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-Comment êtes vous venu à
l’écriture?
-MR: J’ai en fait décidé
de devenir écrivain quand j’avais cinq ans, et tout y a
contribué depuis. Je suppose donc que c’était que
j’étais destiné à le faire! J’écrivais toujours
des romans, pour d’obscures raisons. Quand j’étais très
jeune, j’écrivais à la manière des soaps,
continuant l’histoire jusqu’à plus soif, jusqu’à
ce que j’en sois fatigué, et alors, j’en commençais
une autre. Par la suite, je me suis davantage organisé, et je
suis allé à l’université, où, étudiant
l’anglais, j’ai développé un intérêt
encore plus grandissant pour l’écriture. Un de mes
professeurs fut Alison Lurie, qui avait décroché le
prix Pulitzer. Elle m’a présenté à son agent,
qui a vendu mon premier livre, ‘Fool on the hill’, peu de temps
après mon diplôme, me donnant ainsi la possibilité
d’écrire toute ma vie! A posteriori, tout cela était
totalement imprévu, les gens arrivant à vivre de leur
écriture étant très rares, et je me sens
chanceux.
-Quels furent vos auteurs
d’influence auparavant?
-MR: En termes d’influence sur
mon écriture, je citerais Ray Bradbury quand j’étais
plus jeune, mais aussi Stephen King, qui a également été
une énorme influence. Plus récemment, Mark Halperin,
John Crowley, Richard Price, d’autres encore, mais je pense que le
fait d’écrire des histoires a toujours été
ancré en moi, même si certaines personnes ont pu
influencer mon style au cours des années.
-On pense souvent, en vous lisant, à
Philip K. Dick…
MR: C’est drôle :
j’apprécie vraiment son style narrative, j’aime les
histoires qu’il écrit, mais je crois que je préfère
les choses plus logiques. Il a écrit quelques uns de ses
romans dans une
telle hâte que j’ai souvent
pensé qu’ils avaient un fond de logique en arrière
plan. J’aime les histoires qui me font penser plus loin que la
simple lecture, je préfère vraiment celles qui me font
me demander qu’il existe une réponse quelque part, mais si
je ne sais pas ce que c’est, et parfois ça marche, le sens
nous apparaît.
-Qui est ce Phil à qui le
livre est dédié?
-MR: C’est un peu ambigu: je
pensais bien sûr à Philip K. Dick, mais il se pourrait
très bien que ce soit également le frère de
Jane.
-Comment vous est venue l’idée
de ‘Bad Monkeys’?
MR: On peut trouver certaines
origines étranges pour mon livre, mais tout a en fait démarré
avec son titre: Il y a cette série à la télé,
‘South Park’ et, au cours de la troisième saison, il y a
un épisode où les gamins vont dans la rainforest au
Costa Rica. A moment donné, Kenny voit un singe armé
d’un bâton et criant ‘bad monkey!’. J’ai du coup pensé
que ce serait le titre parfait pour un roman, même si je
n’avais aucune idée de quoi il pourrait bien parler.
Ensuite, j’ai lu le livre de David Simon, ‘Homicides’, un
ouvrage de non fiction parlant de ses années passées au
sein de la police de Baltimore. Le fait de décrire une
procédure de police appelée ‘Bad Monkeys’. Une
version de l’histoire suivait la trame très réaliste
d’une intrigue policière, un shérif confronté
à des crimes particulièrement affreux, ‘bad monkeys’
étant un terme d’argot désignant les auteurs des
faits. Et il en avait une autre, davantage science fiction, au sein
d’une section de la police dans le futur, et là, ‘Bad
monkeys’ était le surnom de la section s’occupant des
crimes commis par les ordinateurs. Le style science fiction ne colle
pas à ce que j’écris, mais j’aimais bien l’idée
de ces surnoms. Donc, à moment donné, j’ai mixé
ces deux versions et tenté de bâtir une société
secrète contemporaine pouvant souffrir de possibles
hallucinations psychotiques, ce qui m’a conduit à cette
personne, dans cette pièce blanche, racontant son histoire à
un psychiatre. La dernière étape fut de décider
qui allait être ce narrateur, parce que tout commençait
à sonner comme du Philip K. Dick ! J’ai
caressé l’idée de ce gars nommé Phil mais,
quand j’ai lu une biographie de Philip K. Dick, j’ai découvert
qu’il avait eu une soeur jumelle, prénommée Jane
Charlotte, morte dans sa petite enfance. Il en a été
hanté, apparemment, durant sa vie entière. Il
s’inventait même des camarades de jeu, des substituts à
cette sœur enfuie, et, dans ses romans, on trouve quantité de
référence à Jane. Quand j’ai réalisé
que je pouvais avoir une protagoniste nommée Jane Charlotte,
avec un frère du nom de Phil, tout s’est mis en place.
