-Vous avez beaucoup voyagé : d’où vous vient cet intérêt marqué pour la France, sa politique et ses problèmes ?
-BL : Je suis allé en France lorsque j’avais dix sept ans : j’ai passé deux semaines à Paris qui m’ont beaucoup plu. Plus tard, j’ai passé mon bac en Suède, où je ne voulais plus rester. J’avais refusé de faire mon service militaire, et puis j’ai eu connaissance d’une école de langues à Rambouillet . J’y suis allé, j’y ai rencontré un américain qui m’a fait faire les vendanges dans le Beaujolais, puis j’ai repassé trois mois à Paris ensuite, ce que j’ai adoré. J’y suis revenu périodiquement et, en même temps, j’avais entamé des études de langues, et tou s’est passé comme ça : la vie, pas l’obligation.
-Vous y avez déjà vécu en tant qu’étudiant : êtes vous régulièrement en contact aver la France ou bien vous êtes vous beaucoup documenté pour écrire ce « mauvais œil » ?
-BL : Sauf pour « Le capitaine et les rêves », qui était plus direct, je me documente énormément. Pour le « Mauvais oeil », je me suis constitué une petite bibliographie en lisant une trentaine de documentaires et une vingtaine de romans, surtout maghrébins pour me mettre dans le bain, j’ai réuni un dossier de presse de plusieurs centaines d’articles : j’essaye de faire un travail de compréhension, car je crois que la litérature devrait être davantage un moyen de comprendre l’autre plutôt que de s’exprimer soi. Je n’ai aucune envie de parler de moi ! Il faut bien sur de l’imagination pour se mettre dans la peau des autres, mais celle çi doit être aidée. Je suis à la fois très imaginatif et en même temps ancré dans la réalité. Sinon, on tourne vite au nombrilisme, et c’est très rare que la vie d’un écrivain soit littéraire, ou universellement intéressante. C’est généralement le contraire !
-Après « Long John Silver », pourquoi être descendu dans les entrailles du métro parisien ?
-BL : Dans tous mes ouvrages, même s’ils sont très différents, on trouve un fil rouge, une tentative de comprendre d’autres êtres humains, qu’ils soient exceptionnels comme Long John Silver, soit terroristes ou fanatiques comme dans le « Mauvais oeil », mais aussi la jeune fille, Fatima, qui m’a posé beaucoup de problèmes : essayer de comprendre une fille qui est de surcroit celle d’un arabe et d’une française, en France, de quatorze/quinze ans, comment pense-t-elle, que sont ses sentiments ? Si l’on regarde les héros littéraires importants pour nous, ce sont toujours des êtres d’exception : Don Quichotte, Hamlet, D’Artagnan, Long John Silver, Emma Bovary. Il faut des êtres ordinaires dans les romans, mais ce sont les êtres d’exception qu’il faut tenter de saisir, car ce sont eux qui nous posent des problèmes ou des questions. C’est pourquoi que Ahmed, comme Long John Silver, ne sont pas n’importe qui.
-Avez vous utilisé Eole ?
-BL : Oui, car j’avais un ami qui était chef de chantier sur Eole, et, pour la première fois fois, j’ai commençé une histoire avec un lieu : j’ai visité ce chantier mythique, et je me suis dit immédiatement qu’il faudrait bien en parler quelque part. Il y avait deux chantiers, Magenta et Condorcet, avec un tiers d’arabes, un tiers de portuguais et un tiers de français, et moi j’avais cette idée de parler des exilés, des déracinés. Puis l’affaire a évolué lorsque j’ai introduit cet islamiste radical dans le métro pour le faire exploser, un peu comme une sorte de truc littéraire pour créer le suspense, ce qui était indispensable pour maintenir l’intérêt des lecteurs qui entendaient parler de ce genre de choses tous les jours. J’ai raconté ça à mon ami, qui est devenu livide, car c’était la plus grosse peur du chantier, à savoir l’attentat, et ce juste après St Michel, et là j’ai compris que je ne pouvais utiliser un fanatique comme truc littéraire. Alors, le roman s’est transformé en une sorte d’interrogation sur tout ça...
