-Votre nouveau roman, « Sweet hearts », vient d'être publié en France. Vous aviez dit que le livre précédent, « Iona Moon », était une pure fiction. En est-il de même ici ?
-MRT : Je crois que l'écriture associe toujours fiction et réalité, je ne pense pas que l'on puisse jamais dire que ce que l'on a écrit est purement de la fiction ou purement autobiographique, car on ajoute des éléments et on associe des personnages, même en écrivant ses mémoires. Les personnages de ce roman sont partiellement basés sur des gens que je connais, ainsi que sur des figures historiques, mais les personnages principaux sont fictifs.
- Quelles sont vos origines ? Etes-vous une fille de la ville ou de la campagne ?
-MRT : J'ai vécu dans une toute petite ville, au nord-ouest du Montana, dans l'ouest est USA, très près de la frontière canadienne, dans les montagnes. C'est une ville, mais lorsqu'on en sort, le paysage devient rapidement très sauvage...
- Dans vos livres, les personnages féminins sont toujours très forts, en particulier les mères, même si elles sont distantes de Iona, de Cécile, morts, sourdes, divorcées, absentes. Pensez-vous, comme de nombreux écrivains du siècle dernier, que la mère est un pilier de la famille et de la société ?
-MRT : Je crois que les mères sont effectivement généralement l'élément central, même si les pères ont davantage de pouvoir à l'extérieur. Dans la sphère privée de la famille, les mères prédominent. Elles connaissent les secrets et les gardent, même si elles sont assez discrètes dans les deux livres.
- Qu'est-ce que qui vous a plu au premier abord dans le métier d'écrivain ?
-MRT : Je crois que j'ai choisi cette voie car je ressentais beaucoup de choses que je n'arrivais pas à exprimer, tout comme beaucoup de personnages de mes livres. Maintenant que j'ai vieilli, je comprends que je ressentais de nombreuses choses sur le monde en général et que si je les disais, les gens avaient du mal à l'accepter. J'ai compris qu'en écrivant, je pouvais dire beaucoup de choses. La fiction accorde davantage de liberté : personne ne vous interrompt ni ne vous contredit !
- Vous avez écrit que les femmes audacieuses, en paroles, en action ou en amour, attirent et effraient les hommes à la foi : recherchiez-vous ce type d'approche des hommes ? Ou souhaitiez-vous leur faire comprendre l'étendue du pouvoir qu'ils exercent sur les femmes, parfois proche de l'esclavage ?
-MRT : Je ne pense pas avoir été menée par des idées ni avoir voulu faire passer un message aux hommes. Je crois que si l'on aime quelqu'un, on doit l'accepter tel qu'il est et non essayer de le couler dans le moule de sa culture, de sa langue. Telle est peut-être la force de la collision entre les Amérindiens et les blancs ou simplement les homes et les femmes, les parents et les enfants.
-Dans Iona Moon, tout était assez symbolique, on ignorait si les personnages étaient noirs, blancs ou indiens, mais dans « Sweet Hearts », tout est beaucoup plus clair depuis le début : lequel de ces choix trouvez-vous le plus éloquent ?
-MRT : Je n'essayais pas du tout d'être symbolique dans Iona Moon, je pensais que la plupart des lectures américains supposeraient que les personnages étaient blancs parce qu'ils vivent en Idaho, où tout le monde est blanc, alors il n'était pas question qu'ils soient blancs ou amérindiens. La plupart des lecteurs supposent qu'ils sont blancs !
-Etes-vous inspirée par les faits divers et les journaux télévisés ou préférez-vous vous baser sur la vie en général ?
-MRT : Les deux : Iona Moon a été inspirée par une histoire qu'un ami m'a raconté, un homme très solide et très fort du Montana avec des épaules larges, qui m'a dit avoir été attaqué par une jeune fille dans son adolescence. Cette scène est relatée dans Iona Moon, lorsqu'elle tente de séduire Willy et finit par l'attaquer. Cette homme immense me racontait cette attaque par une jeune fille. Il était jeune à l'époque, mais déjà fort, et à 38 ans, il était toujours obsédé par cette histoire, toujours en colère. Elle a eu une grande influence sur moi : je me demandais pourquoi cette histoire l'obsédait toujours. Pendant que je travaillais sur « Sweet hearts », j'ai lu l'histoire d'un garçon de ma ville natale qui avait mis le feu à des centaines de bateaux. Certaines idées ont été suscitées par ce garçon de six ans. Les habitants de la ville étaient scandalisés, non seulement par lui, mais aussi par sa famille. J'ai été très frappée par la colère de la communauté et la vitesse à la laquelle les gens arrivaient à la conclusion qu'il fallait se débarrasser des mauvais éléments. Ils voulaient que ces gens quittent la ville et je me sentais très proche de ces événements, car c'est l'endroit où j'ai grandi : je connais tous ces gens, ceux qui ressentent cette colère comme ceux qui l'ont provoqué ; c'est notre communauté et nous ne comprenons pas cela. Nous sommes identiques, ni bons ni mauvais, il est impossible de déraciner le mal et de s'en débarrasser !
