Après ces délices de lectures qu’étaient « Mon idée du plaisir » et les « grands singes » en passant par les nouvelles de la « Théorie quantitative de la démence », le grand Will Self, autant par la stature imposante que par le talent incommensurable, est de retour chez nous, pour un livre tout d’abord, « Comment vivent les morts », ainsi que pour la biennale de Lyon, manifestation au cours de laquelle il présentera un journal géant, mouvant et surréaliste. On peut complètement préférer ce « Comment vivent les morts » au « Bref retour chez les vivants » de Darrieussecq, mille fois plus plein de vie, exempt de tout verbiage mais où les mots font mouche à tous les coups, à l’image de leur auteur : chez Will Self la vie elle même, outre tombe ou ici bas, semble bien ne jamais devoir s’arrêter. Baroque et insensé, tordu et souvent tordant, mordu et souvent mordant, l’univers hyper particulier des histoires de l’auteur de « Vice Versa » pourrait bien être le nôtre, si tant est que l’on traverse ce miroir déformant de la réalité et qu’on accepte d’ouvrir les yeux de l’autre côté. Laissez vous tenter, le jeu en vaut la chandelle.
-Tout d’abord, pourquoi avoir choisi une femme comme héros de ce livre?
-W S : Eh bien, dans un sens purement théologique, l’inspiration pour écrire « Comment vivent les morts » me vint de la mort de ma propre mère, qui mourut du cancer en 1988, et la biographie de Lily Bloom est pratiquement semblable à la sienne : née en 1922, immigrée des USA en Angleterre en 1958, décédée en 1988 ; alors, en tant que romancier, on se doit de travailler sur le matériel qu’on connaît le mieux. J’avais l’expérience de ce décès qui m’a profondément influencé, et, lorsque j’en vins à vouloir écrire quelque chose sur la mort et sa nature dans notre société occidentale, j’avais bien évidemment cette circonstance dramatique à l’esprit. Si je me plonge dans une explication plus théorique du pourquoi de l’utilisation d’une femme, c’est parce que je voulais examiner en profondeur les relations inter-familiales, l’héritage des parents envers leurs enfants, et, dans un système clos, la femme se définit davantage par les relations au sein de la famille que par des facteurs plus extérieurs. Je voulais croiser le fer avec des personnages qui étaient surtout des gens passivement influencés par le temps qui passe que des agents du changement, à l’intérieur d’un système, et tout cela a trouvé son sens avec des protagonistes féminins. Enfin, en tant qu’écrivain, c’est simplement plus excitant pour moi d’écrire comme si j’étais une femme.
-A-t-il été au bout du compte plus facile d’utiliser ce personnage féminin ?
WS : Je pense que si ça avait été un homme, et ceux-ci étant surtout préoccupés par leur carrière, je n’aurais pas envie d’écrire sur des gens ayant ces préoccupations : je voulais des personnages préoccupés par ce qui se passe entre leurs jambes, par leur sexe et leurs émotions, et donc ça devait être une femme, en quelque sorte !
-Peut on considérer votre nouvelle « Le livre des morts de Londres Nord » comme un avant goût de ce roman ?
-WS : Un précurseur, un apéritif, oui ! Je fus très influencé, lorsque j’étais à l’université, il y a vingt ans, par le « Livre des morts tibétains » et par les philosophies orientales en général, et j’ai utilisé certains de leurs concepts pour une version occidentale du « Livre des morts tibétains » : pour le « Livre des morts de Londres Nord », dans un chapitre de « Mon idée du plaisir » et à présent dans ce roman. C’est la même idée qui continue, mais vue d’un angle différent. Ces trois « versions » composent l’influence des philosophies orientales sur mes réflexions.
-Etait ce votre intention première d’écrire un roman ou de vous en tenir à une nouvelle ?
-WS : J’ai écris le « Livre des morts de Londres Nord » en 1989, dix ans avant « Comment vivent les morts», aussi peut on considérer la chose comme une idée fixe chez moi ! La nouvelle a été publiée en France seulement l’année dernière mais fut écrite une décade auparavant. Je n’avais pas l’intention d’en faire un roman à l’époque, cette idée m’est venue bien plus tard.
-Croyez vous vous même en la réincarnation ?
