
Fabienne Berthaud : l'extase des pendus



Dans mon premier, une jeune fille accepte, pour sortir son frère de prison, de s'aliéner physiquement
avec celui qui, dix ans auparavant, lui a volé une partie vitale de ses rêves. Dans mon second, après
avoir tué son mari volage, Paula se rase le crâne et s'enfuit avec son jeune fils dans une maison perdue
où elle plonge peu à peu dans une folie meurtrière à plusieurs niveaux, physique et mentale. Dans mon
troisième, en fait mon premier, "Cafards", la "crevette " vole de corps en corps et de lit en lit à la
recherche d'une chaleur à jamais enfuie et dont il ne reste que des cendres froides, des humeurs de cadavre.
Amours exclusives, sexe traumatisant, dialogues crus, coupants, phrases taillées au tesson de bouteille,
histoires claustrophobes et batailles de sang, de sueur et de mémoire rongée, les romans de Fabienne
Berthaud pratiquent la trachéotomie littéraire, à savoir ouvrir la gorge pour continuer à respirer et
vivre au quotidien. On peut se demander ce qui pousse cette jeune femme, tranquille en apparence,
réalisatrice de courts métrages et ex-comédienne de théâtre, à de tels excès. Méfie-toi de l'eau qui
dort ? En tous cas, profitez vous aussi, en perpétuelle instance de chute ou en perte d'onirisme aggravée,
de cette "extase des pendus" : on ne la connaît qu'une fois, mais qu'est-ce que c'est bon ! Enfin, on
suppose... Interview et photos : JP Coillard
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- Lequel de ces deux livres, "Moi, par exemple" et "Mal partout", est sorti le premier ? - "Mal
partout". Ils ont d'ailleurs été publiés dans leur ordre d'écriture. "Moi, par exemple" est sorti en
janvier, mais il était terminé six ou sept mois avant, et j'ai attaqué l'autre directement ensuite. -Voyez-vous
un lien entre les deux ? -Ce sont deux univers complètement différents : "Moi, par exemple" est un
petit livre de génération lâché comme ça sur une jeune fille qui vit tout à fait ce que les jeunes filles
vivent aujourd'hui, et je trouve qu'elles devraient toutes lire ça : si ça pouvait au moins leur donner
la possibilité de dire non devant des hommes trop profiteurs de leur position, ça serait bien. Ce livre
décrit la bonne petite vengeance d'une jeune fille qui revient dix ans plus tard sur les lieux du crime,
et je me suis beaucoup amusée à la faire. - Parlez-moi un peu de "Cafards", ce premier livre "maudit"
que peu de gens connaissent... - Il est sorti il y a cinq ans, et je dirais que c'est un peu le prémisse
de "Moi, par exemple", dans la mesure où il raconte les déboires d'une jeune fille d'aujourd'hui. On
peut reconnaître un genre de suivi, quelque chose dans l'énergie, en tous cas. - Ces deux derniers
livres sont relativement courts : vous sentez-vous plus à l'aise dans ce format que dans un long roman
? - Je ne réfléchis pas à la taille lorsque j'écris. Chaque histoire a son format, celui qui correspond
à ce que j'ai envie de raconter à un moment où je considère que l'histoire est ronde, que la boucle est
bouclée, mais je ne compte pas les pages, je ne sais rien du format à l'avance. Mais je pense que mon
prochain livre sera plus important en nombre de pages... - Trois livres, trois éditeurs : un choix
personnel ou une suite d'enchaînements ? - Quand j'ai écrit "Cafards", j'ai présenté "Mal partout"
à Albin Michel qui l'a trouvé très noir et m'a demandé de retravailler avec une certaine légèreté pour
retrouver un côté humour. Je n'ai pas pu le faire pour ce livre, qui n'aurait pas été le même, ça n'avait
rien à voir et j'avais l'impression de dénaturer les choses, alors j'ai refusé : il faut être honnête
et entier, quand on écrit, il faut aller au bout de ce qu'on sent, et j'essaie de rester totalement libre
avec mon écriture et de ne pas me laisser influencer par des avis extérieurs. Le troisième, entre nouvelle
et roman, est un livre que l'on m'a demandé d'écrire, qui rentrait dans le cadre d'une littérature très
actuelle. J'ai accepté car j'aimais bien l'idée, le format, j'aime bien le Fleuve Noir, c'était un "exercice
de style" qui m'a beaucoup plu. - Comment êtes-vous passée de la comédie à l'écriture ? - J'ai
donc commencé par être comédienne et j'avais besoin de sortir des choses de moi. Mon métier ne me satisfaisait
pas car je n'arrivais pas à dire tout ce que j'avais en moi. Et un beau jour, je me suis dit qu'au lieu
d'attendre derrière mon téléphone pour entrer dans l'univers des autres et toujours être à leur disposition,
je devais essayer de faire moi-même quelque chose. Avec le fait de travailler dans des cours, j'adorais
le texte : Tennessee Williams, tous les auteurs, surtout les Américains, je suis rentrée dans l'univers
du mot et je me suis mise à écrire moi-même. A présent, je suis heureuse car je ne suis plus en demande
des autres, je me crée mon propre travail et j'amène mon univers aux autres. Toute la différence est
là, et je dois dire que c'est très agréable, je me sens beaucoup plus libre. Et voilà ! - Et par
rapport au théâtre, le roman est-il la forme d'écriture que vous préférez ? - J'aimerais bien écrire
une pièce de théâtre, je pense que je le ferai un jour, mais pas pour l'instant. Je crois que ces histoires
pourraient faire de bons films. - Parlez-moi de ce passé de comédienne... - Je faisais partie
d'une troupe qui s'appelait la Compagnie du théâtre des cinquante, dirigée, à mon avis, par l'un des
maîtres du théâtre américain qui s'appelle Andreas Voutsinas, coach et animateur de l'Actor's studio.
