de l’autre côté, et ils sont restés une demi heure à se regarder d’une façon incendiaire. J’ai assisté à ce spectacle. IL n’y a donc pas que les gens que je connais, mais tous ceux que j’ai vus ! J’ai lu le tarot au président du Chili à l’hôtel Crillon, place de la Concorde : on m’a appelé pour me dire qu’il était là avec toute sa famille en me demandant si je voulais lui lire le tarot, et je me retrouve en train de lire le tarot au président de la république ! Et tout ça d’un jour sur l’autre. A qui puis je raconter tout ça sans qu’on me dise que ça n’est pas vrai? Je crois qu’on attire les choses curieuses.
-Donc, vous croyez au destin, finalement ?
-AJ : Je ne sais pas, mais je crois aux vibrations, qu’on est comme un vase qui peu à peu se forme, un calice, un oursin qui s’ouvrirait à la réception, ce qui fait que les choses qui nous plaisent arrivent. Les rencontres que l’on sent doivent arriver, et il doit y avoir des milliers de rencontres ratées, ou qui n’arrivent pas : va t’en savoir ! Quand j’ai fais la ‘Montagne sacrée’, j’avais un associé qui est parti avec 300 000 dollars sur le million de dollars que j’avais. J’avais pris un assistant qui s’appelait Robert un grand américain que j’avais trouvé bizarre et qui voulait travailler avec moi, ce qui fut fait. Il me demanda ce que je comptais faire et je lui répondis que s’il pensait à l’argent, on allait m’apporter des dollars enveloppés dans du papier journal. Quand l’autre était parti, on était restés sur la touche pendant quatre semaines, et il m’a redemandé ce que je comptais faire. Je lui dis que Dieu allait m’envoyer l’argent dans un papier journal. Il a dit ça un vendredi, et le lundi, je reçus un paquet, enveloppé dans du journal, qui contenait un chèque de 300 000 dollars qu’il me donnait : je ne savais pas qu’il était riche, qu’il était le fils du plus grand fabricant de chaussures des Etats Unis ! Et c’est comme ça que j’ai fini mon film, avec ce cadeau dans du papier. Mais qui me croira quand je raconterai cette histoire ?
-Des choses comme ça vous sont arrivées toute votre vie ?
-AJ : Oui, des choses comme ça, mais sinon, je suis comme tout le monde. J’ai appris une chose, c’est qu’on peut élargir les limites : par exemple, maintenant, je travaille sur peut être vingt choses à la fois, alors qu’avant je pouvais n’en suivre qu’une ou deux. En ce moment, je finis les Technopères 4, quand tu es arrivé, j’ étais sur les Meta barons 8, j’écris Megalex 3, l’Incal 2, les armes des Metabarons pour un dessinateur américain, et pour un autre américain nommé Jones j’écris ‘dim shifter ‘, j’écris un livre sur le Zen et les devinettes avec mon maitre Zen avec qui j’ai parlé pendant un an ou deux et avec qui j’ai résolu quelques énigmes, J’ai déjà écrit un livre sur la continuation ‘le droit et la Lune’ ; j’ai écris un livre de mini histoires de trois ou quatre lignes parce que ça me plait ; j’ai fini le Bouncer 3 avec Boucq, et mon livre de poèmes, ‘La voie du Tarot’, dans lequel chaque arcane récite un long poème et en même temps un livre technique de vulgarisation du tarot pour Albin Michel, et j’en pense. Et bien sur, je prépare le film ‘Les enfants d’El Topo’, j’ai corrigé le script parce que le Mexique s’intéresse à le tourner. J’ai écris un autre script intitulé ‘King shot’, un ‘spaghetti gangster’ métaphyique, et j’ai arrangé le script d’un tryptique polar qu’on m’a passé, et...j’en passe encore ! Et tout ça en même temps, alors qu’avant je ne pouvais pas. Le plus curieux dans tout ce que j’ai appris, c’est qu’on peut élargir les capacités créatives...
-Et d’où pensez vous que vienne ce flot qui vous submerge ?
-AJ : A la patience et à la persévérance.
-Et aussi à toutes les découvertes que vous avez pu effectué ?
