-Comment s’est formé Life Kit ?
-Pierre G : Ca fait neuf ans, maintenant, qu’on travaille ensemble, avec les membres de base du groupe, c’est à dire Cédric, Mathias au chant et moi. On a beaucoup changé de bassistes, mais aujourd’hui ca va beaucoup mieux, et on s’est rencontré sur Orange, d’où nous étions tous.
-Cédric : on a connu beaucoup de formations, beaucoup de musiciens sont passés par là, mais qui sont restés dans notre entourage et qui nous suivent depuis. On ne les a pas mis dehors sans les revoir : toutes les personnes avec qui on a joué nous suivent aujourd’hui, nous aident : on a formé une équipe comme ça : soit des gens venant nous voir ne concert ou qui font le son, les lumières, on s’est donc en fait entourés d’anciens musiciens de Life Kit plus bien sur d’autres qui nous ont été à tout développer, comme notre ancien bassiste, Alain, qui s’occupe de gérer notre site internet. On forme vraiment une équipe, avec beaucoup d’anciens qui n’ont jamais voulu lâcher le morceau.
-Pierre-G : Comme ils voyaient qu’on tenait bon, ils avaient quelque part la fierté de rester et de voir que ca marchait et que les gens croyaient en nous.
-Cedric : On s’est rendu compte, il n’y a pas si longtemps que ça, qu’un groupe n’est pas seulement cinq individus, mais un groupe de personnes qui s’entendent pour tout. Quand on se réunit pour parler du groupe, tout le monde a son mot à dire, c’est vraiment un petit clan, une petite équipe, une famille. On travaille aussi beaucoup ensemble pour les samples, les images, le côté Internet, plus des personnes pour les photos : Lucas, de Body Art, Gnome, qui sont de très bons photographes. C’est un état d’esprit, et la musique arrive là comme un support, tout le monde se retrouve autour du concept.
-Pierre G : Certains, comme Lucas, nous suivent depuis trois ans. Ils ont vraiment un esprit identique à nous, y apportent leur personnalité et la musique et les autres servent ensuite à développer toutes les idées apportées par chacun, pour voir si on peut en faire quelque chose. C’est comme ça qu’on intéresse les gens, en les écoutant, en tenant vraiment compte de leurs avis mais tout en gardant une cohérence par rapport à Life Kit.
-Justement, parlons-en : comment définiriez vous le propos de Life Kit ?
-Pierre-G : Qu’est ce qu’une vie en kit ? Tout le monde peut en avoir sa petite définition personnelle, mais chacun se pose au moins une fois la question de se demander si tout n’est pas déjà préfabriqué, formaté. On ne peut vraiment vivre qu’à partir de la résolution de tous les problèmes de la vie, sans trop partir dans les détails, mais on doit régler la question de la famille, celle du boulot, celle de la télé et bien d’autres, surtout quand on voit tous les clones qui se baladent dans la rue...
-Choisir, construire sa vie, en fait...
-Cédric : Voilà : Dans le vie, le plus important, c’est d’exister et de faire des choix. L’existence ne se fait qu’à travers des choix personnels. Après, chacun est différent, et il n’est pas nécessaire d’être un meneur ou d’être très intelligent pour faire des choix mais de s’écouter et de se respecter, c’est ce qui permet d’exister.
-Pierre-G : On ne peut pas baver devant des vies qu’on nous vend à la télé, ce ne sont pas des vies, mais du marketing : la première utilité de la télé, c’est de vendre des choses, entretenir une certaine paranoïa et pousser à la consommation. On ne veut pas être pris pour des donneurs de leçon, nous avons notre éthique mais nous ne faisons la morale à personne, nous faisons juste un constat, nous ne sommes pas Mass Hystéria ou d’autres pour dire aux gens quoi faire ou quoi penser en se levant le matin...
