Laibach : the soul inside the machine


S’il est un groupe qu’on peut qualifier d’extrême, c’est bel et bien Laibach. Un groupe unique, aussi, expérimentant depuis bientôt trois décennies une musique aux confins du classique, du rock, de l’indus et de l’électro, y mêlant images et imagerie fortes, et proposant un show total, dans une démarche radicale autant qu’unique, s’attaquant aux standards pop et aux hymnes nationaux avec le même entrain qu’ils délivrent leurs propres compositions. Dans l’attente d’un nouvel album, prévu pour fin 2008/ début 2009, le groupe tourne, avec six dates prévues en France. Contrairement à l’idée faussement répandue, ‘Volk’ ne signifie pas ‘Peuple’ mais ‘Loup’, en Slovène, contrairement à l’allemand. Laibach serait-il le groupe de tous les malentendus ? Ivan était là pour en dissiper quelques uns, avec grande courtoisie, pour un terroriste musical. En attendant la fin du monde, the Big End, la fin de tout.



-Depuis le milieu des années 80, tous vos disques sont sur Mute records, mais vous avez cependant sorti un album limité, l’année dernière, en Angleterre, “Volk Tour London, CC Club, 16/04/ 2007: peux tu nous en dire plus?

-Ivan: C’est un disque live, comme en sortent beaucoup de groupes, et je pense que c’est sur un label connecté à Mute, on n’a pas vraiment creusé la question. Nous avons reçu cette proposition de Mute nous demandant si on voulait le faire, et on a dit ok, on verra bien ce que ça va donner, et voilà. Un tas de groupes enregistrent pratiquement tous leurs concerts, comme Dépêche Mode et aussi Neubauten. On n’est pas fous de ce genre de choses, mais le fait est que beaucoup de monde est intéressé. Pour d’obscures raisons, ils veulent conserver ces concerts comme une sorte de mémoire vive.


-Comment est né le projet ‘Volk’, et qu’elle en était l’idée sous jacente?

-Ivan: En fait, nous transformions toujours les chansons pop en hymnes, d’une certaine façon. Mais ensuite, nous nous sommes intéressés aux hymnes eux-mêmes, à ce qu’ils sont vraimentNous en sommes arrivés à la conclusion que les hymnes sont les plus grands morceaux pop, les morceaux les plus populaires, car tous le monde les connaît. Plus ou moins selon le pays, mais tout le monde connait l’hymne britannique, l’hymne américain, ils sont populaires hors de leurs frontiers, et deviennent du fait des sortes de pop songs internationaux. La nature des hymnes est pratiquement la même que celle des bons morceaux pop, ils en appellent pratiquement aux mêmes choses. On a dit d’accord, les hymnes sont les vrais pop songs, et on a décidé de faire les premiers dans le style des seconds.


-Sais tu de quelle façon ces hymnes réarrangés ont été reçus par les pays concernés?

-Ivan: On n’a pas vraiment suivi ça. Beaucoup de gens nous ont posé la question, mais je pense que les politiques n’ont pas réagi du tout. C’est très dur de dire s’il s’en fichent ou non. On ne peut modifier en rien l’hymne russe, mais nous l’avons fait, naturellement, ainsi que dans l’hymne chinois, mais on l’a fait aussi. On peut aussi mélanger les hymnes israéliens et Palestiniens, et je ne sais pas comment les gens pourraient réagir si nous allions là bas. A présent, nous sommes invités aux Etats Unis, pour un concert unique à New York, et les organisateurs tiennent à ce que nous jouions l’hymne américain, c’est dire si les réactions sont différentes! Je sais aussi que l’ambassadeur de Slovénie à Moscou, qui est un grand fan de Laibach, a commandé cent copies de “Volk”, et je pense qu’il les a offert à tous les autres ambassadeurs bases là bas!

-Laibach a enregistré beaucoup de reprises Durant sa carrière : aimiez vous ces chansons où étiez vous plutôt ironiques à leur encontre?