-C'est comme l'histoire de Cécile et de Flint lorsqu'ils s'enfuient : ils rencontrent toutes sortes de gens...
-MRT : Oui, et dans ce cas, Flint serait mauvais et Cécile bonne...
- Et ils tuent la seule personne prête à les aider et à tout leur donner...
-MRT : La destinée, parfois...
- Vous êtes attachée à des éléments très authentiques, pourriez-vous écrire des thrillers ou de la science fiction, par exemple, ou avez-vous besoin d'être connectée à la réalité ?
-MRT : J'ai besoin d'entendre des histories sur des gens qui me sont proches et qui suscitent une grande impression de mystère chez moi. Parfois, lorsque je lis certaines histories dans les journaux, elles me touchent particulièrement. Je crois qu'il y a là un mystère que je veux comprendre et ma seule façon de l'étudier est d'écrire.
-Entendez-vous toujours ces « voix extérieures » pendant l'écriture ?
MRT : Beaucoup moins : je me préoccupais beaucoup du jugement des autres sur mon oeuvre ou je pensais que je n'avais pas le droit de parler pour certaines personnes (en particulier en ce qui concerne une histoire où je parlais du point de vue d'un Noir). J'ai compris que la fiction est affaire d'imagination et de compassion et que c'est ce que l'on trouve en se réinventant par le biais d'autres personnages qui est important. Je crois que l'autre est toujours un mystère, qu'il ait une autre culture, race ou un autre sexe, chaque vie humaine est sacrée et différente, mais nous avons également beaucoup en commun ! C'est ridicule de dire que je ne peux parler que du point de vue de personnages blancs étant donné que je suis blanche !
-Préférez-vous écrire des romans ou des nouvelles ?
-MRT : J'aime beaucoup ces deux genres, j'aime alterner, car ces deux types d'écritures m'apprennent quelque chose : lorsque je travaille sur un roman, je crois que je suis immergée dans un grand paysage, un groupe de personnes, une famille pendant très longtemps. Dans une nouvelle, j'essaie d'aller à l'essentiel, ce que l'on doit savoir sur les personnages pour se familiariser avec eux... J'espère que mes nouvelles seront publiées en France, je demande souvent à tout le monde d'écrire à l’Olivier pour leur demander de les sortir. Tout le monde dit que les nouvelles ne se vendent pas bien en France, mais tout le monde les aime. Peut-être que ce sont les éditeurs qui ne les aiment pas !
- En 77, il vous a fallu 8 ans pour terminer votre première nouvelle : quel est votre rythme actuel : écrivez-vous régulièrement ou avez-vous des périodes de travail intensif ?
-MRT : Lorsque j'étais plus jeune, je travaillais tous les jours, mais je ne peux plus le faire car j'enseigne et je voyage beaucoup, lors de la parution de mes livres, je dois donc adapter ma stratégie de travail. J'ai plutôt tendance à prendre des notes et à faire des recherches pendant que je travaille et à garder le travail d'écriture pour les périodes où j'en ai le temps. C'est assez difficile : si je le pouvais, je préfèrerais écrire tous les jours. Je me sens mieux lorsque j'écris, c'est un besoin profond pour moi.
-Avez-vous été tentée par d'autres formes d'écriture : le théâtre, des scénarios, ...
-MRT : J'adorerais écrire pour le cinéma et gagner de l'argent, j'aimerais faire des poèmes et être profonde et j'adorerais travailler au théâtre, ce serait une grande aventure, mais je n'ai pas encore eu le temps d'apprendre ces autre formes, mon travail prend toute mon énergie et toute mon imagination. Maintenant, plus que tout, j'ai envie d'apprendre une autre langue, le français, par exemple ! Je peux dire quelques phrases et lire le journal parce que c'est un style clair et direct et que je connais suffisamment l'actualité pour pouvoir suivre, mais je n'arrive pas à traduire ce qui est plus complexe, comme la littérature ou la poésie.
-Il y a beaucoup d'eau dans vos livres : des fleuves, des lacs, etc. ; croyez-vous, comme les Japonais, que l'eau, et en particulier la mer et l'océan, est synonyme de mort ?
-MRT : J'adore cette idée, je la trouve magnifique. Je ne le vois pas comme un symbole direct : pour moi, l'eau est synonyme de transformation possible, et, dans la culture orientale, la transformation est souvent semblable à la mort, métaphoriquement ou en réalité. Mais les paysages de mon enfance étaient sillonnés de cours d'eau, alors les paysages de mes livres sont réels. Je pense que l'eau est magique, nous en tirons notre origine et nos corps en sont constitués à plus de 80%...