-Cédric : Il faut vraiment savoir s’écouter, et c’est très important d’être fidèle à soi même. C’est délicat parce qu’on est toujours mal vu : quelqu’un qui prend le courage de dire non est toujours mal vu. Mais c’est tellement jouissif après, c’est une telle fierté, même pour pas grand chose, mais ca permet d’être heureux.
-On peut se regarder dans la glace...
-Cedric : Voilà : on fait de la thune, mais au bout du compte, on a rien, et personne ne nous regrette, alors que lorsque tu fais des choix, quand tu n’es plus là, tu as laissé quelque chose, tu as une personnalité...
-Pierre-G : Aujourd’hui, les gens n’osent plus. Toutes les idoles, tous ceux qu’on admiraient avant étaient des gens qui prenaient des risques, pour leur carrière, pour leur vie Il faut redécouvrir son amour propre en prenant des risques, pas en vivant une vie de merde. On nous fait croire qu’on va avoir une super vie parce qu’on achète de la merde.
-Cédric : On a le temps, il faut le prendre pour s’écouter : à quoi ça sert de courir toute la journée, juste pour arriver devant chez soi et se planter devant la télé : à quoi bon ? Bien sur, par moments, on a besoin d’un peu de stress positif pour aller plus vite et se dépasser, un peu d’adrénaline, mais pas pour rien, il faut un aboutissant.
-Pierre-G : Il faut suivre ta ligne directrice, ta conviction, vivre en corrélation avec toi même.
-Cédric : C’est ça, Life kit ! Il ne faut pas s’éparpiller, mais cibler, choisir les choses importantes, et rester simple.
-Pierre-G : Et faire gaffe à la publicité, surtout à Paris, où vous êtes gâtés !
-Cédric : Avant c’était considéré comme quelque chose de magique, mais maintenant c’est quelque chose qui a le don de toucher l’inconscient sans passer par la réflexion, on le retient inconsciemment sans y réfléchir : c’est très fort et il faut y faire attention. Avant, c’était bien parce qu’il y avait une certaine esthétique, une recherche, mais aujourd’hui, tout ça a disparu.
-Pierre-G : Il faudrait qu’il y ait des gens intelligents pour essayer de faire autre chose que de la pub idiote fonctionnant sur l’inconscient, mais ça ne peut se faire qu’en cas de modification de la consommation, et je n’y crois pas trop. C’est rentré dans les moeurs, on s’habitue à l’image et tout le monde accepte. Certains se font mettre en taule parce qu’ils ont déchiré des pubs ; mais s’ils déchirent la publicité, ils ne sont pas forçément contre, mais ça les agresse, comme quelqu’un qui s’accrocherait à toi toute la journée : au bout d’un moment, tu le pousses. Dans la rue, la pub m’agresse. Avant, j’habitais à Lyon, à côté de la Part Dieu, mais je n’y vais plus parce que c’est noyé de pubs, avec des écrans géants partout...
-Et le fait de couper les films avec des pubs, ca coupe un peu l’envie...
-Cédric : Ca a été très bien fait, à dose homéopathique, c’est rentré tout doucement et on en arrive à accepter beaucoup de trucs. Je n’ai pas de télé depuis trois ans, et quelque part ça permet de faire beaucoup de chose pour le groupe, et , honnêtement, ça ne me manque pas plus que ça. C’est vrai que de temps en temps, pas tout le temps, on a besoin de se relaxer, de se vider l’esprit.
-Pierre-G : On peut y regarder des films : ce n’est pas la télé, en temps que moyen de communication qui est un problème, c’est son contenu : je regarde énormément la télé, mais je n’y regarde que des films, parfois des reportages ; c’est comme pour le dvd : on nous vend avec cinquante heures de merde que tu ne va regarder qu’une fois. Idem en peinture : on a pas besoin d’expliquer le moindre trait. On ne demande pas à un magicien d’expliquer ses tours ! Mais il faut consommer plus et commenter plus. Ce qui m’intéresse, c’est le film, et j’aime me faire mon opinion, pas entendre cinquante personnes en parler, ou le commentaire audio du réalisateur, même si je suis un fan. Sauf pour ‘Mulholland drive’, où je n’ai rien compris !