-Qu’est ce qui vous a le plus
intéressé dans le personnage de Jane Charlotte?
-MR: Ce que j’aime chez Jane,
je pense, c’est sa capacité à confesser pratiquement
n’importe quel crime, quelque horrible qu’il soit, et malgré
tout on ne peut s’empêcher de la trouver sympathique.
Tandis que je poursuivais l’écriture, je me demandais si ça
marcherait, si les gens l’aimeraient toujours. Le point crucial
était la malfaisance et, quand elle parlait des sales types,
je me demandais si ça marcherait quand même. C’est
alors que je me suis rendu compte que Jane pouvait confesser
n’importe quel crime et s’en sortir. C’est surtout ce
que j’aime chez elle, le fait qu’elle repousse toujours les
limites.
-Les méchants, dans les
livres ou les films, sont souvent les personnages les plus
intéressants?
-MR: Oh oui, certainement et,
manifestement, l’une des intentions de ce livre est de la
transformer en quelqu’un de bon, en dépit de tout ce qu’elle
peut raconter. Mais ça aussi faisait partie du fun à
écrire ce livre. Vraiment, la fin ne devrait pas être
une surprise, parce qu’elle a dit, depuis le début, qu’elle
est une mauvaise graine. Mais, à cause de son grand charisme,
on a envie de lui accorder le bénéfice du doute, malgré
tout ce qu’elle peut faire. Tout est donc devenu plus ‘amusant’,
partant de là.
-Jane est elle vraiment, à
votre avis, paranoïaque, schizophrène, ou plus simplement
quelqu’un que l’on ne croit jamais ou que l’on ne veut pas
écouter?
-MR: Certainement, c’est
l’idée, au delà de l’Organisation, si tu découvres
quelque chose, personne ne te croira, mais une part du jeu pour Jane,
dans sa façon de parler, est d’être capable de dire
des choses incroyables : elle peut donc confesser n’importe
quoi, vrai ou faux, parce que personne ne la prendra au sérieux.
-Petit à petit, le psychiatre
disparaît de l’histoire, et l’on oublie presque que Jane
est en train de parler à quelqu’un…
-MR: Eh bien, le rôle de
Jane est de raconter son histoire, et elle se fiche de savoir à
qui.
-Si vous le pouviez, pourriez vous
faire de même et éliminer les ‘méchants’,
lorsque la justice ne fait pas son travail, les victimes étant
souvent considérées comme des coupables?
-MR: Non, je ne pense pas
vouloir de cette responsabilité!
-Elle sait que personne ne la croit,
et donc elle continue…L’usage du panoptique dans cette histoire
une façon d’exprimer le manque de liberté actuel, la
sensation d’être tout le temps observe, comme c’est son
rôle dans les prisons?
-MR: Oui, c’est de là
que vient le terme. L’histoire possède certainement des
résonances avec les inquiétudes d’aujourd’hui à
propos de la surveillance, mais il s’agit moins de délivrer
un message spécifique sur ce sujet, ce qui est vraiment dans
l’air du temps. Manifestement, avec Jane, c’est une sorte de jeu,
dans le sens qu’elle est folle, paranoïaque, parce que c’est
sans doute la façon dont une personne paranoïaque
réagirait aujourd’hui. Ca soulève également
des questions intéressantes à propos de comment
dénicher le Mal, mais il y a également, à ce
niveau là, beaucoup de soucis à se faire…
-C’est un piège.
-MR: Oui, un piège, de
plusieurs façons: d’abord, manifestement, l’usage en est
abusif de la part de certaines personnes mal intentionnées,
mais l’autre chose intéressante est que c’est aussi un
piège pour des gens voulant faire le bien, parce que, une fois
que l’on sait quelque chose, on est en quelque sorte obligé
de décider quoi faire et ne pas faire à ce sujet. Si
l’on ne peut vas heurter les gens, c’est comme de fouiller dans
un sac et y trouver quelque chose de suspicieux, et l’on doit alors
décider si l’on veut chercher plus loin. Quelquefois, c’est
plus facile d’en savoir moins, parce que l’on n’est pas forcé
de prendre une décision ! Ne vais-je rien dire et prendre
le risque que cette personne fasse quelque chose d’horrible, où
bien prendrais je le risque de blesser quelqu’un qui n’est pas
dangereux pour l’instant, dans le but de l’empêcher de
faire quelque chose ?