-WS : Pour dire le vrai, je n’en suis pas sûr, mais c’est possible, étant large d’esprit. Je crois que les gens qui ont une vision très dogmatique de la métaphysique font de très mauvais romanciers, car on se doit de rester dans un état d’engagement, d’intérêt, de curiosité tout le temps. Comment pourrais-je avoir une certitude à propos de réincarnation ? C’est comme ces gens persuadés d’avoir été des héros dans une vie antérieure : ce serait horrible pour moi, ce serait dingue...
-Si oui, en quoi, ou en qui voudriez vous l’être ?
-WS : Pas comme ce qui arrive à Lily, de toutes façons : mourir à nouveau à cause de parents accros à l’héroïne en pleine overdose lorsque vous avez seulement un an et demi? Ce serait une autre épouvante! Non, en ce qui me concerne, et au moins pour rester en sympathie avec ces vieilles philosophies orientales, je préfèrerais achever une illumination sur ma vie qu’être réincarné, je me débarrasserais de cette façon de mon ego et de ma propre identité.
-Et la réincarnation en temps que changement sur l’avenir pour Lily, qui désire se réincarner dans l’enfant de sa propre fille?
-WS : Non : Lilly est condamnée à une mauvaise réincarnation à cause de son égo, parce qu’elle refuse de s’en défaire ; dans le sens cartésien de l’œil pensant, elle est obsédée par cette idée. Nous le sommes tous, nous pensons tous que la chose la plus importante est SOI, et on y travaille un maximum ! On se lève le matin et, durant une heure ou deux, consciemment ou pas, tu vas travailler à être Jean-Paul. « Je dois être Jean Paul aujourd’hui, je ne pourrais pas être Will, ce serait trop dingue et perturbant, alors je dois être moi ». Lily est un exemple extrême de cela et même sa mort ne l’affecte pas. Phar Lap, son guide spirituel, est une illusion. Bien qu’elle soit morte et que son identité ne soit pas significative de ce qu’elle est, elle persévère dans son entêtement du moi, avec toutes ces conséquences.
-N’avez vous jamais été tenté, comme les romantiques du 19é siècle, de vous suicider juste pour voir ce qui se « cachait derrière la porte »?
-WS : Je crois que quelque part être pendant longtemps accro à la drogue est une forme de suicide, et dans ce sens, tous ceux qui sont impliqués dans ce processus sont en fait suicidaires. Je pense que lorsqu’on on a une pulsion suicidaire on la romantise et on pense, peut être, tout comme les drogués pensent qu’ils font juste des expériences avec la drogue, qu’ils font des expériences sur la vie et la mort ; en ce sens, oui, j’ai été affligé de ce genre d’idées. C’est vrai pour l’avant garde française, les surréalistes, les dadaïstes, les situationnistes, tous ces groupes ayant une obsession romantique de la mort, ramenant à Lautréamont et à Shelley, aux romantiques anglais et allemands et à Werther et ainsi de suite. Mais aujourd’hui, je suis davantage intéressé par la vie...
-Vous connaissez les paroles de Jack Brel : mourir, la belle affaire, mais vieillir....Prendre de l’âge est il quelque chose qui vous fait peur ?
-WS : C’est la même chose que la plupart des gens dans notre société : la quarantaine est difficile pour nous parce que la génération post sixties est à présent en majorité, ce pourquoi la culture jeune vieillit. Tu as des gens qui écrivent toujours sur le rock et la drug culture et qui ont la quarantaine, sur l’époque où ils portaient des jeans, ce genre de trucs. L’âge moyen est une concept difficile pour nous car nous refusons d’assumer la responsabilité et tout ce que cet âge implique, mais personnellement, ça m’intéresse beaucoup de prendre de l’âge. Je vais bientôt avoir quarante ans : c’est super !
-Cette histoire est très drôle comme d’habitude, en dépit de son sujet : vous devez même payer vos impôts pour avoir le droit de vous réincarner ! La mort n’est pas une vie!
-WS : C’est très possible que ce soit un roman difficile à vraiment comprendre pour les gens, parce qu’à un niveau, il est très philosophique sur la nature de la vie et de la mort, tout ce qui arrive à Lily après sa mort s’apparente à son coma, comme Dulston et les « graisses », créatures de son passé et de son enfant mort, qui sont toutes des protections psychiques : Dulston est son propre sous monde, mais à travers lui elle voit le nôtre d’une façon très pénétrante mais aussi totalement hystérique, aussi il existe deux aspects à ce roman, le philosophique et l’ésotérique emmêlés, ce qui est également sous jacent dans le titre « Comment vivent les morts » : nous sommes morts également, nous sommes les morts vivants à cause de notre peur de la mort, notre attachement à notre ego, notre obsession du commercial et du matérialisme.