-Cédric : On est des gros fans de Cronenberg, et on a vraiment adoré ‘Spider’ : Mathias, notre batteur, travaille dans un hôpital psychiatrique, et d’après lui, c’est tout à fait ça. On a eu beaucoup d’influences de l’image sur notre musique, pas seulement d’autres musiques : il m’est arrivé de composer après avoir vu un film ou après une discussion, grâce à un genre de retour. Notre musique n’est pas trop réfléchie, on a jamais l’idée de copier ou d’imiter quelqu’un, chose qui se généralise sur la scène française en ce moment, au détriment de la spontaneité. C’est pour ça qu’un groupe Américain comme System of a Down a ramené la spontanéité dans le jeu : on voit bien, ca se sent que ce n’est pas un groupe qui a fait ça pour que ça marche, et ça c’est vraiment admirable.
-Egalement le retour du hardcore...
-Cedric : Tout à fait, ce retour de la brutalité, de la spontanéité fait plaisir là aussi. Il y a un très bon esprit dans le hardcore, même si honnêtement, je n’en écoute pas beaucoup.
-On trouve souvent plus d’intérêt et de renouveau dans l’extrême qu’ailleurs, comme le
death ou le black par rapport au heavy basique...
-Cédric : Le renouveau du heavy s’était déjà produit avec Black Sabbath, qui influence encore pas mal de groupes aujourd’hui, il ne faut pas le nier. C’est vrai qu’actuellement il a muté en hardcore, en death metal, en trash, mais tous les mouvements sont influences par Black Sabbath et Slayer. Ce qui est drôle, c’est qu’à l’origine, c’était quelque chose perçu comme très négatif, et je pense que le metal doit rester comme ça, un peu noir et négatif pour que certaines choses émergent.
-Pierre-G : Avec du bon esprit dans le metal, tu perds ta crédibilité ! L’essence même du metal, c’est tout de même l’esprit de rebellion et de noirceur.
-Cédric : Mais si tu es trop noir ou si tu la joue fausse, misérabiliste, c’est pareil, ça ne passe pas non plus dans ce sens là. Donc, nous, pour l’album ‘Monkey number one’, on a pas vraiment cherché à copier un genre ou à s’y enfermer, on a pas choisi de faire du metal parce que c’est un effet de mode ou par un esthétisme qui nous plaisait particulièrement, mais c’est venu naturellement. C’est une musique qui correspond à notre ressenti de la vie. Beaucoup de groupes, beaucoup de films et les états d’esprit allant avec, qui nous ont marqué : on s’identifie à ce sentiment là, ce qu’on vit tous les jours, et on fait de la musique avec.
-Et quels groupes vous ont donné envie de faire de la musique ?
Pierre-G : Pour moi, c’était Nirvana, et j’étais en seconde : je n’écoutais que du classique à l’époque, et je suis tombé là dessus, et ensuite, en quelques mois, j’ai découvert Sepultura, Deicide, alors que je jouais du violon classique ! Même si je n’aime pas tout de ces groupes, j’en garde le meilleur, et l’esprit. Au niveau du metal, Slayer m’a beaucoup marqué.
-Cédric : Slayer bien sur, et aussi Tool, Neurosis, Pantera...
-Ce qui rapproche Slayer et Pantera, outre le style, c’est l’intégrité...
-Pierre-G : Ils ont réussi à évoluer tout en gardant leur esprit.
-Cédric : C’est pas comme d’autres, comme Metallica que j’aimais beaucoup, surtout ‘Master of puppets’ qui est un album magnifique, et qu’on a tous beaucoup écouté. C’est sur qu’en ce moment, tout le monde tente de les renier, comme Korn ; et pourtant je trouve toujours les deux premiers albums de Korn, excellents, avec un esprit vraiment particulier. Mais comme ils ont trop bine marché, tout le monde cherche à s’en dégager. Moi, j’aime Slipknot même si ça marche, j’aime Tool, et tous les deux ont pleins de projets parallèles, en plus. Ils ont des tripes !