-AJ : Bien sur, parce qu’il faut chercher. Tous les livres sont là. Maintenant, tu peux voir aussi tous ces petits livres, ce sont des westerns en espagnol, et ceux là ce sont des japonais : je n’aime pas parler de ce que je ne connais pas, et ceux là, je les consulte pour le Bouncer. Quand je commence quelque chose, j’investigue pour savoir de quoi je vais parler.
-Et toujours pas de nouvelles de la ressortie de vos films en DVD ?
-AJ : On est toujours en procès, je viens encore de payer 6000 euros pour ça. Mais même si je perds tout l’argent que j’ai économisé, je le ferai. Tu sais que John Lennon a eut un procès avec Alan Klein, les Rolling Stones et Phil Spector aussi. Et moi ! Les Beatles se sont bagarrés sept ans avec Alan Klein et, un jour, le photographe attitré de John Lennon est réveillé à trois heures du matin pour qu’il aille photographier le moment où le papier est signé avec Alan Klein. John Lennon a souffert avec lui. Moi, je commence le procès, je ne sais pas combien ça va durer, combien ça va coûter, mais je pense qu’il faut le faire, même si je le perds. Il y a certaines guerres qu’il faut faire. Mais ils ne sont pas totalement bloqués, parce que les italiens ont sortis la ‘Montagne sacrée’ et ‘El Topo’ je crois, et qu’ils font des affaires. C’est un pays incroyable, ce n’est pas par hasard qu’il y ait la mafia là bas ! C’est une autre morale, tout est assez fourbe !
-Et avez vous un quelconque droit de regard là dessus ?
-AJ : Non : ils les sortent, moi je m’en fiche, parce que de cette façon, les gens vont les connaitre, et, entre n’avoir rien et avoir ça...mais il me semble que les versions qu’ils trouvent sont chaque fois meilleures. Ca continue : Alan Klein voulait que personne au monde ne voit ces films, mais il n’a pas pu ! C’est incroyable, des types comme ça. Il s’est mis à haïr les Rolling Stones, les Beatles, Phil Spector et moi : bon, je suis en bonne compagnie ! C’est un honneur d’avoir un tel monstre sur le dos !
-Et à propos de cinéma, que devient Abel et Caïn ?
-AJ : J’attends un e-mail et je devrais normalement être au Mexique la deuxième semaine d’aout pour commencer le travail. J’ai revu tout le script, je suis très content et, si on me paie un billet aller retour pour le Mexique et une chambre d’hôtel minimum quatre étoiles pendant une semaine, c’est qu’ils vont dépenser de l’argetn. Et à ce moment là, je pourrai commençer à dire je crois que le film se fera. Dès que les producteurs sont dans le coup, les choses se font. J’ai vu quatre producteurs jsuqu’à maintenant, mais aucun n’a encore investi. Quand l’un d’entre eux se décidera, je te dirai que là, c’est fait.
-Sur Internet, on peut lire qu’Alfonso Arau, qui jouait dans El Topo, devrait produire...
-AJ : Alfonso Arau ne le fait pas : il a essayé, il n’a pas pu, mais j’aimerais bien le faire jouer, j’ai un rôle pour lui. Le pauvre a tout perdu : Hollywood dévore les gens, on voudrait le détruire mais c’est lui qui gagne toujours, et c’est ce qui est arrivé à tous les grands génies de Hong Kong, tombés dans la décadence et les mauvais films, dépourvus de toute cette beauté naïve qui faisait leur charme, et ils sont devenus des tacherons hollywoodiens.
-Johnny Depp était intéressé...
-AJ : Oui, on le dit, parce que c’est un ami de manson, mais il ne m’a jamais parlé. Si le projet décolle, tout le reste va bouger. Si j’y vais au mois d’aout, ça devrait être bon. Va-t-en savoir ! De toutes façons, le film va être un triptique, un film pour tout le monde et, même si ce n’est pas un grand Jodorowski, ce sera toujours un bon thriller intelligent. On doit filmer une scène en décembre, pour réunir l’argent, ce qui veut dire que si je ne filme pas cette scène, je ne le ferai pas. C’est comme ça, le cinéma. Mais jamais je n’ai été plus prêt que maintenant.
-C’est l’aventure !
-AJ : C’est l’aventure, et beaucoup de métier !