-Cette histoire est elle une façon
de dire que le bien n’est pas toujours bien, et que le mal n’est
pas si affreux parfois, en opposition?
-MR: Je crois tout à fait
en le bien et le mal mais oui, je crois aussi que tout cela peut
vraiment porter à confusion et qu’il est très facile
de franchir certaines limites. Je pense que, pour maintenir une sorte
de pureté, on doit être naturel envers certaines choses,
mais la vie ne nous le permet pas. Il est donc plus facile d’être
carrément tourné vers le mal que vers le bien, je crois
!
-A propos du mal, pensez vous, comme
certains l’affirment, que certains l’ont en eux à la
naissance, ou bien que leur environnement et leur histoire
personnelle les poussent dans cette direction?
-MR: Non, je pense que c’est à
nous de faire la part des choses. Quand Jane se définit comme
une ‘mauvaise graine’, d’une certaine façon, elle ne
s’en sert pas comme d’une excuse. Mais, à la fin, si
c’était de naissance, on ne serait pas responsables, ce qui
n’est pas vrai dans beaucoup de cas. Je pense que c’est une bonne
excuse pour certains, et parfois même un titre de gloire.
-‘Bad monkeys’, d’une certaine
façon, est sociale et politique: pensez vous que l’écrivain
ait un rôle social, dans le sens d’information, en racontant
des histoires qui font réfléchir les gens?
-MR: A mes yeux, pour commencer,
la chose primordiale est de raconteur une bonne histoire mais, en
même temps, c’est moins le fait d’avoir un message social
ou politique ou trouver un écho avec des problèmes
actuels. J’ai appris très tôt que si tu tentes
d’introduire un message dans ton histoire, les gens vont
l’interpréter d’un million de façons différentes.
C’est donc très difficile de laisser les gens errer comme
ça, et c’est aussi moins intéressant. Ce que j’essaie
de faire est raconter une histoire mais, en même temps, y
apporter quelques diversions philosophiques, en quelque sorte, des
pensées et des idées, mais je ne veux pas diriger les
gens vers une conclusion trop directe.
-Non, mais simplement pour les faire
penser un peu plus loin, ce qui était un des buts de Philip
K.Dick les choses ne sont pas forcément ce qu’elles semblent
être de prime abord?
-MR: Oui, tout à fait,
cette histoire est nourrie de ça.
-Vous semblez féru de
musique: quels sont vos goûts en la matière, et les
chanteuses que vous appréciez ont elles des correspondances
avec Jane?
-MR: Non, J’ai toujours aimé
les chanteuses, de toutes façons, mais c’est vrai que ça
lui colle bien, c’est le genre de musique ‘féminine’ qui
était parfaite à entendre quand je bossais sur Jane !
Tu as vu que j’avais un goût particulier pour les chanteuses
en colère, comme Liz Phair, Avril Lavigne, Evanescence, mais
j’aime aussi David Bowie, entre autres choses. Par exemple, ces
temps ci, j’écoute pas mal le dernier album de Green Day.
-La musique vous aide-t-elle à
écrire, à créer un paysage particulier?
-MR: Oui, j’ai tendance à
en écouter lorsque j’écrit. Parfois, j’essaie
d’arriver à quelque chose et c’est impossible avec ces
mots chantés en arrière plan, mais en général,
c’est plutôt cool.
-Vous avez écrit
quatre romans, dont trois publiés en France: ils semblent tous
partager cette préoccupation du personage principal dont
plusieurs voix ‘partagent la tête’…
-MR: Mon second livre publié
ici (titre?) fut à l’origine inspiré par quelqu’un
que je connaissais et qui était comme ça. Ce fut alors
une façon d’explorer d’une façon différente
la personnalité d’un ami ayant une vie très
différente tout en étant quelqu’un de très
sympathique. Ce fut une expérience totalement nouvelle pour
moi, dans la façon dont je suis parvenu à faire ce
livre là.
-Avez vous un nouveau livre en cours
d’écriture?
-MR: je travaille sur un
nouveau, mais je ne suis pas encore prêt à en parler,
parce que j’ai juste commencer à bosser dessus.
Propos recueillis à Paris, le 28
janvier à Paris, par Jean Paul Coillard.
Merci à Marie Laure, de 10/18.
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