‘Traité de savoir vire à l’usage des jeunes Russes’ est le premier époustouflant roman de Gary Stheyngart. Agé d’une trentaine d’années, imaginez un jeune Martin Scorcese avec la voix de Bill Murray ! C’ est sans le vouloir que le parallèle s’établit naturellement, entre le talent de conteur de Shteyngart et sa capacité de réflexion sur le monde, ses racines, un pays d’accueil auquel il ne s’est jamais vraiment fait et sa propension à l’escapade, entre les mondes qu’il parcourt et ceux de sa fertile imagination : Vladimir, son jeune héros, qui lui correspond à plus d’un titre, fait le yoyo entre New York et Prague au cours d’aventures hautes en couleurs et tragi comiques : comment entrer dans la mafia de l’Est par la grande porte et en sortir, encore plus vite mais le feu au fesses, par la sortie de secours. Champion de l’esbrouffe et de la poudre aux yeux, ce séducteur-Rastignac parvient à accomplir l’exploit de faire sauter le pont qu’il avait lui même miné, le pont de la réussite, la Yellow Brick Road. Enthousiasmant et drôlatique, dramatique et nostalgique, tendre et cruel, que demander de plus à un roman ? Film sur papier, BD sans images, ce ‘Traité...’ devrait être lu, et approuvé, par tous. Tant pis pour les grincheux. Un grand auteur est né. On attend la suite.
-Comment êtes vous venu à l’écriture ?
-GS : J’ai commencé à écrire quand j’étais très jeune, vers quatre ou cinq ans. J’ai grandi à Léningrad, et ma grand
mère voulait vraiment que je devienne écrivain. Elle me disait que pour chaque page que j’écrirai, elle me donnerait un morceau de fromage. C’est un terrifiant fromage soviétique, mais bref elle me payait en fromage, et j’aimais tant le fromage que j’écrivais, et j’écrivais ! Ma première histoire mettait en scène Lénine, j’adorais Lénine, et il y avait cette grand statue de lui juste en face de chez moi. A Leningrad, les gens l’appelait le ‘Lénine latin’, parce qu’il avait l’air sud Américain avec sa casquette, et la statue était très belle. Bref, dans mon histoire, Lénine rencontre une oie, une oie magique et ils s’envolent ensemble pour la Finlande où ils ont un tas d’aventures. Lénine et l’Oie.. !.
-C’est donc un peu comme ‘Nils Holgerson’ ?
-GS : Oui, peut être un peu ! J’ai donc toujours voulu écrire. Et nous sommes arrivés aux Etats Unis, où bien sûr personne ne lit ni n’écrit, tout est dans la télévision et les magazines. J’ai été envoyé dans une école hébraïque très conservatrice, très dogmatique, et où j’écrivis un parodie de la Torah, sur un rouleau, ce qui me plongea dans de terribles ennuis ! Mais les enfants aimaient vraiment ça, on se le passait sous le manteau, et j’ai vraiment eu l’impression que l’on pouvait se faire des amis grâce à la subversion ! Et puis je suis allé au collège, et là j’ai eu quelques professeurs qui m’ont vraiment encouragé. J’ai commencé à écrire ce livre quand j’avais vingt et un, vingt deux ans. Je revenais juste de Prague où j’avais passé quelque temps, et ça m’excitait vraiment. C’était un très bel endroit mais rempli de tous ces expatriés qui pensaient tous être Hemingway ou Gertrude Stein ! Ils bossent mais ils n’ont aucun talent. Prague me rappelait une partie de ma propre histoire parce que bien sûr c’est très est-européen, le tchèque est une langue slave tout comme le Russe, une collision de deux mondes, le monde prétentieux des intellectuels Américains et celui de l’Europe de l’est, et donc tous les thèmes dont j’avais besoin étaient là. Dès que je suis revenu à l’université, j’ai écris ce livre. Et j’ai pensé que c’était si stupide que je l’ai fichu dans un coin pendant cinq ans jusqu’à ce qu’un autre professeur, également auteur, Chang-Ray Lee, le découvre et le fasse publier.