-Et à propos de Tool, c’est carrément un autre univers musical...
-Cédric : Oui, et je préfère largement Tool à Perfect Circle, même s’ils marchent moins bien et marquent moins les gens en France. Pour moi, ils ont été une vraie révélation. On s’est vraiment tous reconnus en Tool, cet aspect cauchemardesque jusqu’au visuel. On a ça aussi en commun avec eux, ce fait qu’ils n’aient pas réussi tout seuls mais qu’ils sachent s’entourer, notamment au point de vue des images.
-Pierre-G : C’est pas possible, autrement : il faut savoir déléguer, et après, les personnes à qui tu fais confiance te font confiance, bossent avec toi et restent fidèles à ton esprit. Si tu veux faire tout par toi même, tu deviens parano à force de vouloir tout contrôler. L’équipe, l’union fait la force. Mais ce n’est pas toujours facile de gérer une équipe de dix personnes, et il y a parfois des prises de bec, mais on travaille dans le sens d’accepter les bons et les mauvais côtés et faire avec. Pour nous, c’est un besoin, une passion, on ne fait pas ça pour la gloire. Si on en a assez, on s’arrête. Le but de notre vie est de faire ce que l’on aime.
-Pour en revenir à cet aspect visuel, avez vous des projets dans ce sens comme a fait
Tool avec leur coffret DVD ?
-Cédric : On y a pas encore pensé parce qu’on a pas encore les moyens de le faire, mais on a plein d’idées, comme faire un clip d’une heure et demie avec la musique qui défile, ou d’autres choses. On a tout ce qu’il faut, même une équipe de tournage. Mais ca viendra.
-Pierre-G : Ce qu’on ne veut pas non plus, c’est que les gens arrivent, nous donnent de l’argent en disant qu’ils aiment ce qu’on fait mais que là, on devra faire ce qu’ils veulent. Non, il faut nous prendre comme on est. L’équipe est très importante pour ça, et ça fait longtemps maintenant qu’on bosse tous ensemble pour faire ce que l’on fait et ce que l’on aime. On a pas d’argent, mais ce manque crée la démerde.
-Même les gros groupes ont des problèmes : on leur dit que les videos sont chères et qu’elles
rapportent peu...
-Pierre-G : C’est pour ça qu’il faut avoir un discours cohérent, et que les gens sentent que tout est vraiment travaillé. Quand je pense video, je pense story board, scénar : pas question de faire du faux live avec des lumières autour. C’est un boulot fouillé, par un truc surproduit à la con pour en mettre plein les yeux.
-Cédric : Il faut à présent qu’on arrive à présenter quelque chose de professionnel avec des moyens d’amateur, et là, tout un travail de fond doit se faire ; c’est ce qu’on fait depuis des années en essayant de trouver un esprit et en s’entourant. Je crois que le plus dur à obtenir pour un groupe, c’est d’avoir une personnalité. Je crois qu’on a fait le plus gros du boulot. Maintenant, on a tous des idées et on va les exploiter à fond, et j’espère que les moyens viendront ensuite.
-On voit bien que les artistes qui durent le plus sont ceux ayant une vraie personnalité...
-Cédric : Oui, c’est ceux qui ont accompli ce travail de fond, qui ont mis des années à le faire : ca fait un petit moment qu’on existe, mais on a pas envie de tout ruiner d’un coup. On a pas encore vraiment attaqué les concerts, on attend d’être vraiment au point.
-Pierre-G : Les échos qu’on a eu des dernières que l’on a faites ont été super positifs, les gens viennent nous voir à la sortie du spectacle, et ce n’est pas un show bête à la Cradle of Filth. Je ne les envie pas.
-Cédric : Ce qu’on essaie de faire est cohérent, ce n’est pas de la poudre aux yeux. Cradle n’a pas eu a faire ce long travail, ils ont eu la chance d’être au bon endroit au bon moment, en pleine furie du black metal, enfin son renouveau, parce que ca date quand même de Venom et consorts, et là c’est ressorti : on les a pris, on les a mis en haut de la montagne, et beaucoup de gens doivent se marrer.
