JG Ballard : Le théâtre de la cruauté


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Dans le numéro de décembre 1956 de la revue New World parut la nouvelle d'un jeune inconnu qui allait énormément faire parler de lui ; la nouvelle s'intitulait "Escapement" et narrait l'histoire d'un couple prisonnier d'une boucle temporelle. L'inconnu n'était autre que James Ballard. En 62 paraissent ses deux premiers romans, "Le vent de nulle part" et "Le monde englouti", en 64 "Sécheresse" et en 66 "La forêt de cristal", quatuor établissant le futur auteur de "Crash!" comme le maître incontesté du roman cataclysmique doublé de futur inquiétant et d'humour absurde plus noir que le jais. Ce "voyageur illimité", passionné depuis toujours d'écologie et étudiant les us et coutumes de ses contemporains à la manière d'un Diderot futuriste, naît à Shanghaï le 18 novembre 1930. A l'âge de 10 ans, il subit la dure épreuve des camps de concentration japonais qu'il relatera dans "L'empire du soleil". "Cocaine Nights", aujourd'hui publié chez Fayard, décrit le microcosme d'un village de vacances dans le sud de l'Espagne, un nid de guêpes principalement britannique mais surtout résolument bargeot, un univers du double dans un climat médical inquiétant que n'aurait pas renié le Cronenberg de "Faux semblants". Entretien exclusif avec le pape de la SF britannique en pleine possession de ses moyens. Moteur...

- Vous avez dit un jour que votre première nouvelle, "Escapement", était, outre l'aspect fictif, une bonne description de votre première année de mariage, en est-il de même pour les luttes et culpabilités entre frères dans "Cocaine Nights" ? En d'autres termes, ce roman décrit-il ou exorcise-t-il les sentiments entre votre frère et vous-même ?
- Je ne crois pas. En faisant référence à "Escapement", je parlais de l'atmosphère domestique. Dans "Cocaine Nights", la relation entre les frères ne ressemble absolument pas à celle que j'avais avec ma femme il y a 40 ans. C'est de la pure fiction, car je n'ai pas de frère. La relation entre le narrateur James Ballard et sa femme Catherine dans Crash représente, sous certains aspects, beaucoup mieux celle que j'entretenais avec ma petite amie de l'époque, mais j'ai toujours été davantage intéressé par les mythes personnels sous-jacents que par la mise en scène.
- Quelle a été l'influence de votre enfance à Shanghaï et de votre expérience pendant la guerre avec le Japon sur votre vie et votre œuvre ?
- Elle a été beaucoup trop décisive pour la résumer en une seule réponse, car elle parcourt tous mes écrits. La confusion et les mutations brutales de la guerre, qui ont été évidemment ressenties de façon aiguë par les Français pendant la 2e guerre mondiale, m'ont appris que la réalité n'est qu'une scène de théâtre, dont les acteurs et le décor peuvent être remplacés du jour au lendemain, et que notre croyance en la pérennité des apparences est un leurre. Tout mon travail en tant qu'écrivain a tendu à découvrir la réalité au-delà des apparences et je me plais à penser que je suis fidèlement les traces des maîtres surréalistes.
- Vous avez dit dans votre roman que le crime est le seul monde dans lequel tout est possible. Pourriez-vous l'expliquer ?
- Nous menons tous des vies très conventionnelles et notre impression de liberté est en grande partie, voire totalement, une illusion. Nous pouvons nous croire libres de partir en vacances partout dans le monde, de vivre comme nous l'entendons et de changer de carrière, mais nos choix sont en fait principalement dictés par des conventions sociales très strictes et les médias. A l'heure actuelle, bien qu'ils soient plus à l'aise financièrement, les gens disposent d'une liberté plus restreinte qu'il y a 50 ans. Aujourd'hui, nous avons la sensation illusoire de liberté de visiteurs d'un parc d'attraction. Le crime, qui est évidemment une attaque à l'encontre de toutes les valeurs de la société, affirme son identité unique. Les possibilités criminelles inhérentes à toute chose sont toujours plus importantes que cette chose elle-même.