-Comment et pourquoi avez vous passé six ans en bateau ?
-BL : Par goût ! J’avais un petit bateau, et j’étais prêt à habiter dessus, mais pas ma femme, car elle voulait pouvoir rester debout ! On avait pas beaucoup d’argent à l’époque, et, pour pouvoir s’acheter un bateau plus gros, on a du habiter dessus. Très vite, on a trouvé ça génial et ça c’est fait comme ça. On a vécu au Danemark, en Suède, déplaçant le bateau selon l’endroit où l’on voulait habiter et les saisons. On est donc resté sur place pendant quatre ans, puis deux ans en Ecosse, en Irlande, en Bretagne et retour. Tout cela a donné naissance au « Cercle celtique ». Je viens aussi de publier un essai qui s’intitule « Du cap de la colère au Finistère », le cabo Finistère en Galice, c’est l’Atlantique nord. J’ai envie d’exprimer des choses sur la navigation, le voyage, que je ne trouvais pas à exprimer ailleurs, dans le roman. L’essai est plus dure que d’écrire un roman, car il n’y a aucune nécessité : la réalité ne prend pas de fin, elle n’a pas de fin naturelle, pas d’intrigue. On se laisse juste porter.
-Et Long John Silver ?
-BL : Contrairement aux livres historiques, j’ai voulu rendre réel un personnage fictif, voir s’il aurait pu effectivement exister. Généralement, les gens partent d’un canevas historique et d’un brin de vérité pour raconter une histoire par là dessus : là, la légende devait devenir réelle, revenir les pieds sur terre, en quelque sorte ! C’est une histoire que Stevenson racontait à ses enfants sur le tas, mais pas forçément inspirée par une grosse réalité, sauf peut être celle du pirate Eddy Forbes...
-Vous avez commençé à écrire en 95 : pourquoi si tardivement ?
-BL : Je n’osais pas ! Je voyais déjà les critiques m’accuser de faire une copie de « l ‘Ile au trésor » qui ne vaudrait jamais l’original. IL fallait que je sois fidèle à la personnalité de Long John Silver, sans en faire une suite ni une tentative de re raconter cette histoire. Mais ce qui m’a vraiment libéré était, lors de mon roman précédent, la création du personnage de Magda, très fort, et qui était aussi ma première création, ce qui m’a donné du courage. J’avais commis l’erreur, dans mon premier livre, de me raconter moi même, ce qui fait qu’il s’est écoulé douze ans avant le « Cercle celtique ».
-Aujourd’hui, vous sentez vous davantage enseignant ou écrivain ?
-BL : Ecrivain. Le fait que je travaille à la fac tient plutôt du hasard, au départ. Aujourd’hui, j’y travaille à mi temps, car je ne veux pas écrire pour l’argent. Mais si un jour je me casse la figure et que j’écris un roman qui ne se vend pas, ne serais je pas tenté de faire un livre que je n’aurais pas écrit autrement ? Pour l’instant, je suis totalement libre. J’aime beaucoup aussi mon travail à l’université, je dirige des thèses et j’enseigne la littérature française, et j’essaie de donner le goût de la littérature à mes étudiants.
-Laquelle de ces deux activités cesseriez vous si vous en aviez le choix ou l’obligation ?
-BL : Ce serait l’ensignement, d’autant plus que j’enseigne la littérature, et donc parce que des écrivains existent ! Je le sais, sentimentalement,que c’est la chose la plus importante pour moi.
-L’instruction semble être au cœur de vos ouvrages, vos héros gagnant également la lutte contre l’osbcurantisme lié à l’analphabétisme et l’illetrisme. Pensez vous que « Mauvais œil » soit un livre didactique et que tout livre doit ou devrait l’être?