-Ils voudraient pratiquement être Maiden...
-Cedric : A la différence que Maiden est une légende, rien à voir avec l’underground. Mais tout le monde fait ses choix, et je respecte ça : s’ils veulent se prendre pour les maitres du monde, c’est leur problème. Ils seront déçus, mais tant pis !
-Pierre-G : C’est un peu le contraire de ce qu’on dit, on est pas des donneurs de leçon, et on essaie de se mettre au niveau des gens qui te regardent. On est pas plus méritants que les gens qui sont au fond de la salle, que celui qui a construit sa maison, sa famille et s’est démerdé pour lui apporter du bien être : c’est pas parce qu’on gratte des cordes et qu’on frappe sur des tambours qu’on doit avoir la grosse tête.
-Le problème de l’artiste, c’est bien souvent le même que pour le politique : les gens attendent
des réponses toutes faites...
-Cédric : c’est pour ça que le mot ‘life kit’ ou les phrases choc, comme ‘le monde avance sans vous’ nous plaisent. Le monde avance sans vous, c’est un pied de nez à tous ces slogans publicitaires, et peut être vu sous deux angles ; soit un constat très négatif de tout ce qui se passe en ce moment, soit une façon de dire de se bouger le cul. Quand on regarde toutes ces pubs, on se demande ce qu’on pourra bien faire de tout ce temps libre que l’on aura gagné : s’emmerder en regardant la télé ? Alors, bougez vous, levez vous et motivez vous un peu, faites quelque chose, travaille, respecte toi.
-C’est comme d’arrêter de fumée, vous vivrez trois semaines de plus ! Et si on vivait vingt
ans de plus, alors qu’il n’y a rien de prévu socialement pour les personnes âgées ? Les
plus intéressants sont la tranche d’âge des consommateurs...
-Pierre-G : On est dans une société qui laisse crever les vieux, et les gamins n’ont pas d’avenir...
-Cedric : Rien à voir avec les sociétés asiatiques où l’on voit quand même un certain respect, on respecte l’expérience. Ici, on la met de côté, parce que la vieillesse nous fait peur, que ce n’est pas l’image du mec qui court toute la journée avec son attaché case pour aller au boulot et prendre de la coke pour aller plus vite, pour vendre plus de truc dans sa journée. La personne âgée à l’image de la fragilité, de l’introspection, et c’est dommage.
-C’est un peu de cette vie en kit : on a bouclé la boucle. Si on ne prend pas cette vie en main,
elle passera sans nous...
-Pierre-G : On est en train de rejeter tout ce qui est laid, alors que la laideur fait partie de la vie, comme la vieillesse...
-Et encore, la beauté est subjective, sujette aux canons du marketing et de la mode...
-Pierre-G : Si on regarde l’histoire de l’humanité, on a toujours vu un archétype de la beauté : maigre ou gros, grand ou petit, tout dépend des périodes.
-Cedric : On trouve des cultures, et même des gens dans tous les pays, qui aiment les femmes bien en chair, ou au contraire, mais on entretient là aussi une certaine paranoia et un certain stress envers tous les gens qui consomment, et il y en a marre. Acceptez-vous comme vous êtes et vous serez heureux. C’est quand même malheureux d’en arriver à créer des frustrations chez les gens pour qu’ils achètent des produits pour maigrir ou des cigarettes allégées, ce qui est encore plus dangereux. Quand tu regardes ‘Bowling for Columbine’, tu vois bien qu’il existe une certaine paranoïa entretenue, encore plus là bas qu’en France, et tu constates qu’elle arrive, insidieusement, ici. Si tu regardes les infos, tout va mal. Il faut arrêter de suivre ça. Lisez les journaux, allez sur le Net voir les infos.