- L'intrigue de "Cocaine Nights" se déroule en Espagne, mais dans une enclave britannique, une sorte de no man's land, comme dans la plupart de vos romans. Vous sentez-vous davantage britannique ou citoyen du monde ?
- J'espère être citoyen du monde, bien que la plupart des gens me considèrent comme totalement britannique. Estrella de Mar est principalement une enclave britannique, ce qui correspond à la situation de la Costa del Sol, où les Anglais, Français, Allemands, etc., ont eu tendance, pour des raisons pratiques, à se regrouper par nationalité. En tant qu'écrivain, je n'ai jamais été intéressé par le caractère typiquement anglais et mes romans situés en Angleterre (Crash, L'île de béton) se déroulent en fait dans une zone internationale comparable à n'importe quel grand aéroport du monde, dénuée de caractère national propre. C'est d'ailleurs pour cela que Cronenberg a pu déplacer l'action de "Crash" de Londres à Toronto sans la moindre difficulté.
- D'où vient votre obsession des avions ? Auriez-vous souhaité être pilote à défaut d'écrivain ?
- Les avions ? Je n'accorderais pas une telle importance à des obsessions de ce type. Je crois que voler a toujours représenté pour moi la fuite et la transcendance, comme pour tout le monde, mais je sais également que l'aviation militaire, japonaise comme américaine, a joué un grand rôle dans ma vie pendant la 2e guerre mondiale à Shanghaï, tout comme les B-29 qui ont détruit Hiroshima et Nagasaki. Les avions représentaient à la fois la mort et la vie, la destruction totale qui a mis fin à la guerre et sauvé ma vie d'une façon que je ne pourrai jamais totalement cerner. J'ai effectivement commencé un entraînement de pilote dans la RAF en 1954.
- Que représente l'écriture pour vous ?
- L'écriture est ma manière de valider le monde pour moi-même.
- Avez-vous été satisfait de l'adaptation au cinéma de deux de vos romans : "Crash" et "L'empire du soleil" ?
- Oui, ils étaient tous deux des films magnifiques, chacun à leur manière. Je pense que Spielberg a été totalement fidèle à l'esprit de "L'empire du soleil" et a exprimé la psychologie désespérée du jeune héros qui a littéralement appris à aimer la guerre, qui était la seule réalité tangible qu'il connaissait. "Crash" est le meilleur et le plus original des films de Cronenberg, le premier à se passer totalement de contraintes morales et à supposer la complicité du public à son univers sadien. Tout comme "Psychose" a exercé une immense influence sur le cinéma des 30 dernières années, "Crash" influencera les trois prochaines décennies. Je le considère comme le premier film du XXIe siècle, le prototype du cinéma psychopathe qui libérera le cinéma de sa dépendance envers les scénarios rédempteurs. Les Français, plus intelligents et sophistiqués que les Anglais, l'ont immédiatement compris.
- Pensez-vous que le sexe soit plus intense après une catastrophe ou la vision d'un désastre ?
- Je sais pas exactement ce que vous voulez dire. Si vous suggérez que la violence génère une excitation sexuelle accrue, cela a toujours été vrai. Le sexe ne s'est jamais passé uniquement sous la ceinture et l'apport de l'imagination peut le transformer, en particulier si elle fait appel au fantasme, à la passion, à la peur, à la jalousie, à l'amour et à l'obsession.
- Pour vous, quelle est la signification de l'art, à travers vos romans ("l'art et la criminalité ont toujours prospéré côte à côte", Cocaine Nights)?
- Je pense que l'art est la principale manière dont l'esprit humain a tenté de refaire le monde pour lui conférer un sens. La répétition au ralenti, remontée, d'une mélée de rugby, d'un accident de voiture ou d'un acte sexuel est plus significative que l'acte proprement dit. Grâce à la réalité virtuelle, nous évoluerons bientôt dans un monde où une super-réalité très développée consistera uniquement en répétitions et la réalité sera donc encore plus riche et significative. L'art existe parce que la réalité n'est ni réelle ni signifiante.
