Ainsi donc, revoici l’infernal tandem Al Jourgensen/ Paul Barker, avec un album ‘Animositisomina’, le premier en studio pour leur nouveau label, Sanctuary, avec le live ‘Sphinctour’ de l’année dernière. Et Ministry, ce qui est toujours une bonne nouvelle, n’a apparemment rien perdu de sa superbe ni de son ton sans équivoque, groupe pour qui la langue de bois orale et musicale a toujours été proscrite. Groupe culte des milieux metal indus depuis les années 80 de sa formation à Chicago, groupe libre et bien dans sa peau, celle qu’on ne vendra jamais car cet ours là semble bien immortel. Face au confort et au bien être de beaucoup d’artistes dit engagés, Ministre s’avère, en cette année 2003, plus que jamais un mal nécessaire.
Entretien hyper cordial avec un Paul Barker très en forme, Al nous rejoignant ensuite pour les photos.
-Pouvez-vous expliquer le titre de votre nouveau Lp, ‘Animositisomina’ ? On peut le lire dans les deux sens : cela symbolise-t-il l'union d'Al et de Paul dans la bataille ?
-PB : Oui, on pourrait dire ça ; ce n'était pas nécessairement un aspect du titre mais, en tant que palindrome, c'est vrai. Le concept au niveau du nom et de la pochette est que les batailles de religion et la condition humaine ne sont pas des situations nouvelles, ces symboles pourraient être des logos d'entreprise, le signe du dollar, de l'euro, de la livre, tout est interchangeable : le mouton représente le peuple, mais il symbolise aussi le fait que la médiocrité qui prévaut dans la société occidentale est une sorte de mort prématurée. Cette idée est perpétuée par tous les gouvernements, ils veulent que les gens se content de consommer au lieu de remettre les choses en question. Evidemment, tout le monde n'est pas un artiste, tout le monde n'a pas la volonté de créer et tout le monde n'a pas envie de changer le monde, mais le monde changera, de toute manière !
-La pochette me rappelle un vieux single des Stooges, ‘Jesus loves the Stooges’, avec la tête d'un animal mort sur la pochette...
-PB : Je ne m'en souviens pas, mais on adore ces mecs !
-S'agit-il d'un thème central pour le Lp ? Vous avez dit que le monde était plus dangereux et que l'art et la musique devaient donc l'être aussi...
-P B : Je dois dire que nous composons d'abord la musique, qui est fonction de notre état d'esprit du moment. Certaines chansons demandent manifestement une autre approche et nous devons donc les aborder différemment, mais je ne pense pas qu'avant de commencer à travailler sur cet album, nous savions comment les chansons seraient. Une fois en studio, nous avons commencé à travailler sur la musique et à en choisir la direction. Ensuite, lorsque Al a ajouté les vocaux, tout s'est mis en place.
-Comment vous partagez-vous les rôles dans le groupe ?
-PB : Il n'y a pas vraiment de règles : je joue de la basse la plupart du temps et Al joue la plupart des parties de guitare, mais on a un peu changé les choses sur cet album, on a tous deux joué du clavier et un batteur, Max Brody, a également co-écrit quelques morceaux. On a un peu travaillé chez moi, Al et moi avons des studios de pré-production à domicile. Pour les paroles, ça dépend : si je veux chanter une chanson, je dois écrire les textes et Al écrit les paroles des autres. Mais ce qui était cool sur cet album, c'est que Al a commencé à écrire l'année dernière, alors il avait toujours un bloc-notes sur lui. Il avait donc beaucoup d'idées parmi lesquelles trouver les expressions correctes pour chaque chanson. Evidemment, on a ensuite dû modifier les paroles, parce que, quand on commence à travailler sur les vocaux, on doit changer les textes en fonction de la façon dont on a décidé de les chanter.
-C'est votre premier album sur Sanctuary, après Warner : êtes-vous satisfait de ce choix ?
-PB : Oui, parce que, lorsque nous avons commencé à chercher un label, tout le monde nous offrait les mêmes conditions et nous avons compris que Sanctuary avait la particularité d'être un label de hard rock, le rock est leur point fort, alors on ne doit pas se battre avec le département marketing, parce qu'il connaît très bien le marché, il sait où placer des publicités, etc., et ils savent bien ce que nous avons à leur offrir : on aime le rock’n’roll, ils comprennent cela. Sanctuary est concentré sur le heavy rock et les labels veulent généralement surtout des albums qui marchent. Mais on avait aussi fait précédemment ce qu'on voulait, parce que, sinon, tous nos albums auraient sonné comme ‘Psalm 69’, qui a eu beaucoup de succès !