-L ‘humour est-il une façon de tromper la mort?
-WS : Je pense que l’humour est comme un orgasme, une sorte de catharsis spontanée de la réalité elle même, de l’absurdité de l’existence et qu’il est inhérent à mon écriture et à ma vision du monde : je ne pourrais jamais écrire un livre s’il n’était pas truffé d’humour, je ne saurais même pas comment faire !
-Vous dites même que les cigarettes sont une bonne façon de mourir sans grossir!
-WS : Oui ! Fumer sans plus de culpabilité inhérente ! Mais tu sais, même fumer est une chose absurde, c’est comme être accro à une drogue, une des pires: elle te tue sans vraiment te faire du bien, elle est socialement acceptable, comme c’est bizarre! C’est comme si l’humain possédait le génie d’inventer des trucs résolument nuls, et ces cigarettes ont été refaites et refaites et refaites encore, jusqu’à ce que leur sens même disparaisse ! C’est très différent des fumeurs traditionnels qui se servent de la nicotine comme d'une drogue prophétique : ils en prennent un maximum, alors ils sont complètement partis et ont des visions. Mais le fumeur moyen prend ça comme des pilules, c’est d’ailleurs leur nom argotique aux USA, pilules pour cigarettes, et alors c’est comme une pilule qu’on prendrait toutes les quelques minutes et qui ne nous ferait aucun bien. Alors, quel intérêt?
-Comme dans les « grands singes », lorsque ce groupe de gens va de club en club tous les soirs pour boire et fumer et ne savent même pas ou plus pourquoi...
-WS : Oui : Je crois que le début des « Grands singes » est très sombre et dépressif, le personnage de Simon Dykes est très proche de péter les plombs, ce qui bien sûr lui arrive... C’est très intéressant à voir, parce que dans l’introduction du livre, on y dit que les chimpanzés sont en voie d’extinction dans la nature d’ici vingt ans et je pense qu’on se sentira très mal à cause ça, l’humanité se retrouvera très déconfite d’avoir exterminé ces créatures qui nous sont si proches: on peut recevoir une transfusion sanguine d’un chimpanzé, ce qui est philosophiquement très intéressant mais aussi très perturbant...
-Vous êtes en France aujourd’hui pour un autre sujet également, à Lyon, où vous vous occupez d’un journal géant : pouvez vous nous en toucher deux mots?
-WS : Guy Walter, qui est écrivain, m’a contacté car il avait la mission de rassembler un certain nombre d’évènements créatifs à Lyon, des éléments visuels créés par des écrivains, et il m’a demandé d’en faire un. J’ai donné mon accord et j’ai réalisé ce journal géant de trois mètres de haut sur deux mètres de large, comportant huit pages, exposé à la galerie « l’ennui » ; c’est une sorte de commentaire satirique sur les journaux et l’information dans notre culture, qui est souvent davantage un coup du chapeau, une illusion : nous lisons tous les journaux et nous pensons qu’ils nous tiennent bien informés, alors qu’en réalité nous n’apprenons rien : le journal est pratiquement un outil d’oppression, aussi les articles à l’intérieur de ce journal ne parlent de rien, n’ont aucune référence externe, pas de titres, pas de place, pas de date, rien . On trouve une histoire sur un tueur en série qui tue des tueurs en série, une maladie créée par les médecins, ceux-ci ayant trouvé un remède mais ne pouvant l’administrer parce qu’il infecterait à nouveau les patients, et ainsi de suite. J’ai écrit tout ça en anglais et l’ai ensuite traduit en français à l’aide d’un ordinateur, ce qui fait que l’on assiste à une sorte de truc délirant qui produit un français ignoble, parce que je pense que les Français en particulier sont très vaniteux de leur langue: si j’avais écrit un journal satirique en français parfait, personne n’aurait compris le pourquoi de la chose ! Voilà pour Lyon.
-Votre ancien métier de journaliste vous manque-t-il?