-Littérairement parlant, quelles furent vos influences?
-GS : Nabokov, pour commencer, et c’est une question de style : il y a tellement de façons de raconter une histoire, de nos jours, les films, les jeux vidéo qui sont devenus des modes de narration, les graphic novels, et donc je pense que si l’on veut que le roman survive, on doit se rendre compte de ce qu’est son essence : je lis tellement de romans en ce moment qui ressemblent à des scénarios, très légers dans le sens qu’ils s’adaptent au mode de pensée de la caméra, ils dialoguent avec la caméra, alors que les romans doivent faire davantage. Pour moi, Nabokov exprimait beaucoup de choses en une seule phrase, quelques trucs ont vraiment une qualité de genre, surtout les premières oeuvres, et les histoires policières sont brillantes. Ensuite, dans la perspective de la famille Juive, je citerais Philip Roth, qui a brisé tant de tabous, et continue de le faire, ce qui est merveilleux . Je viens juste d’acheter le dernier, et je suis impatient de rentrer pour le lire. Il n’arrête pas de changer, en parlant des mêmes choses et des mêmes endroits, et pourtant, chacun est une nouvelle révélation, un nouvel aperçu de sa personnalité, mais aussi comment on peut écrire sur l’expérience Américaine ? C’est un auteur quintessentiel. Une autre grande influence sur moi, qui n’est pas très lu aux USA, est Mordecai Richler ("Barney's version"), un auteur Canadien. Il possède une vue absolument cynique de la vie, du Canada, et je pense que c’est quelqu’un d’absolument brillant, très politiquement incorrect.
-Quels sont vos livres favoris ?
-GS : ‘Pnine’, de Nabokov, ‘Pères et fils’ de Tourgeniev, "Portnoy' et son complexe’, ‘ Herzog’ de Saul Bellow, et quelques Virginia Woolf, ‘to the lighthouse’ peut être.
-De quelle façon le caractère de Vladimir est il proche de vous ?
-GS : Je dirais qu’il est proche à cinquante cinq pour cent ! J’aimerais être davantage un criminel, mais je ne peux pas : je ne peux pas franchir le pas final de la criminalité. Mais la famille, l’état d’esprit, l’incapacité à être assimilé dans la société Américaine, surtout après la dernière élection, ça, oui. la dernière élection. C’est une satire et, d’une certaine façon, c’est du maximalisme Russe, tout est donc très exagéré : ma mère n’est pas si obsédée et criminelle que la sienne, mais je pense que j’étais bien plus proche de l’état d’esprit de Vladimir avant que je finisse d’écrire le livre, et donc, d’une certaine façon, il y a probablement quelque chose de cathartique, sans doute dans le sens où je peux m’évader de ma propre vie.
-Pensez vous que votre livre puisse être comparé à ‘American psycho’, au sens où, à la fin, on se rend compte que Bateman n’a tué personne, tout est dans sa tête, mais que s’il pouvait, il l’aurait fait ? Pensez vous que vous pourriez...