- Pourquoi avoir arrêté d'écrire des romans tels que "Le monde englouti" ou "La forêt de cristal"? Pensez-vous que le monde actuel est plus effrayant et menaçant, comme dans "Cocaine Nights"?
- J'ai senti que j'avais épuisé toutes mes ressources dans le domaine du roman-catastrophe et je me suis davantage intéressé au paysage urbain des années '60 et '70, un autre type de désastre d'origine humaine.
- Que pensez-vous des romans cyberpunk, comme ceux de William Gibson? Pensez-vous que ce mouvement représente l'avenir de la S-F ou une simple mode?
- J'admire beaucoup les romans de Gibson et je crois qu'il a donné un nouveau souffle à la S-F, il l'a remise en contact avec le monde réel. La S-F a toujours couru le danger de glisser vers l'heroic fantasy. Malheureusement, je ne lis plus autant de S-F qu'auparavant. Je crois que ma propre écriture constitue un obstacle, ce qui est dommage.
- Que pensez-vous des écrivains britanniques qui sont comparés à vous, comme Will Self ou Jeff Noon?
- J'admire énormément Will Self, je le considère comme l'un des écrivains britanniques les plus talentueux, une homme d'une grande intelligence et un authentique libre penseur.
- Que pensez-vous du clonage des animaux? Le considérez-vous comme une nouvelle forme de folie?
- Je ne suis pas opposé au clonage, même pour les êtres humains, qui sont après tout pratiquement identiques de toutes façons.
- Avez-vous un espoir pour l'humanité?
- Pour l'amour de mes enfants et petits-enfants, j'espère que le talent de l'homme pour sa propre destruction pourra être jugulé ou du moins canalisé dans des domaines productifs, mais j'en doute. Je crois que nous entrons dans une ère très explosive et dangereuse, car les technologies électroniques modernes confèrent à l'homme des pouvoirs quasi-illimités pour jouer avec sa propre psychopathologie.
- Après avoir écrit tant de livres, quel regard portez-vous sur votre œuvre?
- C'est presque impossible de répondre, c'est comme me demander de me juger moi-même. Je ne lis jamais mes livres, les fautes me sautent aux yeux et j'évite les miroirs pour la même raison.
- A propos de "Crash", avez-vous rencontré le même type de censure en Angleterre et aux Etats-Unis lors de la parution du livre et que pensez-vous de la polémique entourant le film de Cronenberg?
- Le roman n'a eu aucun problème de censure, ce qui reflète la différence entre le statut du livre et du film. Il a été très bien accueilli en France, probablement en raison de l'intelligence des Français et peut-être de leurs traditions catholiques. Les Etats-Unis et l'Angleterre, pays protestants et très puritains, craignent l'inconnu, ce qui explique leur manque d'enthousiasme pour le surréalisme. L'énorme scandale entourant le film de Cronenberg en Angleterre nous nuit beaucoup.
- Quels étaient vos écrivains préférés (SF et autres) lorsque vous avez commencé à écrire, et plus tard?
- Lorsque j'ai commencé à écrire, j'admirais beaucoup Ray Bradbury (qui reste inégalé), Robert Sheckler et Frederic Pohl, tout comme "Limbo 90" de Bernard Wolfe.
- Selon William Gibson, la meilleure représentation que l'on puisse se faire d'une société longtemps après ne passe pas par les romans réalistes, mais de SF, qui en sont plus représentatifs. Qu'en pensez-vous?
- Je suis d'accord. J'ai toujours considéré la SF comme la vraie littérature du XXe siècle.
- Comment pourriez-vous décrire "Cocaine Nights"?
- L'idée fondamentale est que la tranquillité d'esprit et la sécurité ont un prix trop élevé à payer.
Propos recueillis par Jean-Paul Coillard


Liens
Site JG Ballard
Article 1
Article 2
Site officiel Crash




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