-Avez-vous vu le film ‘bowling for Columbine’, qu'en pensez-vous, ainsi que de la libre vente d'armes aux USA ?
-PB : Je ne l'ai pas vu, mais j'en ai entendu parler. Il est dans la nature des Américains d'être très intransigeants et impatients et ils veulent avoir des armes s'ils le souhaitent : c'est à double tranchant, car, d'un côté, vous souhaitez avoir cette notion de liberté, qui n'est qu'une illusion car, dans la société occidentale, il n'y a pas de nouvelle frontière, on n'est plus dans le "wild wild west" ! Le NRA veut surtout pouvoir se défendre contre l'intrusion du gouvernement dans leur vie ou de cambrioleurs chez eux, ce genre de choses. Ca existe, évidemment, ça arrive partout dans le monde, des gens sont volés, etc., mais pas plus qu'ailleurs. Ce n'est pas comme s'il y avait une épidémie, bien que la presse donne cette impression. C'est comme ces deux snipers à Washington : combien de personnes vivent aux USA ? 300 millions ? Et 2 d'entre elles ont pété les plombs ! C'est du pur sensationnalisme. Malheureusement, je n'ai pas d'autre commentaire parce que je n'ai pas vu le film.
-Est-il plus difficile d'être hors normes aux USA depuis le 11 septembre ?
-PB : Oui, parce que le point de vue des conservateurs est populaire pour l'instant et beaucoup de personnes ne veulent pas prendre leurs responsabilités. Cela fait un effet boule de neige dans une société où chacun refuse ses responsabilités et veut qu'on lui dise quoi faire. Ils ont peur que d'autres soient autorisés à faire qu'eux-mêmes voudraient faire, ils ont peur des gens qui pensent par eux-mêmes et, enfin, du changement. Les choses évolueront de toute manière, le conservatisme est une mort lente : les gens doivent changer. Aux USA, malheureusement, lorsque des lois sont votées, elles sont basées sur une bonne idée, comme la réforme sur les actions en justice, qui doivent changer les modalités selon lesquelles les gens peuvent attaquer d'autres personnes ou des sociétés en justice. C'est une idée simple et, au départ, la loi fait quelques pages ; ensuite, tous les membres du gouvernement veulent ajouter leur propre loi, ce qui est absurde. Au moment où la loi doit faire l'objet d'un vote, il y a peut-être 25 autres lois en même temps qui concernent des tas d'autres choses, et tout le monde sait que l'idée de départ était très bonne et que la loi doit donc passer, donc ils font passer toutes les autres conneries en même temps. Si les législateurs ne veulent pas adopter la loi parce qu'il y a trop de choses autour qui n'ont rien a voir, ils ont l'air de refuser l'idée initiale. Mais ce n'est pas le cas, ils sont juste contre le "gras", c'est-à-dire tout ce qui est autour. C'est comme ça que ça fonctionne !
-Casey Chaos et Marilyn Manson ont dit qu'ils ne voudraient jamais vivre hors des USA, car c'est le pays le plus fou et le plus parano du monde et donc une grande source d'inspiration : qu'en pensez-vous ? Pourriez-vous faire la musique de Ministry n'importe où ?
-PB : Tu sais, Ministry est inspiré pour tout : l'art, la littérature, la condition humaine, la politique, pas seulement les Etats-Unis. C'est facile de se moquer de notre pays parce qu'on le connaît, même si, en fait, je suis né à Cuba ! C'est presque trop facile car tant de gens sont débiles : j'ai lu aujourd'hui dans le journal que deux gamins obèses voulaient faire un procès à McDonald's parce que c'est en mangeant chez McDo qu'ils sont devenus obèses. C'est ridicule, car rien ne t'oblige à manger là. C'est comme attaquer les fabricants de tabac parce que fumer t'a rendu malade. Chacun fait ses choix, il faut prendre ses responsabilités ! Si tu n'aimes pas la façon dont tu vis, change-la ! Mais beaucoup de gens n'y pensent pas. Je préfèrerais vivre ailleurs qu'aux Etats-Unis, je n'aime pas beaucoup ce pays et je pense que la plupart des Américains sont très cons. Je crois que j'aimerais vivre en Espagne. J'adore l'Europe.