-GS : ...faire tout ce que je décris ? C’est un rêve ! Peut être. Lorsque je suis arrivé en Amérique, je rêvais de succès à grande échelle, pas de succès littéraire mais de succès financier, parce que j’étais très pauvre et que j’allais à une école très riche, où les enfants se moquaient toujours des Russes parce qu’ils n’avaient pas de vêtements ni d’argent, et donc je pense que comme beaucoup d’immigrants, je rêvais de succès financier sur une grande échelle. J’ai vu ce film, ‘Wall Street’, et j’en ai tiré la leçon qu’il suffisait de ne pas se faire prendre, et graduellement je commençais à réaliser toute cette fausseté, la fausseté du rêve Américain, ce phénomène de fait-le-à-tout-prix, et ce livre joue d’une certaine façon avec les deux idées : c’est un livre traitant du rêve Américain, et je pense que c’est un livre très Américain par de nombreux côtés, en dépit de ses protagonistes Russes et du reste. L’Amérique est l’expérience même de l’immigration, et continue d’être une nation d’immigrants, peut être davantage Mexicains ou Coréens que Russes juifs comme ce fut le cas, mais ça continuera d’être une nation d’immigrants. L’Amérique absorbe tout le monde, et il y a de bons et de mauvais côtés à ça bien sûr : l’Américain n’est plus un Italien ou un Allemand ou autre. Il y a deux are nations : celle de la côte et celle de l’intérieur, et elles n’ont rien en commun. Tu pourrais aussi bien comparer ça à la guerre civile, avec les états du nord et ceux du sud. Et, aujourd’hui, cette division existe encore à peu près complètement, le sud, avec le Mississipi et Dixieland possèdent une échelle de valeurs et le nord en a une autre, et il se trouve toujours une bataille pour le centre.
-Mais les habitants de l’est et ceux de l’ouest n’ont pas l’air de trop s’aimer...
-GS : Aujourd’hui, on resserre les rangs, après le désastre de la réelection de Bush, on a vu qu’on avait plus en commun qu’en différence !
-La réelection de Bush fut elle une surprise pour vous
-GS : J’ai su dès le début que Bush allait gagner, je le sentais, et je regardais les statistiques. Les Américains n’aiment pas les gens qui lisent des livres, ils haïssent les gens qui parlent le français, et aussi ceux qui font preuve d’un tant soi peut d’introspection : pour eux, quiconque étant cultivé n’est pas fiable, tu ne peux pas faire confiance à quelqu’un qui lit, car Dieu sait ce qu’on peut trouver dans les livres, dans la Bible, tu peux trouver toutes les réponses, mais qui se préoccupe de toutes ces merdes ! La Bible est la seule chose dont tu aie besoin ! J’ai lu des statistiques montrant que quarante deux pour cent des électeurs sont des Chrétiens Evangélistes, et avec ça, c’est très dur de gagner une élection. Mais à la fin, une semaine ou deux avant, les chiffres étaient si bons que même moi y ai cru, mais bien sûr, le 3 novembre, j’ai failli prendre la file pour la citoyenneté Canadienne ! Quelle honte. C’est pour quatre ans, mais le dommage causé par ces quatre ans sera je pense irréparable.
-En Europe, nous avons des gens ‘sympas’, mais pas à la même échelle !
-GS : Non, pas à la même échelle !
-La chose terrible est que maintenant, il a le droit de faire ce qu’il veut...
-GS : Oui, c’est terrible, il est mandaté. .
-Bien retour à vous à présent ! Quel était votre environnement familial ? Beaucoup de livres à la maison ?
-GS : Un tas ! La meilleure chose que mes parents ont faite fut d’interdire la télévision à la maison, jusqu'à ce que j’aie quinze, seize ans. Que des livres, et des livres Russes, aussi. Tchekov, Dostoievski, Tolstoï, et à la maisons nous ne parlions que le russe, par l’anglais. C’est donc très bon, parce que j’ai maintenu mon niveau en russe et me suis également immiscé dans la pop culture américaine. Lorsque je fus autorisé à regarder la télé, et je me rappelle très bien cette première fois, je l’ai regardée pendant vingt heures, je ne pouvais pas m’arrêter, parce que je comprenais soudainement toutes les références qui me venaient de l’enfance dans la rue, elles se trouvaient dans un contexte. Mais quel contexte !
-Quelle fut la réaction de vos parents en lisant le livre ?