-Ivan: Notre position première, notre point de départ était que nous ne croyions plus en l’originalité. L’originalité, de nos jours, dans ces temps post modernes, n’existe plus vraiment. Toutes les cinq secondes, ou à chaque seconde, cinq personnes peuvent avoir la même idée dans le monde, pratiquement. La musique pop ou rock n’est pas quelque chose que l’on peut qualifier d’original. Bien sûr, par ci par là, naissent quelques artistes originaux mais, pratiquement, ils se réfèrent tous à quelque chose qui fut créé auparavant. Mais c’est une méthode que l’on peut déjà voir dans la musique classique. Les grands compositeurs avaient l’habitude de faire des emprunts les uns aux autres. Dès que tu prends un genre, n’importe lequel, les morceaux sont pratiquement les mêmes. Quelque part, ils se doivent de l’être, autrement, les groupes ne sont pas ‘consommables’. Donc, comme rien n’est original, l’idée était de simplement prendre des morceaux contenant déjà une certaine signification, et de jouer un peu avec, en voyant ce qu’on peut en faire. Nous avons réalisé qu’en fait, nous faisions ce que faisait tout le monde, mais intentionnellement. Nous nous servions sciemment du matériel existant et, d’une certaine façon, en avons fait un nouveau matériel parce que nous l’avons placé dans un contexte différent, ce qui devint notre méthode. Je ne dirais donc pas que ce n’était qu’ironique mais, naturellement, nous étions tentés d’utiliser des morceaux qui étaient quand même un peu stupides, comme “Life is Life”: on en changeait le contexte et on voyait ce qui se passait. On a été très intéréssés par le morceau de Queen, “ One reason”, qui était plutôt un morceau heavy. Une fois qu’on la traduit en allemand, le résultat était bien sûr totalement différent. On s’est donc attardé sur la notion de contexte, comment sort on quelque chose de son contexte, de son style, de sa langue pour le transformer en un morceau différent. Aujourd’hui, c’est une méthode banalisée, tout le monde fait ça, mais nous avons été un des premiers groupes à le faire, dans les années 80. D’habitude, on ne fait pas de reprises, mais des réinterpretations, parce que les reprises sont généralement très blêmes, ça n’a aucun sens parce qu’on en fait une copie conforme de l’original. Nous nous servons de ces morceaux pour nous inspirer parce qu’ils collent bien à l’un ou l’autre de nos disques. Dans un sens, je ne pense pas que les hymnes dont on s’est servi pour because “Volk” soient vraiment des reprises, à cause du traitement que nous leur avons fait subir. On a été inspirés par eux, mais les morceaux sont totalement différents.


-Travaillez vous sur du nouveau matériel?

-Ivan: Très prochainement, on pourra écouter un nouveau disque, “Laichbach Kunstfugue”, une réinterpretation de l’art de la fugue’ de Jean Sebastien Bach, qui sera disponible en plusieurs formats : CD, DVD surround et aussi vinyle. Mais c’est une sorte de projet parallèle pour nous. Nous avons déjà commencé à travailler sur un nouvel album qui, je l’espère, sera terminé à la fin de l’année, bien que je n’en soit pas si sûr, parce que nous travaillons aussi avec un compositeur allemand, un ami à nous, Christian, sur une réinterprétation du Parsifal de Wagner, pour un évènement spécial. Nous espérons qu’il se retrouvera aussi sur disque, mais seulement si c’est bon. Sinon, il faudra l’oublier !

-Vous avez sorti plusieurs DVD, mais en aviez annoncé d’autres: qu’avez vous en préparation?

-Ivan: Oui, un nouveau DVD arrive bientôt, un concert enregistré dans notre ville, basé sur “Volk”, et filmé par des caméras de la télévision. On a ensuite deux choses en attente, deux films ‘historiques’ des années 80 : “Victory under the Sun” et “Predictions of Fire”. D’autres choses devraient sortir aussi, mais la situation actuelle n’est pas très bonne pour sortir des DVDs, par rapport à l’état de l’industrie musicale qui dégringole. On verra bien ce qui se passera.