-Pourriez-vous nous citer les principales différences de cet album avec ‘Dark side of the spoon’ ?
-PB : Je dirais que "Dark side of the spoon" a été très difficile à faire, nous étions très insatisfaits, on a jeté l'équivalent d'un album en milieu de course parce que cette musique ne nous inspirait pas. Si tu passes trop de temps sur quelque chose, tu n'as plus de recul, alors pour ce album, Al et moi avons décidé de travailler différemment pour que cela n'arrive pas. On a compris que, lorsque nous avons travaillé sur les deux derniers albums, il y avait trop de distractions : on était à Chicago, où on a un studio, on a beaucoup d'amis et il y avait toujours des gens partout et ça nous distrayait. On était aussi frustrés parce que nous en sentions plus les chansons. On voulait oublier tout ça et faire de la musique juste pour le plaisir, pour voir si on pouvait encore y arriver. Alors, on est allés en studio au Texas, près d'El Paso, au milieu de nulle part, sans distractions. Cet endroit était fantastique : il y avait une pièce et une console, une femme de chambre pour s'occuper de notre linge, un cuisinier, alors on ne devait s'occuper de rien. Il suffisait d'aller en studio et de créer, c'est fantastique ! On est sortis du studio avec un album dont nous sommes satisfaits et c'est très important.
-Vous avez encore produit cet album : avez-vous déjà eu envie de faire appel à un producteur externe ?
-PB : Cela changerait beaucoup de choses, notamment la qualité du son et nous changeons manifestement. Etant donné que nous mettions tellement de temps à terminer les albums avant, beaucoup d'amis nous ont conseillé d'utiliser un producteur, au moins pour avoir un avis extérieur et pour progresser plus rapidement. Quand tu fais tout toi-même, tu as le temps d'expérimenter beaucoup de nouvelles idées, etc. Mais nous avons décider de faire moins d'expérimentation et de privilégier l'expression brute pour voir ce qui se passe.
-Al et Paul, vous êtes toujours associés dans Ministry : est-ce le partenariat idéal pour vous ?
-PB : Je suppose que oui, sous de nombreux aspects, parce que nous pouvons faire tout ce que nous voulons et tant que nous avons des idées à exprimer, je crois que nous continuerons.
-Lorsque Ministry a démarré, avec un DJ et membre unique, il a été influencé par le post punk, mais aussi par les mouvements électro et indus européens des années 80 : comment considérez-vous le retour de ces influences aujourd'hui, alors que les gens semblent redécouvrir Depeche Mode, Soft Cell ou Bauhaus ? Avec amusement ? Mépris ? Ou est-ce que vous vous en fichez ?
-PB : Manifestement, il y a une résurgence des eighties, c'est une mode, c'est cyclique, parce qu'il y a 5 ans, c'était le punk, qui était antérieur au post punk, et qu'est-ce que cela signifie ? Que les groupes de heavy metal des 80’s vont revenir, parce que c'est ce qui a suivi, ou les néo-romantiques ou ce genre de merde ? Ou pire ? Qu'est-ce qui est pire ? Ce n'a pas d'importance parce que les gens créatifs qui ont leur propre son tirent leurs influences de partout : il y a toujours eu des groupes qui en imitent d'autres, pour le fun ou pour devenir des stars, faire du fric, jusqu'à ce qu'ils fassent ce qu'on leur dit de faire. Il n'y a rien d'unique là-dedans. C'est marrant que les mômes recommencent à aimer les fines cravates et les petits boutons ! C'est mignon !
-Sur cet album, vous avez repris un morceau de Magazine : ‘Light pours out of me’ : pourquoi ce choix ?