BL : Georges Orwell a dit un jour que toute littérature est de propagande. Mais ce qu’il ne faut pas, c’est que celle çi devienne à thèse, qui dit, qui commande au lecteur de penser telle et telle chose. Il y a toujours une leçon à tirer de toute oeuvre littéraire, même si ce n’est pas une leçon concrète. Je pense que la grande littérature apporte toujours, d’une façon ou d’une autre, un message d’humanisme, et c’est même inévitable. Dans le « Mauvais oeil », on ne trouve aucune solution aux problèmes fondamentaux évoqués, sauf qu’il faut faire quelque chose, il faut réfléchir. Je suis écrivain, pas sociologue ni politicien.
-Et ne croyez vous pas que de nos jours les gens aient davantage confiance en les artistes qu’en les politiques ?
BL : Oui, et il faut y ajouter les scientifiques. Le problème, aujourd’hui, est celui de la spécialisation : les gens aujourd’hui sont tellement spécialisés qu’on en oublie la synthèse, et donc des questions disparaissent. Quelqu’un a noté que personne actuellement ne peut traiter sicentifiquement la révolution française, parce qu’il faudrait plus plusieurs vies, uniquement pour lire les sources premières ! On note aussi, parallèlement à la littérature, un regain d’intérêt pour la philo, parce que je pense que les gens éprouvent un besoin de se poser les vraies questions, et pas seulement des fragments de la réalité. Et là, les artistes sont là pour en parler. Même aux Etats Unis, où les chiffres de vente de la littérature augmentent plus vite que ceux de l’inflation, ce qui est considéré comme l’indice de tout ce qui augmente réellement. Les gens lisent plus et plus de gens, alors qu’autrefois ce n’étais que l’élite. De toutes façons, les auteurs se sont toujours plaint que l’on ne lisait pas assez ! Et beaucoup de gens, de jeunes, découvrent aujourd’hui la lecture à travers internet et l’ordinateur, qui sinon ne liraient jamais un mot. Il ne faut pas avoir peur de la technologie avant de l’avoir bien regardée. Ce qui manque à ce média, ce sont les bons auteurs, pour raconter les jeux, par exemple. Et les auteurs devraient se pencher sur cette forme d’écriture qui leur ouvriraient des horizons. Le cinéma, par exemple, n’a pas balayé le livre !
-Que pensez vous de la phrase de Mc Mahon : tout homme qui n’a pas été anarchiste à vingt ans est un jean foutre ?
BL : La bonne chose de la jeunesse est l’imagination est l’absence de peur qui s’y rattache. Puis arrive la sclérose, les contraintes sociales, familiales. Mais ce que j’essaie de dire aux gens à travers mes livres, c’est que si on veut, on peut vivre différemment, un peu d’excentricité, c’est toujours faisable, même pour les personnes âgées qui rerouvent leur liberté. On devrait les aider, commencer par là, se débarrasser d’un tas de clichés. Aujourd’hui, on pense atteindre le bonheur par la consommation. On peut le faire, mais le fait de changer de temps en temps a changé ma vie. A son niveau, pour commencer, tout le monde devrait s’y mettre. Chez les jeunes, tout est noir ou blanc : on se case ou on se révolte. Beaucoup rêvent de faire le tour du monde, et je leur dis non, allez plutôt quelques temps dans un endroit qui vous plait, même s’il est prêt de vous. Même dans le « Mauvais oeil », qui est très sombre dans sa réalité, la question est posée, avec Georges et Dominique : comment essayer de rester humain et de vivre une belle vie. Sinon, c’est à se flinguer !
-ET si Long John Silver vivait aujourd’hui, serait il plutôt Georges ?
-BL : S’il vivait aujourd’hui, le contexte serait différent, on serait tenté de le comparer à Georges...mais il pourrait tout aussi bien être Ahmed !LJG a cela en commeun avec Georges est qu’il agisse au quotidien et vivent leur présent. Les autres sont empétrés dans leurs passés respectifs. Mais Georges risque aussi de se faire rattrapper par la réalité. Finalement, je me sens plus proche de lui, si je pouvais.