-Quel est pour vous l'aspect essentiel de l'enseignement : l'échange et le partage de styles, d'idées, de créativité ?
-MRT : J'aime côtoyer des gens qui apprennent, car c'est très stimulant, ils se sentent libres, ouverts. Pour moi, l'aspect le plus important de l'enseignement consiste à encourager les gens pour qu'ils aient suffisamment confiance en eux pour essayer de nouvelles choses dont ils avaient peur et de leur faire utiliser la langue, leur imagination, leurs sens plus activement. Je veux stimuler les gens et leur donner confiance en eux. J'enseigne la littérature et l'écriture, bien que personne en France ne pense qu'il soit possible d'enseigner l'écriture, ce qui est une idée étrange.
-Est-il difficile pour vous d'être à la fois professeur et écrivain ?
-MRT : C'est difficile car être un bon professeur prend beaucoup de temps et je m'investis beaucoup dans l'enseignement. Mais il me nourrit également, j'adore être avec des étudiants, cela stimule l'écriture : l'enseignement m'éloigne de l'écriture, mais la stimule également. Aux Etats-Unis, beaucoup d'écrivains enseignent. J'essaie de me concentrer sur mes étudiants, c'est très différent de ce que je fais lorsque je parle de mes travaux, ce que je ne fais jamais en classe, car ce n'est ni intéressant ni utile. Lorsque j'enseigne, je regarde d'abord le travail des étudiants et les aide à comprendre leurs propres visions en tant qu'écrivains et à les développer, je ne veux pas leur imposer ma vision, mes attitudes ou mon jugement. Je me base donc essentiellement sur le travail et la vision des étudiants. C'est un échange et non un processus unilatéral. A cet égard, l'enseignement en général est très différent aux Etats-Unis, même dans mes cours de littérature : je donne parfois un cours magistral, si j'ai beaucoup de matière, mais j'ai besoin de donner beaucoup de faits. Dans les classes américaines, les étudiants attendent une échange d'idées avec le professeur, ils s'attendent à pouvoir discuter entre eux en classe.
-Arrêteriez-vous d'enseigner ou d'écrire si vous le deviez ?
-MRT : Dans le meilleur des mondes, je continuerais à enseigner, mais environ deux fois moins que maintenant, pour consacrer plus de temps à l'écriture. Pour l'instant, je suis en déséquilibre, je passe beaucoup de temps à travailler avec mes étudiants, ce qui est bien, mais me prend beaucoup d'énergie maintenant que je vieillis. J'aimerais pouvoir écrire davantage, consacrer plus de temps à d'autres types d'explorations, d'apprentissages. Comme je l'ai dit, être en France me fait sentir la nécessité d'apprendre le français. Je veux connaître suffisamment de langues pour pouvoir voyager et communiquer. Pour l'instant, j'enseigne et c'est le milieu du semestre...
-Que représente l'écriture pour vous aujourd'hui ? Le rassemblement de souvenirs comme les traditions orales d'autrefois ?
MRT : C'est tout à fait exact, je crois que le narrateur, qui, assez étrangement, est sourd, essaie de rassembler une histoire orale, qui n'a été transmise que par fragments. Elle s'en souvient en partie et en a lu d'autres portions dans des livres d'histoire, elle observe le monde, lit les journaux et apprendre à connaître toutes les personnes impliquées dans les événements actuels. Mais finalement, pour compléter toute l'histoire, elle doit se montrer complètement inventive, et imagine la vie de chacun et les histoires qu'elle ne peut connaître. J'essaie de retrouver cette histoire par le biais de souvenirs, mais j'essaie aussi de créer une histoire.
-Ecririez-vous davantage de textes politiques si vous le pouviez ?
-MRT : Je suis si intéressée par l'individu que je crois que l'implication en politique amène à s'enfermer dans des idées, des abstractions. On finit par généraliser, ce qui est contre mes principes. Il n'y a que des individus, très influencés par un grand nombre d'autres individus et beaucoup d'événements. J'aime découvrir qui sont réellement les gens dans différentes situation et je crois que des idées politiques en émergent. On peut déduire certaines idées de mes romans, mais ce n'est pas comme cela que je vois l'écriture.
-Mais lorsqu'on lit « Sweet hearts », en particulier en ce qui concerne le personnage de la femme sourde, on a parfois l'impression que vous aimeriez dire davantage de choses, mais que vous vous en empêchez car ce n'est pas le but du roman.