-Sur scène, le show est impressionnant, total: musique, light shows, projection d’images, choristes: cette nouvelle tournée sera-t-elle encore axe sur “Volk” ou englobera-t-elle des morceaux des disques précédents ?

-Ivan: “Volk” reste le sujet principal, mais on fera aussi quelques morceaux d’albums plus anciens.


-Cette idée d’art total est très proche du NSK: comment se porte celui-ci?

-Ivan: NSK est un état, à présent, on l’a en quelque sorte transformé. Récemment, nous avons reçu beaucoup de nouveaux citoyens, dont un certain nombre venant d’Afrique, surtout d’Algérie: quelque part, ils l’ont découvert aussi!


-Vous n’avez jamais joué en Afrique?

-Ivan: pas encore, mais si l’on y va, on est certains d’avoir un public! Le NSK ne travaille plus comme une association aujourd’hui, mais un tas de gens très divers, pas nécessairement des artistes, possèdent des passeports de l’état de NSK. Certaines personnes sont actuellement très proche de l’idée de promouvoir cette idée d’état utopique de NSK, ils devraient recevoir le statut d’ambassadeurs du NSK : mais c’est peut être quelque chose qui arrivera…


-La Slovénie a rejoint l’Europe en 2004: te sens tu européen toi-même ? Bien que je pense que tu préfères le NSK !

-Ivan: On se sent également européens ! On aime l’Europe, mais sans devenir pour autant ‘europocentriques’, parce que ça limiterait trop les choses. L’Europe, c’est bien, mais ce n’est pas la seule chose au monde.


-Etes vous toujours autant attaqués, censures, menacés qu’auparavant par les gouvernements et les autorités ?

-Ivan: La censure est toujours présente à un certaine niveau, mais pas seulement pour nous parce que, dans la règle du marché, le marché dominant censure les choses automatiquement: 
Si tu n’es pas un gros vendeur, au fort potentiel commercial, il existe une certaine forme effective de censure de la part du marché, et toute l’industrie des médias tend vers cette direction. C’est aussi ce qui est en train d’arriver sur le Net, et qui sera évident dans un futur proche. Mais, plus concrètement, nous ne rencontrons plus vraiment de censure, et le dernier pays en Europe qui nous pose des problèmes est la France, où l’on n’a pas plus jouer pendant des lustres, parce qu’on pensait qu’on était un groupe dangereux. C’est seulement récemment que l’on a réussit à faire des dates à Paris, et maintenant, c’est bon.

-Quels groupes ou quelles musiques vous ont influence à vos débuts?

-Ivan: Nous n’avons jamais répondu à cette question, parce que c’est trop difficile pour nous! Notre musique est très diverse, du classique à l’électronique et autres. Ce qui était le plus important pour nous, au point de vue musical, c’était l’histoire, l’art, les bons films, plus essentiel que la musique en elle-même. Le concept global est vraiment plus important. Mais quelques personnes nous ont demandé de mettre au point un disque de nos influences. Ca risque d’être assez délicat, mais on le fera peut être, juste pour satisfaire la curiosité de nos fans. On écoutait un tas de musiques différentes, des Beatles à Throbbing Gristle, Neubauten plus tard, quand on s’est rendu compte qu’on était très proches. Je ne sais pas pourquoi, mais les groupes de metal semblent adorer Laibach et, à moment donné, ils n’arrêtaient pas de nous demander des mixes et des remixes, et on s’est dit pourquoi pas ? La bonne musique est la bonne musique et, même si on n’est pas dingues de metal, on en a aussi écouté beaucoup de bonne qualité.

-Vous faisiez votre service militaire en 1980: qu’est ce qui vous a poussé à fonder Laibach?