-L’extrêmisme : on peut verser dans n’importe quel camp : avez vous vous même été confronté à des formes d’extrêmisme ? Menaçé ?
BL : L’histoire nous enseigne ça, des transferts du stalinisme au nazisme et inversement, des brigades rouges à l’extrême droite, et en France aussi. Je crois qu’il existe, à chaque moment de l’histoire, entre dix et quinze pour cent d’extrêmistes, ce qui ne veut pas dire qu’il s se découvrent forçément. C’est comme en Yougoslavie, il n’y avait pas ça, et, tout d’un coup, les circonstances ont fait que cela apparaisse. Nous avons mille néo nazis en Suède, des fous, des fanatiques qui sont mêmes passés à l’assassinat. Que doit on faire ? On ne peut les tuer, retomber dans la peine de mort comme aux USA. Je n’ai pas de réponses mais j’espère au moins que mes lecteurs vont vivre ce combat à travers
mon histoire plutôt que de le voir d’une manière abstraite. Plutôt que d’expliquer , on doit vivre les choses, si le livre est bon. C’est ce qui devrait être l’un des crédos de la littérature. Personnellement, je n’ai jamais été confronté directement au problèmpe de l’extrémisme, mais je connais des gens qui l’ont été, et qui ont été très importants pour ce livre. En tant qu’écrivain, je dois faire oeuvre d’imagination et donc me mettre dans la peau des autres, y compris des fanatiques, et je pense que l’on peut atteindre un niveau de compréhension identique. On reste soi même, donc on est pas victime de ces choses. C’est sans doute l’activité la plus humaine que l’on puisse faire, se mettre dans la peau des autres. Les animaux ne savent pas faire ça.
-Arréteriez vous d’écrire si tel était le cas pour vos activités d’écrivains ?
-BL : J’y ai beaucoup pensé, mais je refuse de me censurer. Ce livre est comme un acte de solidarité pour partager le risque, en quelque sorte. Je ne sais pas ce que ferai si ça arrivait. J’ai refusé de faire mon service militaire, et donc on m’a foutu en prison pendant six mois, et j’espère donc avoir le courage de refuser à nouveau de transiger. Comment savoir ? Grasset a ûblié un livre terrifiant, « Les confessions d’un émir du GIA », écrit par un ancien de cette organisation qui avait peur d’être lui même tué par ses confrères. C’est mille fois pire que ce que j’ai pu mettre dans le « Mauvais oeil » : des gens égorgeant des parents devant leurs enfants pour empêcher que les enfants se vengent après. On ne peut pas raconter ça en littérature parce que ça devient trop, le lecteur ne va pas rester là, ce qui serait encore pire.
-Vous qui écrivez que le monde de l’imagination est meilleur que celui de la réalité, que l’espoir est dans l’imaginaire,
-Autre thème de vos livres, la religion, qui est très présente : avez eu une éducation religieuse ou est ce la simple observation de l’histoire du monde qui fait ressortir ses nombreux effets inutiles ou néfates dans vos romans ?
-BL : Dans tous mes livrs, on trouve toujours un ou deux personnages profondément athées, comme long John Silver ou Georges, qui pensent qu’il n’ y qu’une vie. Très peu de gens n’espèrent pas qu’il existe une vie au delà, et je voulais montrer que ce la fait une différence, qu’il y ait de l’espoir après ou pas, malgré le fait que Malraux, Dostoeisvski, les Existensialistes aient tué Dieu, la plupart des gens vivent comme si. J’ai des amis croyants, et même professeurs de théologie, et nous n’avons aucun problème. Je ne suis pas un missionnaire de l’athéisme, j’aimerais juste montrer que l’on peut et que l’on a le droit de vivre comme ça si on le pense. J’ai plutôt reçu une non éducation religieuse ! Mon père s’est noyé lorsque j’avais sept ans, ce qui a bien sur été dramatique pour moi, et j’aurais pu réagir contre ça dans mes livres en trouvant que c’était injuste et que s’il y avait un Dieu, il ne devrait pas permettre des chose comme ça. C’est là toute la question du bien et du mal que l’on se pose tous... ou que l’on devrait !