-GS : Tu sais, ce livre fut le premier à sortir qui parlait d’immigrants Russes, un livre de fiction par quelqu’un de ma génération. Ce fut un choc, parce que mes parents pensaient vraiment, comme tous les immigrants Russes, que le stress de l’immigration tombait sur les adultes et que les enfants avaient de très heureuses enfances américaines, mais ce n’étais pas du tout le cas. L’une des bonnes choses, à propos de ce livre, et que, lorsque je sors et que je rencontre d’autres immigrants Russes pour des lectures ou des conversations, il y a un sentiment de surprise, je n’étais pas aussi heureux qu’ils le croyaient, ce qui a fait sauter un tas de choses parce que je pense qu’une grande part du stress s’abat sur les enfants : les parents doivent se battre avec de choses comme le langage etc, mais ils ont cette sorte de mission, ils y croient. Ils travaillent dur mais ils sentent que leurs enfants réussiront, et donc au moins c’est pour cela qu’ils se sont battus, mais les enfants n’ont pas une telle mission, et alors ça devient très ambigu : es tu Russe, ou Américain ? Vladimir se pose toutes ces questions...
Vladimir hésite beaucoup à propos de ça...
-GS : J’hésite aussi, vraiment : les gens ont un instinct, un sens de l’interaction sociale, mais, quand on est aussi bi culturel, les choses deviennent plus difficiles. A New York, c’est plus facile, parce que tout le monde vient d’ailleurs, ce qui rend tout plus cool, mais je m’imagine grandissant quelque part dans l’Ohio, le Montana ou une petite ville du Texas et que j’entende dire qu’il y a là bas des immigrants Russes. Je suis toujours choqué, je ne sais pas ! Je parie que, par exemple, ils ne parlent qu’anglais à la maison, qu’ils ne peuvent pas parler russe et qu’ils essaient d’être le plus américains possible.
-Croyez vous au destin, même à travers votre personnage, qui tente de briser les chaînes, mais qui, à la fin, est en quelque sorte prisonnier de ce destin, et qui hésite ?
GS : Je crois en la destinée pour mes personnages parce que je peux les contrôler, et j’adore jouer à Dieu ! C’est l’une des bonnes choses de l’écriture, que ce sentiment de contrôle incroyable. Un tas de gens n’aiment pas la façon dont le livre se termine, mais moi si, parce que, pour lui, la médiocrité devient une sorte de revanche : avec le genre de problèmes qu’il avait, il lui est impossible de continuer de vivre au rythme où il le fait tout au long du livre. Et quant à moi, je ne crois pas en la destinée. C’est peut être une façon de voir très Américaine, mais je ne crois pas qu’on puisse vraiment changer de vie de façon aussi dramatique : j’allais finir comme lui, tout était prévu pour moi. Je pense qu’il est très possible de changer sa propre vie, mais on a besoin d’un bon psychiatre, ou d’un bon partenaire.
-Un bon partenaire est souvent mieux qu’un bon psychiatre !
-GS : Absolument, mais c’est plus facile de trouver un bon psychiatre à New York !
-Comment se fait il que Valdimir ne soit pas tué, lorsqu’il revient de Prague en Amérique, par tous ces tueurs à gages ?
GS : Il part dans l’Ohio, et personne ne sait vraiment ce que c’est, si tu demandes à New York, bien sûr ! A mon sens, l’Ohio existe uniquement dans une autre dimension, celle où l’on peut se cacher ! Je pense qu’on pourrait. La seules connexions qui existent se trouvent sur la côte, et pourtant, personne ne connaît personne : il aurait aussi bien pu aller en Sibérie !
-Revenez vous en Russie parfois ? Et, si oui, comment l’avez vous trouvée ?
-GS : J’y vais tous les ans, une semaine, pour le Noël Russe. C’est un véritable désastre. Je préfère les villes à la campagne. J’adore Saint Petersbourg. Tout l’argent est à Moscou, mais Petersbourg, cette belle ville, périclite complètement. Ils construisent un village Potemkine à l’endroit où l’avenue principale est joliment reconstruite, mais si tu parcours quelques pâtés de maisons, c’est très triste. Certes, ce n’étais pas le paradis, mais c’était un pays de classe moyenne. Maintenant, c’est un pays du tiers monde, on ne peut pas dire autrement, où les hommes meurent en moyenne à 56 ans, et le revenu moyen est inférieur à ce lui de la Turquie. C’est un pays très pauvre, et c’est choquant de penser que c’est là d’où je viens, on pense de nous mêmes comme étant de St Petersbourg avec ses centres intellectuels et sa belle cité Européenne, mais lorsque j’y retourne, j’y vois une combinaison de Paris et de Calcutta : de belles façades, un esprit très Européen, et puis la pauvreté brute et grandissante.