-PB : Ce n'est pas embarrassant ! On fait ça maintenant, dans cette espèce de résurgence post punk ; on a grandi dans les années 70, lorsque le punk est arrivé, il nous a beaucoup influencé et le post punk encore plus, parce que c'était génial, il y avait 25 excellents groupes qui avaient tous un son différent, en utilisant les mêmes instruments et en réussissant à avoir leur propre vois et leur propre style : est-ce qu'on voit ça aujourd'hui ? Non. On voit des gamins qui on grandi en écoutant du metal, de l'indus ou de la techno et tout ce qu'ils veulent, c'est sonner comme d'autres groupes. Il faut avoir un esprit assez créatif pour prendre toutes ces influences et en faire quelque chose d'unique. J'ai vu beaucoup de ces groupes : Killing Joke, Bauhaus, The Pop Group, PIL, Siouxsie and the Banshees, mais Joy Division n'était pas mon truc : ils était un peu trop "simples" pour moi. Gang of Four, Television, New York Dolls aussi, qui n'étaient pas du tout post punk, Roxy Music en 75. On a repris cette chanson parce qu'on adore Magazine et on l'a jouée jusqu'en 92 en rappel. Al a entendu un CD pirate et le son était si horrible qu'il est arrivé en studio et a dit : ‘Ok Paul, aujourd'hui, on va faire cette chanson et on la fera bien !’ On ne savait pas encore si on allait la mettre sur l'album ou en face B, mais je crois qu'il est très bien dans le contexte du CD.
-Avez-vous définitivement abonné tous vos side projects comme Revolting Cocks, Lard, Satan Bucks and the 666 shooters ?
-PB : Non, on veut travailler sur un album de Lard, mais les journées n'ont que 24 heures, j'ai une famille, c'est très difficile. Al fait du travail de production pour le groupe ; mais Max Brody, qui a travaillé avec nous sur ‘Animotisomina’, a joué avec moi lors de Halloween 2001 et cette musique va sortir sur Ipecac records, sous le nom de ‘Pink amble ‘.
-Vous êtes fans de ZZ top et de Led Zepp, mais qu'est-ce que vous écoutez aujourd'hui ? J'ai entendu dire que vous aimiez beaucoup le jazz et la country : Johnny Cash ? Nick Cave ?
-PB : J'aime aussi la country classique : je n'écoute pas beaucoup de country, c'est plus le truc d'Al, mais j'aime Patsy Cline, Hank Williams, les premiers Johnny Cash ; Al écoute Georges Jones, The Frezelles, ce genre de truc. Je crois que cette nouvelle country de Nashville est merdique. C'est très chiant et médiocre, très "middle of the road". J'aime la musique étrange, comme Xenakis, Gyorgy Ligeti, Scott Walker, Nick Cave : on l'adore tous les deux et j'ai vu Birthday party à l'époque. Je l'ai rencontré une fois et on a eu une chouette conversation. On est de grands fans ! Tom Waits, PJ Harvey aussi, j'étais très heureux qu'elle fasse la première partie de U2. Ils se prennent pour des ambassadeurs ou ce genre de choses mais, au moins, ils choisissent des groupes intéressants en première partie. J'adore aussi les deux albums d'hommage à Serge Gainsbourg par Mick Harvey et Serge Gainsbourg en général.
-Vous avez fait une apparition dans le film Artificial Intelligence : comment cela s'est-il produit et avez-vous d'autres projets dans le cinéma ?
-PB : Pour le moment, on n'a rien dans le domaine du cinéma. Un de mes amis travaille sur une série et il nous demandera peut-être de la musique. C'est assez drôle parce qu'on avait reçu un appel pour nous demander de participer à un film de Spielberg d'après un scénario de Stanley Kubrick. Evidemment, on a accepté ! Quel meilleur réalisateur ? Evidemment, il y a quelques grands cinéastes, Wim Wenders est fantastique, "Les ailes du désir" est un film génial ! J'aime les choses difficiles.
-Aimez-vous David Lynch ?
-PB : Evidemment, mais c'est un tel cliché maintenant : on adore ces réalisateurs, mais pour le moment, tout le monde se sent obligé de dire qu'il les aime pour être branché et c'est nul. On adore évidemment David Lynch. J'aime aussi ‘Pi’ et ‘Requiem for a dream’ de Darren Aranofsk, ainsi que leur BO. Pour en revenir à A.I., on nous a dit que Stanley Kubrick aimait Ministry et cela nous a beaucoup surpris, mais cela n'est pas si étonnant car il est évident que c'était le genre d'homme à aimer la musique inhabituelle, quand on voit ses films.
-Ensuite ? Des projets ? Une tournée européenne ?
-PB : Oui, en février (28 février à l'Elysée Montmartre), l'album doit sortir la 3e semaine de février.
(Propos recueillis par JP Coillard le 3 décembre 2003 à Paris)
Traduction: Marie Lecocq


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