-Quels furent vos auteurs d’influence ?
-BL : A part des écrivains suédois peu traduits par ici, ce furent surtout des auteurs français et anglais. Pas d’auteurs dans leur globalité, mais plutôt des livres particuliers. Et d’ailleurs, ce que j’appellerais la « bonne littérature populaire » : Jules Verne, Dumas, et je les relis encore aujourd’hui. Conrad est trop sombre, London aussi. Je préfère Hemingway, Vonnegut, mais aussi Dickens, Balzac, Stendhal, Flaubert.
-Et aujourd’hui ?
-BL : J’apprécie beaucoup de choses, mais il y a très peu d’écrivains chez qui je me sente chez moi. Le contemporain que j’apprécie le plus reste Camus. Avec les autres, j’ai toujours un doute, surtout au niveau de la relecture. J’ai beaucoup Vian, mais aujourd’hui je ne peux plus. J’adore aussi la littérature du moyen âge, Chrétien de Troyes etc. Pour les « vrais » contemporains, comme houellebecq ou Rouaut, j’attends un peu, quelques années, la patine du temps. Personne ne peut prétendre avoir une vue d’ensemble de tous les romans qui sortent en France, il y en a tellement ! Et puis ,tout marche par vague : l’Amérique du sud, aujourd’hui les indiens Britanniques, hier les Caraïbes. Mais on oublie la littérature maghrébine, qui est très riche. L’Asie aussi. On ne peut être au courant de tout. Je suis allé au Québec où il y a beaucoup d’écrivains de talent, inconnus ici, sauf ceux parus en poche ou adaptés au cinéma. Ils croient durent comme fer qu’ils faut passer par la France pour être reconnus, alors qu’ils y seront toujours perdants par rapport aux écrivains français.
-Ecririez vous un roman vraiment dit « populaire » ?
-BL : La littérature me demande un énorme travail, je n’ai pas une grande facilité d’écriture, alors il faudrait que je trouve un ton et que ça marche tout seul !
-En lisant Long John Silver, on s’aperçoit qu’Elisa est le seul personnage qui n’est jamais décrit : pourquoi ?
-BL : En fait, je voulais donner à Long John Silver l’occasion de rencontrer l’amour, deux fois même, mais je savais que ce n’était pas pour lui, que sa liberté était le plus important. Elisa était une femme exceptionnelle, comme l’autre le sera plus tard dans le récit, mais son importance était surtout de le confronter à son choix, car il aurait été étrange qu’il passe toute une vie sans avoir cette occasion de choisir entre cette liberté qu’il a dans le sang et cette autre chose. Physiquement, je la verrais...bien ! Mais on a remarqué que c’est très rare que je décrive les personnages de mes romans, je préfère laisser au lecteur le soin de les imaginer. Dans le mauvais oeil, c’était davantage indispensable, mais pour Long John Silver, il faut savoir que les pirates n’étaient pas racistes pour deux sous : ils se mélangeaient naturellement. Remarquez, dans le « Cercle celtique », je décris, justement, une femme blonde, sans aller plus loin. Et tout le monde...la voit brune ! C’est aussi une des grosses différences avec le cinéma : là, on peut se faire son propre casting, alors qu’avec un film, le metteur en scène a déjà effectué une grande part du travail pour le spectateur. ET Sartre l’avait très bien exprimé dans « Qu’est ce que la littérature ? » : Pour qu’un texte soit bien compris, il faut que le lecteur soit actif. Et je considère le texte écrit comme ayant une valeur un peu particulière par rapport à d’autres formes d’art, parce qu’elle demande un travail actif : les couleurs, les odeurs, qui sont données au cinéma. Il faut laisser la liberté au lecteur, comme disait aussi Sartre, la littérature en tant qu’appel à la liberté du lecteur, bien qu’il ait été con politiquement de temps en temps, il avait aussi des formules étonnantes. On vit une expérience en lisant un livre, mais ensuite reste le travail de l’incorporer à sa propre existence, et personne n’empêche le lecteur de se focaliser sur tel ou tel personnage, mais c’est comme ça : certains auteurs ralent parce que les lecteurs ne vont pas être fidèles exactement à ses intentions, et je refuse ça. Je laisse sa marge de liberté au lecteur. Moi, je ne domine pas mes livres, qui font en moyenne trois cent pages ou plus. Le problème majeur de l’écrivain est de savoir ce qui se passe partout à la fois dans son livre, ce qui peut se faire à l’aide d’une relecture constante. Il faut presque l’apprendre par coeur. Mais, malgré cela, on ne peut pas avoir à l’esprit un livre entier. Là réside aussi une opportunité pour le lecteur de s’immiscer et de voir certaines choses que l’écrivain n’aura pas vues. On ne peut pas tout dominer, même si on possède cet espoir. Surtout au bout de deux cent pages !