-Et pensez vous qu’au contraire, si vous aviez grandi là bas, vous auriez aimé aller vivre ailleurs ?
GS : Je parie que, si j’avais grandi là bas, je serais devenu comme Girshkine ! Pour être honnête, je pense que je serais bouffé tout cru en Russie. Je n’ai pas d’instinct de survie. Beaucoup de gens en possèdent un, ils deviennent très riches, et le nouveau livre que j’écris parle du fils de l’un de ces hommes Russes riches. C’est une chose dingue, une société de chiens féroces, même pire qu’en Amérique. Ceux qui gagnent beaucoup, mais tous les autres perdent énormément. Tous mes amis là bas ont des vies difficiles.
-Avez vous déjà songé à revenir un jour vous établir en Russie ?
-GS : Eh bien, je me suis toujours dit que si la Russie devenait un pays normal, avec un gouvernement normal, j’y passerais au moins la moitié de l’ année à Saint Petersbourg. J’y achèterais quelque chose si c’était un pays normal, mais les dix ou vingt prochaines années ne s’annoncent pas terribles ! J’adorerais ça, que la Russie abandonne ces idées messianiques plus fortes encore que les USA, qu’ils sont investis de cette grande mission de contribuer à l’effort mondial, et juste devenir un pays normal, où les gens vivent normalement et un gouvernement qui s’occupe d’eux au lieu de juste s’en servir comme chair à canon, pratiquement comme des ustensiles dans le système féodal.
-Pensez vous que le fin du rideau de fer et la chute du mur de Berlin ont précipité tout cela ?
-GS : Ce livre se passe en 1993, alors que j’étais à Prague, et quelqu’un dit à un moment à Vladimir que dans cinq ou dix ans, ce serait un autre Munich, et c’est intéressant parce qu’on y trouve vraiment deux faces : au delà du rideau de fer, il y avait un second rideau de fer, et on voit ce qui se passe aujourd’hui. Quand je vais à Prague, qui n’est pas socialement d’un santé florissante, mais mon Dieu, c’est à des années lumière de quelque chose comme l’Ukraine, tu vois des choses arriver en Ukraine, comme cette révolution qui fut pour moi un choc total, auquel je ne m’attendais pas, je ne pensais pas les gens si éduqués, si bien informés et si braves. Ca me choque de voir que ça n’arrive pas en Russie. Mais ce sont des choses de degrés différents : je pense que la chute du rideau de fer a divisé la Russie et certains pays néo-Russes, comme la Bielorussie, l’Ukraine de l’est des pays qui se croient vraiment Européens, parce que la Russie n’est jamais sûre d’elle même et l’intelligentsia Russe n’ont pas d’idée, s’ils sont de l’est ou de l’ouest. Donc, beaucoup d’écrivains Russes se sont tournés vers le bouddhisme, qui possède une chouette saveur californienne. C’est un vrai marais d’insécurité et un manque d’objectifs et un besoin de compétition avec l’ouest, et aussi cette idée de Dostoievsky que seule la Russie est pure et que seuls les Russes peuvent en remontrer au monde : construisez d’abord un bon centre commercial, faites quelque chose pour les gens pour qu’ils ne vivent plus dans cette poubelle !
-Ces pays sont devenus un grand marché pour l’Europe et les USA, comme la Chine aujourd’hui, et bien sûr la mafia de ces pays s’est développée...