-Mais, du coup, vous allez être obligé de laisser de côté vos autres activités, comme la bd...
-AJ : Je n’ai jamais abandonné la bd : quand je tournais Santa Sangre, j’ai demandà à Georges Bess de venir au Mexique, je lui ai donné ma chambre d’hôtel et là je lui ai dicté les chapitres, le samedi et le dimanche, quand on se ‘reposait’. Et donc, là non plus, je ne pense pas arrêter. J’aime beaucoup ça, et, tant que je pourrai continuer, je le ferai. Ca me plait beaucoup parce que j’ai beaucoup d’imagination objective, et je peux l’employer là. Ecrire est quelque chose qui remplit ma vie.
-Parlons donc un peu de bd : qu’en est il du Bouncer ?
-AJ : Eh oui, qu’en est il ? Je n’ai encore eu aucune réponse à ce propos, je suis dans mon nid ! Mais je suis allé à la Fnac, et on m’a dit qu’on l’aimait beaucoup, que c’était le meilleur western jamais fait, alors j’étais ravi, mais c’es tout ce que je sais, je n’ai pas eu d’avis de lecteurs.
-J’ai cru comprendre qu’un troisième tome était prévu ?
-AJ : En fait, c’est une série composée de dyptiques : le Bouncer est toujours là mais les autres personnages changent, comme dans une série de films. Dans la suite, on ne voit plus le gamin, mais on retrouve la prostituée qui l’accompagne, Noémie, et cette fois, ce sera son histoire. A chaque fois ce sera ainsi : je prendrai un prsonnage et je laisserai les autres de côté. Boucq est déjà en train de le dessiner.
-C’est drôle, parce que, après avoir lu la ‘Danse de la réalité’, où vous parlez beaucoup de thérapie familiale, peut on considérer à l’extrême que le Bouncer en est une forme d’expression, avec ces frères et cette mère qui règlent leurs comptes...
-AJ : Oui, oui, c’est un chapitre tout empreint de l’histoire familiale, et je dois dire que je fus très influnçé par Shakespeare, comme les Métabarons sont influençés par la tragédie grecque, que j’ai découverte parce que mon fils la jouait au thêatre du Soleil et que sinon je n’y serais jamais allé : j’ai même protesté, ce genre de choses m’ennuient, ça durait six ou huit heures, mais à la fin ça m’a beaucoup marqué. Alors, j’ai essayé de faire une tragédie grecque à ma façon. Par contre, j’ai vu beaucoup de pièces et de films d’après Shakespeare, et ça ça m’a beaucoup plu. Je me suis demandé ce que deviendrait un western traversé par une énormité de problèmes psychologiques familiaux. Chaque fois que je commence une histoire, je vais voir Boucq, je passe la journée avec lui et lui demande ce qu’il veut. Il me dit tout ce qui lui passe par la tête, et je note. Ensuite, j’invente l’histoire et j’essaie de lui faire plaisir en prenant ce qu’il veut dessiner, et tout à coup, surgit l’histoire, et Boucq prend part à la création d’une façon très enthousiaste.
-Vous avez toujours cette autre projet commun, ‘Face de lune’...
-AJ : Oui, mais il a toujours ces problèmes avec Casterman, et moi je le suis dans cette histoire, parce que moi, j’appartiens entre guillemets aux Humanos Je ne travaille pas avec Casterman, je travaille avec Boucq. S’il le fait avec eux, je le suis, s’il s’en va, je m’en vais. Alors j’attends. J’aimerais bien le faire chez les Humanos, c’est normal, toute mon oeuvre est là, Boucq aurait bien voulu arranger ses propres problèmes avec Casterman parce que toute son oeuvre est chez eux ! Le problème est que Casterman a été vendu une fois, deux fois, et à présent les chefs sont quelques choses de distant, d’impersonnel, multinational, d’interchangeant, et donc Boucq ne parle pas avec un être humain, ce qui devient gênant, on a pas de véritable interlocuteur, et ça peut durer longtemps....
-Et comment s’est passé la rencontre avec Beltran ?