-Et vous ne changeriez votre métier contre rien au monde ?
-BL : Non. Je suis aussi professeur, chercheur en littérature, mais pas forçément brillant, comme peut l’être Umberto Ecco, que j’ai rencontré et à qui j’ai posé la question. Lui est définitivement universitaire, moi, c’est le contraire. Je trouve que c’est une activité qui a du sens, d’autant plus qu’on ne peut jamais l’épuiser : on ne peut pas dire, j’ai écrit « Don Quichotte », maintenant j’arrête ! On ne peut pas le savoir, et surtout pas soi même, car il y a toujours des choses à perfectionner, à creuser, à améliorer, on peut toujours aller plus loin. C’est ça, l’avantage de l’Art. La question n’est pas de savoir si je suis le meilleur des écrivains, mais bien de savoir si je peut produire des livres importants pour mes lecteurs. Si j’en ai de communs avec d’autres, tant mieux, mais il ne faut pas en faire un sport, une compétition. Mais ça peut être la pire des activité quand ça ne marche pas ! Je comprend, bien que je ne le ferai pas moi même, que des écrivains deviennent alcoolliques ou se suicident, par ce que si ça ne marche pas et qu’ils n’ont rien d’autre à côté, ils se retrouvent avec rien, et perdent tout en même temps, à commencer par leur public.
-Fatima, Mireille, Dominique et les autres : après le rêve, la femme est elle pour vous l’avenir de l’homme ?
-BL : Génétiquement, je pense qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec les hommes ! Moi, je trouve sérieusement que l’espoir serait plutôt du côté des femmes. Ce ne sont pas elles, en Afghanistant ou en Algérie, qui font ce que font les hommes, qui égorgent les enfants. Je pense qu’elles sont définitivement plus humaines. Et puis, une autre grande différence, c’est que les hommes lisent davantage de fiction, quitte à râler si ça n’a pas l’air complètement vrai. Alors ils trouvent que ce sont des mensonges. Les femmes n’ont pas ce problème là : elle prennent la fiction pour ce qu’elle est. Et si l’imagination est de la partie, ça colle. Les femmes sont plus humaines que la plupart des hommes, et c’est pour ça que je trouve que les écrivains femme devraient parler moins des femmes et plus des hommes. Mais c’est déjà un autre débat...
-Avez vous déjà l’idée de votre prochain roman ?
-BL : Justement, le personnage principal sera une femme. Ce sera un défi pour moi, que de montrer qu’avec un peu d’effort, au lieu d’insister sur la différence, on peut arriver à se comprendre. Je l’ai fait lire à des amis, et une amie qui l’a lu m’a dit que ce personnage féminin était celui parmi tous les miens qu’elle avait préféré, ce qui m’a vraiment soulagé ! Mais l’année prochaine sortira le récit de voyage. On décide de mes sorties de livres au cas par cas, ce que je préfère : je ne suis pas une vedette, et je ne cherche pas forçément la sécurité, plutôt l’aventure, au bout du compte. Je suis donc servi !
Propos recueillis à Paris par Jean Paul Coillard


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