-WS : Je travaille toujours en tant que journaliste à Londres, occasionnellement : j’ai écrit pour le « New statesmen » un article sur Guy Debord et les situationnistes récemment, je vais recommencer pour eux sur un autre sujet. Je vais faire quelque chose à Paris pour « Dérives » où je vais cet après midi pour un autre journal londonien, je fais de la radio à la BBC pour des débats politiques, mais j’en fais beaucoup moins qu’avant. J’adorais ça, mais je trouve qu’il y a un vrai problème avec les journaux et magazines anglais, problèmes que l’on retrouve ici et sans doute partout, étant que les rédacteurs en chef ne sont jamais prêts à commanditer de grands articles, tout doit être super court aujourd’hui et ça ne m’intéresse pas : je pense que si je veux passer une ou deux semaines sur un sujet, je préfère écrire dix pages dessus qu’une seule.
-Et si nous parlions un peu musique ? Vous avez enregistré des choses avec Bomb the Bass il y a quelques années : vous n’avez jamais été tenté de renouveler l’expérience?
-WS : Il y a une chose que je voudrais faire avec un ami, qui est musicien de reggae, une sorte d’opéra rock, un opéra reggae, mais il n’a jamais réussi à rassembler les morceaux ! Ce serait pourtant bien, on y a déjà travaillé et ça pourrait donner quelque chose, le sujet menant lui même à la musique, mais ce n’est pas mon intérêt principal. Bomb the bass a produit un chouette truc, mais c’était lui, et non pas moi. C’est arrivé il y a huit ou neuf ans, lorsque Tim Simonon m’a appelé en disant : »Voudrais tu venir en studio ? » et je lui ai répondu : « Combien ? », alors il a dit « 500 livres en cash ». J’y suis allé, j’ai pris l’argent, j’ai amené des drogues... comme un vrai musicien ! Aujourd’hui, j’écoute Sibélius ! A présent, j’ai quarante ans et j’écoute du classique ! (rires) J’ai de grandes difficultés avec la musique, je crois que ça vient de la cure d’un tas de dépressions, et du coup je n’ai pas de goût bien tranchés, vraiment, je n’accroche pas à grand chose. J’écoute pas mal de différentes choses cependant, comme le dernier album de Tricky ou la réédition du « kind of blue » de Miles Davis. Phar Lap lui ressemble ? Eh bien, j’ai été énormément influencé par le jazz, à cause de mon demi frère, de quinze ans mon aîné, qui m’a offert sa collection de disques quand j’étais gosse : je me suis donc retrouvé avec les originaux de Coltrane, de Miles Davis et de bien d’autres et ce fut la première sorte de musique que j’ai donc écoutée. Mon frère est bassiste, et j’ai grandi avec la conscience du jazz plutôt que du rock, ce qui donne également une bonne conscience de la culture underground précédant les sixties.
-Les livres sont généralement traduits en Français un ou deux ans après la publication dans leur pays d’origine : vous avez sûrement quelque chose en train?
-WS : Oui, j’ai au moins deux choses sur le feu : en 1998, un producteur m’a contacté pour me demander d’écrire un scénario basé sur la pièce d’Oscar Wilde, le « Portrait de Dorian Gray », et j’ai eu cette idée de la transposer des années 1890 aux années 1980, dans la scène gay de Londres et de New York. J’ai bossé sur cette pièce de-ci de-là pendant trois ans, mais je sais que le film ne se fera pas, parce que c’est trop long et très extrême : ça atteint les trois heures à présent, et c’est trop littéraire pour un script ; les metteurs en scène n’aiment pas les scénarios qui comportent trop de choses trop écrites, je crois qu’ils ont du mal à les digérer, alors je transforme ce scénario en roman, je réécris Oscar Wilde ! Je travaille aussi avec un illustrateur, Martin Rowson, qui est un fameux dessinateur, et qui illustrera l’histoire. Nous avons fait « The sweet smell of success » ensemble et nous sommes très proches dans le travail. Donc, nous faisons ça, et ensuite j’ai le projet d’un autre roman dont j’ai déjà l’idée. J’aime à penser que je ne serais pas si surpris que ça si je ne devais plus avoir d’idées, maintenant que j’ai écrit tous ces livres : huit ouvrages de fiction ! Mais les idées continuent d’affluer : qu’y puis je ?
Nous nous quittons lorsque Will Self nous rappelle que le lendemain est le jour anniversaire du meurtre de la femme de William Burroughs par lui même. Trois jours plus tard, ce sera l’énorme attentat contre les twins towers de Manhattan et le Pentagone. How the dead live ? How the living die ? Like bastards, for sure...
Propos recueillis à Paris par Jean Paul Coillard, le 8 septembre 2001.
Merci à Virginie Petracco des éditions de l’Olivier, chez lequel est disponible toute la « discographie en mots » de Will Self.


|