-MRT : Je crois que c'est vrai, je veux respecter mes lecteurs et j'aime à penser qu'ils sont intelligents et ont leurs propres opinions. S'ils lisent l'histoire, ils font la connaissance des personnages et tirent leurs propres conclusions. Ils n'ont pas besoin de moi pour leur dire : « Ceci est mon message et c'est ce que vous devriez penser ». Je veux laisser toute la latitude aux lecteurs.
-Aimeriez-vous écrire un livre complet sur la culture amérindienne et ses légendes ?
-MRT : Je ne pense pas être qualifiée pour cela, je suis très curieuse envers cette culture, je veux apprendre à la connaître, mais j'ai lu 13 livres pour le petit passage du roman et le processus d'apprentissage, de synthèse et de présentation des informations à ma manière est si long ! Je devrais vivre jusqu'à 500 ans pour y arriver !
-Tous les événements sont-ils vrais ? Ils ne sot pas très connus en Europe...
-MRT : Oui, tout est vrai, mais ce n'est pas très connus aux USA non plus. J'ai essayé de trouver des éléments inhabituels, frappants, surprenants, et de les associer. C'est une culture très isolée, les tribus indiennes toujours actives, qui vivent d'une manière rituelle, restent en groupes et ceux qui adoptent la culture des Blancs sont généralement rapidement assimilés. On n'apprend donc pas l'histoire des Indiens, certains vont dans des réserves et essaient de comprendre ces gens, mais ils sont rares ! Toutefois, je pense qu'il y a un intérêt croissant envers la culture indienne, qui est parfois idéalisée comme si elle représentait une sorte de paradis perdu !
-Qui sont les plus intéressés par cette culture ? Les Blancs ou les Amérindiens ?
-MRT : Les deux, mais le plus grand intérêt vient des Amérindiens eux-mêmes ; ils dissent avoir perdu une partie de leur histoire avec les rituels, ils ont été séparés de leur langue et de leur culture et ils souhaitent la récupérer. Beaucoup d'Indiens sont très actifs à cet égard.
-Que vous a appris l'écriture au cours de toutes ces années après votre première publication ?
-MRT : J'ai surtout appris que je ne devais me plier aux conceptions de personne en matière d'écriture, que si je voulais dire des choses sincèrement et explorer les choses honnêtement, je devais trouver mes propres histoires et ma propre façon de les raconter. J'ai aussi appris que l'écriture était l'essentiel et la publication secondaire, je devais d'abord raconter les histoires et tout ce qui se passerait dans la sphère publique était distinct de mes découvertes privées.
-Iona Moon avait une fin assez optimiste pour les trois personnages principaux, malgré tous les événements horribles : voyez-vous la fin de « Sweethearts » de la même manière ?
-MRT : Je suis heureuse que vous voyiez cet optimisme, c'est rare ! Dans toute cette noirceur, la fin est assez heureuse, on ignore ce qui arrivera à Iona et ses deux amis, mais ils progressent. J'espère toujours amener mon texte là où le lecteur va pouvoir imaginer que les personnages survivent, parce qu'ils essaient de communiquer, de s'aimer et de rester curieux les uns envers les autres, et je crois que c'est également ce qui se passe à la fin de « Sweethearts ». Mais beaucoup de gens le considèrent comme un livre très sombre, ce qui n'est pas mon cas : pour moi, il y a un grand espoir à la fin du livre, avec la relation entre Marie et Cecile. Marie communique avec Cecile et lui permet de s'exprimer librement.
-Pensez-vous qu'écrire principalement sur des enfants et des adolescents est une manière d'espérer en l'avenir ?
-MRT : J'aime voir les gens dans toutes les étapes de leur vie et je crois que les gens dénigrent trop souvent , du moins dans la culture américaine, j'ignore pourquoi, les expériences de l'enfance, qu'ils considèrent moins importantes que ce que nous faisons en tant qu'adultes. J'ai toujours pensé que c'était faux, je crois que c'est à l'enfance que notre vie est la plus intense, c'est là que nous faisons nos premières expériences, tout est source d'étonnement, de peur et de joie. On voit des enfants incroyablement curieux et intéressés par les autres, c'est pourquoi j'aime tant représenter des jeunes, ainsi que des personnes âgées toujours très vivantes, qui aiment la vie. Les gens qui vieillissent s'investissent dans l'argent, la possession, l'appât du gain, sans fantaisie ni imagination. C'est très triste : j'aimerais qu'ils se réveillent ! C'est ce que j'essaie d'évoquer dans le livre, nous sommes une communauté, pas seulement avec les autres gens, mais également les créatures vivantes, les plantes, les rochers et les rivières, dans un même environnement...
- Comme vous pouvez le dire : « Pourquoi mettre de la musique dans un hôtel, ce n'est pas une salle de concert » ! Oui, pourquoi ?
-MRT : Parce que cela me réjouit le cœur ! ! !
Propos recueillis à Paris le 4 octobre 2001
Merci aux éditions de l’Olivier
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