-GS : Le futur, c’est la Chine, oui ! La mafia est juste un autre nom de l’aristocratie, je pense, d’une façon bizarre. Il existe ce minuscule secteur de la société où ils ont toujours été en connection : une grande part de ça vient de la Nomenkatura communisme qui était là auparavant, et ils dirigent toujours les choses comme ils l’ont toujours fait. C’est aussi la mafia la plus stupide, je l’ai faite la plus stupide possible : quand je traverse des pays comme l’Azerbaidjian ou la Georgie, je me sens incroyablement intelligent. L’ Azerbaidjian a égalé le Nigeria pour le rang de pays le plus corrompu parce que ça veux dire qu’il y a plus à voler, et ils en sont heureux ! Le monde est fascinant, et les Américains n’en savent rien. Ca me choque. Ils sont si convaincus, comme les Russes, qu’ils sont une sorte de civilisation supérieure et qu’ils n’ont besoin de rien d’autre. Quatorze pour cent des Américains ont des passeports et donc quatorze pour cent des Américains quittent le pays, et c’est une statistique choquante pour en pays aussi en bonne santé et qui possèdent tant de possibilités de faire voyager. C’est une grande tragédie, je pense. Personne ne comprend comment ces peuples vivent, et, pour ma part, j’essaie d’apporter aux lecteurs un peu de cela. Si ça apporte quelque chose de plus que le divertissement, je voudrais que ce soit au moins ça.
-C’est important de voyager, de voir des choses, et ne pas rester sur ses propres idées, ou sans idées du tout...
-GS : Pas d’idées, sauf celles dictées par ton prêtre, ton rabbi, ton imam...
-Avez vous ressenti le poids de la famille, représentée dans le livre par la mère, le père et la grand mère ?
-GS : Ce livre est bien évidemment une exagération, ils sont moins oppressants, mais, lorsque je parle avec mes comparses Juifs Russes, c’est quelque chose de récurent, cette mère angoissée et concernée, cette sorte de père absent, déprimé et rêveur et cette grand mère incroyablement aimante qui, parce que les parents travaillent, s’occupera toujours de toi. Je pense que ce schéma est très similaire, avec quelques degrés de différence !
-Vous parlez beaucoup d’intégration dans votre livre, mais ne pensez vous pas que le but ultime de l’intégration est la globalisation, pour en arriver à cette uniformisation qui fait acheter les mêmes choses aux quatre coins du globe ?
-GS : Tu sais, il y a du mauvais et du bon à propos de ça : beaucoup de choses que je peux acheter à Paris se trouvent également sûrement à New York, ou en Finlande ou presque en Amazonie, comme APC ou les boutiques Agnès B ; c’est triste parce que quelque part cela vole la spécificité d’un endroit, les gens achètent les mêmes choses, ont le même look, c’est le mauvais côté. Le bon côté est que je m’inquiète beaucoup des nations : je ne les aime pas, je n’aime pas ce qu’elles représentent, et, comme le monde devient de plus en plus uniforme, le nationalisme devrait, en théorie, mais pas toujours, reculer. Ce serait le bon côté, moins de tueries. Je pense au monde en terme de villes, de gigantesques mégapoles, et, pour moi, ce grand mix de personnes est un pur enrichissement, j’adore ça : New York, London, Berlin, Paris, Los Angeles, Shanghai, Tokyo, de grandes villes, ou Sao Paulo, Mexico city : le futur est là, et on y trouvera, j’espère du moins, beaucoup des bonnes choses dont j’ai parlé, un sentiment auquel tout le monde puisse adhérer, mais on trouvera aussi ce fait que ce magasin en face de nous aura sa réplique au coin de ma rue : mais que peut on y faire ?
-Parlez moi de ces filles, qui traversent le livre : Challah, Francesca, Morgan...
-GS : J’adore les femmes Américaines, je pense qu’elles sont super, elles sont très calomniées partout, mais bon... !