-Pierre-G : S’il y a un mot pour la fin, c’est : cultivez vous, sortez, allez au cinéma, lisez de tout. Avec le Net, c’est très facile, et avec les bibliothèques, ça ne coûte pratiquement rien. Lire c’est créer, se créer un univers dans sa tête. Le rempart contre la décadence du monde, c’est la culture.
-Cédric : Il faut arrêter d’avoir peur, prendre un peu de confiance en soi, arrêter de croire que tout va mal, parce que c’est faux, vivre simplement, ce qui est déjà beaucoup. Tout le monde dit : « ILS nous font bouffer de la merde, ILS nous mettent de la merde à la télé ». Mais c’est qui, ILS ? Des gens pendus à nos choix qui nous regardent, qui nous observent, qui nous testent pour savoir comment on va réagir, et en fait, c’est nous qui leur imposons quelque chose. Si on se respecte un peu, rien ne nous oblige à suivre ça.
-Pierre-G : Tu peux regarder la télé tous les jours et trouver de bonnes émissions, sur le Net aussi.
-Cédric : Et d’ailleurs, allez faire un tour sur le site du groupe ! (www.life-kit.com)
-Le chant en Anglais, un choix évident ?
-Cedric : C’est une question de culture, on a toujours écouté ça. Pour moi, le metal est une musique qui doit rester efficace, avec des mots très courts, sans détours. Le français est une belle langue, mais qui à mon avis n’est pas du tout adaptée à ce qu’on fait, où il faudrait dix syllabes pour dire quelque chose en français alors qu’il t’en faut trois en anglais. De plus, l’anglais chante beaucoup plus, la tessiture, les variations sont beaucoup plus grandes, alors que le français est plus adapté au chant à texte, au chant engagé, ce qui est très bien par ailleurs. Et puis, à cause de ce quota de cinquante pour cent imposé à la radio, j’ai encore moins envie de le faire, alors que beaucoup de groupes français le font. C’est hors de question. Après le hip hop, ils essaient de récupérer le rock et le metal pour le remplacer, passer en radio et en récupérer le maximum, quitte à mettre des guitares sur de la variété. Je ne veux pas chanter en français à cause d’une loi !
-Finissons avec quelques questions de ‘choix’, pourriez vous me citer quelques films qui
figurent dans votre panthéon ?
-Cédric : Le meilleur film que j’ai vu est ‘La leçon de piano’, que j’ai vu une vingtaine de fois.
-Pierre-G : Quelque chose qui est récurent chez tous les musiciens, mais tant pis : ‘Fight
club’.
-Cedric : Essayons de parler pour les autres membres du groupe : pour Mathias, je pense un Cronenberg, ou alors ‘Requiem for a dream’ ; Stephane est un gros fan de Lars Von Trier ; en mon nom personnel, j’ajouterai les vieux films Allemands, comme ‘Metropolis’ ou le premier ‘Nosferatu’, très froids et formidables.
-Les vieux noir et blanc intéressent peu de monde...
-Pierre-G : Oui, et en plus, quand tu vois que les Américains ne vont pas voir non plus de films sous titrés ou qu’ils ne doublent pratiquement jamais les films européens, ils se content de voir leur propre cinéma, sauf une ou deux fois par an...
-Sauf Amélie Poulain, qui par ailleurs est un bon film. Saviez vous que Caro avait bossé avec des groupes punk, à l’époque du bunker ? Mais il faudra faire une interview spécial cinéma, quand on se reverra ! Et à propos de musique, quelques disques marquants ?
-Cedric : C’est cliché, mais ‘Reign in blood’ de Slayer : on ne change pas une équipe qui gagne !
-Pierre-G : Je suis fan de Nine Inch Nails, et j’adore ce qu’il fait maintenant : ‘The fragile’ est un disque formidable. Reznor est toujours là où ne l’attend pas : passer du rock indus aux chansons au piano, il faut oser...