-Ivan: C’était cette idée: je ne sais pas si tu peux imaginer, mais c’était très drôle à voir, quand nous faisions notre service et qu’un groupe de rock venait, habillé en uniformes militaires et jouant du rock pour les soldats, c’était très amusant. C’était en fait un groupe de rock de l’armée, et on a trouvé l’idée très intéressante. Et donc, quand on a formé Laibach, on a pensé que, quelque part, nous étions aussi des soldats, dans notre genre, se battant pour une certaine idée de l’art. Tous les groupes avaient des cheveux longs, des jeans, et portaient de fait un genre d’uniforme, alors on s’est dit qu’on allait en porter un aussi, à cause de ce spectacle que nous avions vu. Nous a voyagé à travers l’Europe, dans des costumes de l’armée Yougoslave, jouant de la musique industrielle comme un groupe de soldats ou un groupe de rock’n’roll, mais ce terme de rock’n’roll nous paraissait stupide. On s’est dit qu’on devait y aller comme ça, et voir comment les gens réagiraient parce que, en fait, ce n’était pas très différent du fait d’être habillés en jeans et d’avoir les cheveux longs. C’était l’idée.
Tout le monde voulait nous voir, et certains ont dit que nous étions des nazis en uniforme, ce qui est tout à fait faux. Les gens ne voient que ce qu’ils veulent voir.


-Laibach a inspire plusieurs réalisateurs, notamment ceux de “Blair Witch project” par exemple, et certains ont également utilise votre musique: penses tu composer une musique de films à part entière?

-Ivan: De temps à autres, des réalisateurs nous demandent de faire la musique de leur film. On a même été demandés par Hollywood une fois, à condition de rester à L.A et d’y travailler 
pour des productions hollywoodiennes mais, au bout du compte, on s’est dit que si quelque chose devait en sortir, ça en sortirait, ou pas. Mais on est rentrés en Europe. Si tu n’es pas fixé à L.A, tu perds le contact, les choses sont ainsi. Quand nous étions là bas, le frère de Sting, qui possédait une agence appelée FBI, voulait nous représenter pour les tractations avec l’industrie d’Hollywood et les musiques de films. Nous avons discuté, pendant des siècles, je l’ai vécu comme ça, au début des années 90, mais on est rentrés en Slovenie, et rien ne s’est passé. Je crois que FBI n’existe plus. Nous sommes également proches de Graham Revell, un des fondateurs de SPK. C’est un bon ami, même si nous ne le voyons pas très souvent depuis un certain temps. Il se débrouille vraiment bien dans le milieu musical d’Hollywood, et nous a également demandé de collaborer au projet d’une B.O pour un film comique, où nous devions reprendre, en quelque sorte, un titre de Kiss, mais on n’a pas trouvé l’idée très réjouissante, et on n’a pas donné suite.


-La Slovénie est votre pays, mais est ce le seul endroit où vous voudriez vivre?

-Ivan: Je suis sûr qu’il existe de meilleurs endroits dans le monde, mais ce n’est pas mal, c’est un univers très humain. Si tu ne recherches pas un endroit très glam, il occupe une bonne position sur le plan géographique: on peut vraiment, en une heure de route, atteindre la côte 
Méditerranéenne, il y a des îles avec les Alpes qui ne sont pas loin, et des villes comme Zagreb et Vienne, Sarajevo et Trieste sont très proches. Dubrovnik est plus éloignée de Ljubljana, à peu près six heures de route, mais c’est probablement un des plus beaux endroits au monde.


-Après toutes ces années, te reste-t-il encore des défis, des choses que tu n’aurais pas encore accomplies avec Laibach?

-Ivan: Le groupe était au départ un défi, qui devint en fait notre vie, ce que nous faisons tous les jours. Le défi constant reste d’analyser le zeitgeist. On tente de le définir, d’analyser ce qui se passe autour, quel est le langage de la communication, qu’est ce qui se cache derrière. C’est important, je trouve. On en peut pas vraiment l’appréhender si on ne le comprend pas. On se doit de correspondre avec le temps, je crois que c’est une nécessité. C’est un défi, mais c’est aussi très intéressant pour nous : nous sommes comme des sculptures sociales, on voyage, on rencontre des gens, et ce qu’on en récolte est une passionnante interaction.


Propos recueillis à Paris, le 14 février 2008.

Merci à Roger Wessier, Replica Records, et bien sûr à Ivan de Laibach.





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