Dans un sens, ce livre peut être vu comme la célébration de la fille Américaine moyenne, avec de très grosses cuisses ! Je les trouve chouettes, et j’ai connu des filles comme ça toute ma vie. Et j’étais à Prague avec une fille qui était ressemblait beaucoup à celle qui est très en colère dans la façon dont elle est dépeinte. Je pense qu’il y a une qualité de tendresse dans tout ça, et elles semblent plus aventureuses que les Américains mâles, plus curieuses ; elles ont, comme les chevaux, des oeillères, mais on peut les ôter, alors que les Américains mâles vont toujours obstinément de l’avant. Les femmes ont voté en majorité pour Kerry, et les hommes pour Bush. A chaque élection, . c’est pareil : les hommes votent pour ces trous du cul et les femmes votent différemment.
-Et l’actuel gouverneur de Californie ?
-GS : Je le haÏssais au début, mais il soutient l’avortement, le mariage homosexuel, la recherche et, ce qui est très important, il n’est pas religieux : en fait, il n’est pas le pire de ces gens. Mais, revenons aux filles (oui !), ces filles, et peut être suis je démodé, mais je pense qu’un roman devrait fonctionner par le biais de l’amour, toujours ; sans cela, qui s’en fout ? La famille et l’amour devraient toujours faire partie d’un roman ; même un roman post moderne, sans sexe ni amour, ne vaut pas à mon sens d’être poursuivi. Donc, dans ce livre et dans celui que j’écris en ce moment, on y parle de relations. Je pense qu’en tombant amoureux des habitants d’un lieu, ils t’en diront plus sur toi même que n’importe qui d’autre au monde !
-Au bout du compte, Vladimir fait il le bon ou le mauvais choix ?
-GS : Saul Bellow dit de ses personnages qu’ils sont les professeurs de la réalité. Chez lui, généralement, ce sont ces hommes qui guident les jeunes sur le chemin, et pour moi, je pense que les femmes sont les véritables instructeurs : la meilleure façon d’apprendre une langue étrangère se trouve au lit avec quelqu’un ! On va au delà des choses, c’est la meilleure façon de faire quoique ce soit... ce qui n’est pas si mal !
-J’ai entendu dire que vous aviez des problèmes d’asthme...
-GS : Oui et, en fait, je suis très mal en ce moment : dans l’avion, quelqu’un à éternué sur moi ! Mais ça disparaît avec l’âge: je n’en ai pas eu depuis une éternité ! Ca crée une anxiété et un stress terrible...
-Mais ma question est, lorsque vous avez écrit ce livre, cette anxiété a-t-elle disparu ? Ecrire vous a-t-il fait du bien ?
-GS : Oui, un bien immense : j’ai vraiment commencé à me sentir mieux physiquement après avoir fini d’écrire ce livre ; mais aussi , je pense qu’être malade est super pour ton imagination en tant qu’enfant, parce qu’à cause de ça tu es mis à part et ne te mêle pas aux autres. Je deviens davantage comme Proust, je crois ! Et j’avais un asthme terrible, Leningrad est l’un des pires climats pour ça, c’est construit sur un marais, avec trente degrés au dessous de zéro, on ne peux pas trouver pire ! Je me rappelle que, à un certain point, une ambulance a du venir pour m’emmener à l’hôpital et mon cerveau a traversé plusieurs stades hallucinés, des stades où l’imagination était très fertile, et j’ai aussi commencé à lire, à écrire : pour moi, ce fut une expérience surréaliste, presque comme un trip. N’ayant pas assez d’oxygène, j’aurais pu devenir un genre de légume, mais, dans mon cas, ça s’est révélé très utile. Ca n’a pas été une expérience très sympa, mais si tu regardes les écrivains et les autres créatifs, la plupart d’entre eux furent des enfants malades, et en particulier à cause l’asthme. L’asthme est très psychologique, c’est lié à l’anxiété. Ma dernière attaque survint juste avant que je n’écrive ce livre.
-Donc vous voilà écrivain à plein temps : heureux ?