-AJ : Grâce à mon fils Adam : Beltran joue du rock (au sein des Washington Dead Cats, ndlr) et Adam a un groupe, les Hellboys, avec Nikola Acin, dans lequel il joue de la basse, et il est très bon musicien. Les deux groupes se sont trouvés ensemble, et quand Beltran a su qu’Adam était mon fils, il lui a dit que j’étais l’unique écrivain avec qui il aimerait faire une bande dessinée. Adam m’a raconté ça, et comme j’aimais beaucoup Beltran, je l’ai appelé, lui demandant s’il voulait travailler avec moi, ce à quoi il a répondu oui, et tout est parti comme ça. C ‘est un technicien incroyable...
-Il travaille uniquement à l’ordinateur, je crois ?
-AJ : Oui, mais c’est comme dessiner, c’est la même chose : l’ordinateur ne fait pas le dessin, c’est lui. C’est un autre outil, plus complexe. Ce qu’on ne se rend pas compte, c’est que Moebius, Boucq, Bess, Beltran, Janjetov sont les génies de l’histoire du dessin, les Bruegel de notre époque, les Raphael de notre époque, ce sont de grands artistes...
-Chez Boucq, par exemple, la composition des scènes, des foules et des décors est incroyable...
-AJ : Boucq est un maitre du dessin chez qui tout est vivant, le décor, les paysages, la ligne. Et on ne trouve tout ça qu’en France, la France est le paradis de la bande dessinée, l’endroit où elle se porte le mieux.
-C’est vrai qu’ailleurs, à part le comics et le manga, les autres pays d’Europe sont très pauvres là dessus...
-AJ : Les mangas sont très fort, mais c’est une autre édition ; aux Etats unis, le best seller du comics est à dix mille exemplaires, alors qu’en France, pour la BD, c’est 200 000 à peu près. Et puis les livres sont beaux, cartonnés, snas pub comme les comics, très soignés, vraiment de l’art.
-Vous n’avez jamais eu l’occasion ou l’envie travailler avec le Japon ?
-AJ : J’étais sur le point de travailler avec Otomo, il a même dit que je lui avait donné la fin d’Akira ! Moi qui me soule jamais, je l’ai fait avec lui, et ensuite je ne sais plus ce que je lui ai dit, en tous cas il raconte que je lui ai donné la fin ! Je crois qu’il a rêvé ça ! On avait donc décidé de travailler ensemble et de faire Megalex, mais il a commençé à faire du cinéma, et quatre ou cinq années se sont passées, il était encore dans ses projets cinéma bien que nous ayons un contrat, alors je lui ai dit que j’aimerais bien faire cette histoire maintenant, et que le jour où il reviendrait, je lui écrirais une autre histoire. Et heureusement que j’ai fait ça, parce que quand tu regarde Megalex, il y a un kamikaze avec des bombes, et on dirait que j’ai copié ça sur Palestan, alors que je l’ai écrit cinq ou six ans avant ! Parfois, quand tu écrit, la réalité te dépasse : du coup, cette scène a perdu de sa force, parce que c’était du connu, alors qu’elle aurait été faite il y a cinq ans, elle aurait été beaucoup plus frappante...
-Et autrement, l’univers du manga est il quelque chose qui vous attire ?
-AJ : Tu vois, tous ces petits livres, là, ce sont mes préférés, les aventures de Lone Wolf ; il y en a un autre que j’aime beaucoup, qui s’appelle ‘Stratège’ que j’aime beaucoup, et dont j’ai fait cadeau à un dessinateur, mais certains sont très répétitifs, au niveau du dessin. J’aime bien celui sur la vie d’Hitler. Et puis, il y en a sans doute beaucoup que les amateurs connaissent et que je ne connais pas ! Là bas, on tire à un million d’exemplaires. C’est merveilleux !
-J’ai vu que Metal Hurlant recommençait à paraitre ?
-AJ : Oui, et j’ai aussi les comics des ‘Metabarons’, d’Avant l’Incal’ : ça a beaucoup de succès là bas. Le Metal Hurlant est la traduction de ce que j’avais fait l’année dernière pour les USA, j’ai écrit une dizaine d’histoires qui commençent à sortir tous les trimestres, en d’autres langues aussi, comme le portugais...
(La suite dans quelques mois, pour une autre bd, un autre livre, un autre film, mais toujours et heureusement le même Alessandro !)
Propos recueillis à Paris en Juillet 2002 par Jean Paul Coillard. Photos JP Coillard
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