-Cedric : Pour Mathias, c’est un grand fan devant l’eternel de Napalm Death, et pour Stephane, je verrais bien un petit Carcass de la vieille école. Sinon, au niveau global, on peut rajouter Tool, Portishead, Ministry. Mais quand on compose, on écoute pas de musique, histoire de ne pas être trop influençés. On est souvent comparés à Tool, mais aussi à Mass Hysteria, ce qui nous a bien fait rigoler, mais aussi à Alice in Chains et Primus, ce qui n’est pas mal non plus : on va donc faire un tableau avec tous ceux à qui on a été comparés, pour essayer de s’en éloigner le plus possible !
-Et que pensez vous de Manson ?
-Cedric : C’est quelqu’un de très intelligent, que j’admire : il est très bien entouré. Je n’aime pas tout, mais ce qu’il fait il le fait très bien, intelligemment, et c’est très respectable. Après, qu’on soit jaloux de sa célébrité, qu’on le critique parce que ça marche, c’est autre chose.
-Pierre-G : Il a travaillé avec de très bons photographes et de bons ingés son.
-Cedric : c’est vrai que le son vient beaucoup de Reznor, mais c’est vrai qu’il a été le déclencheur : c’est bien fait, proprement, intelligemment.
-Pierre-G : Dans ‘Bowling for Columbine, son discours est intéressant, et c’est dommage qu’il n’ait pas été plus développé, comme pour l’aspect religieux. Je suis totalement athée, je crois en ce que je fais, et je n’ai pas besoin d’un dieu qui me dise quoi faire. C’était très intéressant quand Manson a parlé de la culture de la violence. On a vu l’autre jour un article dans un journal qui parlait d’un village, au fin fond du Massif central, de quatre cent habitants, et qui étaient tous FN : pourquoi ? Parce qu’il paraissait que, dans le nord, il y avait un type qui, bla bla bla, qu’ils n’avaient en plus jamais vu. C’est vraiment la culture de la paranoïa. Mais les gens ne sont pas contrôlables, ils ne doivent avoir de dire, comme le dit Manson, qu’il est un ennemi parce qu’il dit ce qu’il pense et qu’il pense ce qu’il dit. Il assume.
-Cedric : C’est ce qui est génial, c’est un très bon message, surtout quand Michael Moore lui demande ce qu’il aurait dit à ces jeunes qui ont pratiqué le carnage : je n’aurais rien dit, je les aurais écouté, ce que personne n’a fait. L’autre jour on a fait une radio dans un lycée, et c’est fou ce que les jeunes sont bridés. Ils ne peuvent plus fumer, mettre ce qu’ils veulent, et cette histoire de bandana et de foulard qui prend des proportions inquiétantes... On fait une affaire d’état de quelque chose qui n’a pas lieu d’être, et après on te balance des programmes pour te débiliser : au bout du compte, tu es un con qui a peur, c’est l’image qu’on veut te renvoyer de toi même. je ne m’estime pas supérieur aux autres, mais je n’adhère pas à ça. Je regarde les films à minuit, et je passe pour un con aux yeux de ceux qui matent le prime time, il faut arrêter ça. Il faut aussi arrêter cette image débile du metal avec la bière et les cheveux : c’est vrai que parfois il faut se lâcher et avoir un côté extrême, de s’éclater pendant un concert et récupérer ensuite, mais on est pas comme ça tout le temps. Pour la star ac’, c’est moins flagrant, parce qu’ils sont bien habillés, bien présentés, c’est bien décoré, avec des fleurs...
-C’est pour les jeunes, ça leur passera, vous savez, un jour !
-Cedric : Ouais, moi aussi, à quinze ans, j’étais con, maintenant je suis cadre !
-Pierre-G : Moi, à quinze ans, j’écoutais pas de la merde, et j’en suis fier !
Propos recueillis à Paris par Jean Paul Coillard, le 2 février 2003.
Merci à Roger pour son aide et à toute la tribu de Life Kit pour leur musique et leur
intelligence !
L’album de Life kit, ‘Monkey number one’ est dispo chez tous les bons disquaires...


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