-GS : Oui ! Vous savez, quand votre premier livre a du succès, la pression sur le second est incroyable, et tous mes amis ayant réussi avec leur premier livre ont connu une terrible expérience avec le second. Je sens ça presque comme un rite de passage, je travaille très dur pour être sûr que ce sera mieux que le premier, mais c’est très difficile. Mais aussi, lorsque je travaillais pour vivre, c’était subversif de faire ça, toute cette écriture qui me faisait sentir comme si je me battais contre mon boulot quotidien ! Maintenant que j’ai tout le temps, il n’y a plus rien contre quoi se battre, et comme on devient auto indulgent, j’essaie de visser mes idées dans le crâne de quelqu’un d’autre, en travaillant tous les jours pendant cinq heures. C’est une autre vie, mais j’aime cette idée de combat! Tout devrait être un combat ! Sinon, la vie est tellement moins intéressante ! Il y a un tas de bonnes oeuvres de fiction écrites depuis quelques années, depuis que Bush est au pouvoir, des films aussi, et donc peut être que la répression est bonne pour l’esprit créatif : regarde à ce qui a été produit en Union Soviétique, à Prague, etc, avant la chute du système autoritaire !
-Pour finir, quels sont vos goûts musicaux?
-GS : J’adore le Hip hop, je pense que c’est le mode narratif le plus intéressant que j’ai entendu, c’est véritablement un style poétique. J’ai grandi avec Ice Cube, le gangsta rap de Los Angeles, qui est très intéressant parce que très politique, ça parle de Jesse Jackson, de la violence des armes. Mais, depuis, c’est devenu de plus en plus autour des armes, de la drogue et des putes, tout est devenu assez con. Mais Ice Cube, Public Enemy étaient de brillants artistes. Maintenant, j’aime bien l’electronica, et Ghetto Tech, un groupe bizarre de Detroit, qui se produit seulement dans les clubs de strip tease : de la techno rapide avec des influences du ghetto, le meilleur étant DJ Assault. Quand j’étais plus jeune, bien que je parle pas le Français, j’aimais bien MC Solaar, mais naturellement c’était bien loin de moi ! Et les Beatles, de la musique Russe que personne ne connaît et la gangsta music.
-Ecoutez vous de la musique lorsque vous travaillez ?
-GS : Oui, mais j’essaie d’écouter des choses plutôt instrumentales, ou bien sinon ça fiche tout en l’air ! Il y a ce morceau, "Ass & titties", qui dure cinq minutes, et c’est très bon parce que ça ne laisse aucune empreinte ; mais, lorsque j’écoute des textes, je commence à y réfléchir et ça m’entraîne ailleurs. Mais j’écoute de la musique tout le temps lorsque je travaille. J’essaie juste de ne pas faire attention aux paroles !
-Et...Abba ?
-GS : Abba est une histoire d’amour spéciale que personne ne comprend ! Je les aime, j’ai grandi avec eux, et ce morceau, ‘Money, money, money’, était notre chanson quand on est arrivés en Amérique : on voulait de l’argent, dans un monde de riches ! Abba représentait notre désir de conquête de l’ouest. Ce n’est pas mal, je pense que ça survit au temps, pas seulement par le côté kitsch, mais au travers ces morceaux pop parfaits, quelques uns étant des classiques.
-Donc, votre nouveau livre est en préparation ?
-GS : Oui, il sortira en 2006, j’espère. Il est fini, sauf que cela nécessite beaucoup de travail. J’aimerais pouvoir écrire quelque chose de plus concis, mais ça grandit toujours ! J’ai tant de choses à dire, je ne peux pas me taire ! Et, en écrivant, je vais trop loin, j’utilise trop de voies divergentes : c’est très Américain ! Mais j’adore les nouvelles, Hemingway, Fitzgerald en ont fait de superbes. ‘Gatbsy le magnifique’ représente pour moi le roman parfait, avec les bons éléments d’une nouvelle et ceux d’un grand roman comme ‘Portnoy et son complexe’, de Philip Roth.
Propos recueillis à Paris en décembre 2004.
Trad : JP Coillard et Marie Lecocq.
Merci à Marie Laure et Virginie de l’Olivier pour leur aide.


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