J'ai donc appris le métier un peu par cette formation-là, plus que par le théâtre classique, conservatoire,
etc., je ne suis jamais allée dans cette direction-là. - Sans jeu de mots, la comédie, c'est rideau,
ou bien... ? - Ca, je ne sais pas, je n'y pense pas, mais si demain un ami me propose de jouer dans
son film, je l'aborderai certainement mieux parce que je serai plus décontractée, je le ferais avec beaucoup
de plaisir, mais je ne le cherche pas spécialement. Quand on écrit, on a pas mal de travail et il faut
se concentrer dessus, on ne peut pas aller à droite à gauche tout le temps. Il y a des périodes où je
sors et d'autres où je ne vois plus personne, je travaille et pendant des mois je m'isole totalement,
je deviens une vraie sauvage ! - Vous verriez-vous interpréter l'un de vos personnages ? - Quand
j'écris, j'ai les personnages en moi, et je travaille exactement comme un acteur qui prend un rôle, avec
son historique : sa naissance, son enfance, la façon dont il boit, dont il mange, comment il réfléchit,
comment il s'habille, toutes ces questions qu'un acteur se pose quand il aborde un rôle sont les mêmes,
et j'ai vraiment l'impression d'accomplir le même travail de background de la biographie d'un personnage.
Je les connais à la perfection, ces personnages, mais je ne sais pas si je serais mieux que quelqu'un
qui rentrerait dans la peau de ce personnage : je ne l'ai jamais fait et n'y ait jamais pensé. J'aimerais
par contre beaucoup tourner "Mal partout", mais avec un gros travail d'adaptation et de décalage : certaines
choses sont bien pour la littérature mais pas forcément pour le visuel, c'est un support différent et
l'imaginaire ne fonctionne pas de la même manière dans un film et un roman. On constate d'ailleurs souvent
la déception face à l'adaptation d'un livre au cinéma, et c'est normal car on ne peut pas retrouver ce
qu'on a imaginé. - Des auteurs d'influence ? - Je n'ai pas de maîtres de l'écriture, bien qu'il
y ait des écrivains que j'adore, ce sont davantage certains livres qui m'ont marqué, pas tellement leurs
auteurs qui peuvent, dans leur travail aussi, être irréguliers, avec des livres plus ou moins forts,
plus ou moins bons. C'est avec des livres que se sont passées mes rencontres : "Les lettres à un jeune
poète" de Rilke, "Le baron perché" d'Italo Calvino, "La rage noire" de Thomson, Dorothy Parker, etc.,
une nourriture d'horizons complètement divers. J'adore Maupassant, qui est très différent de mon style.
C'est ce qui m'a fait aimer la littérature. Pour ce qui est d'écrire, je pense que j'ai tout puisé en
moi, je n'ai pas fait d'études de lettres, mon travail est toujours très spontané et j'ai l'impression
d'aller chercher dans mes entrailles et de ne rien puiser ailleurs qu'au fond de moi. C'est parfois toujours
un peu douloureux, solitaire, mais c'est aussi ce qui est fantastique, on est le capitaine du bateau,
on navigue dans nos propres eaux troubles ! - Vous dites que la solitude est protectrice. La recherchez-vous
? -J'adore la solitude, me retrouver isolée mais au sein d'une ville, en étant dans sa petite caverne,
son petit bureau, quatre murs dont j'ai vraiment besoin : lorsque j'y rentre, je sais que la vie est
autour et que je vais fouiller dans le terreau de l'existence. C'est aussi pour ça que je fais du cinéma
à côté, parce que quand j'ai fini cette période monacale, j'aime bien m'ouvrir aux autres, ce qui procure
une nourriture permettant de retrouver à nouveau la solitude. C'est une balance qui me permet de garder
mon équilibre. La littérature est quelque chose de nécessaire mais c'est aussi très rude et peut fragiliser.
Ecrire, pour moi, c'est une chose vitale, je vis pratiquement pour écrire, et non l'inverse. C'est une
façon de parler, de se révolter, de dire les choses, de crier, à la portée de tous, avec un papier et
un crayon... - Et à propos de cinéma ? - Eh bien, j'ai tourné un court métrage l'année dernière
avec une amie scripte. Il se promène dans les festivals, a reçu plusieurs prix, mais je ne sais pas,
question de droits, qui le diffusera à la télé. Je m'apprête à en tourner un autre, "La chambre 13",
qui rentre dans une collection produite par la Gaumont, après un concours de scénario pour de jeunes
réalisateurs, chacun réalisant un film de cinq minutes avec le même décor, deux personnages dans un hôtel,
dans la chambre 13, celle de la malédiction, et chaque fois l'un deux meurt. C'est un exercice de style
très sympa à faire. - A propos de décor, on trouve toujours d'horribles maisons en brique dans lesquelles
se situent des drames atroces dans vos livres... - La maison en brique est un peu triste, je préfère
la pierre. La brique est froide, terne, violente. Je ne sais pas ce qu'il restera de notre époque, avec
la façon de fabriquer les maisons. Il ne nous restera que le virtuel, sur des disquettes ! - Le concept
de famille est totalement récurrent dans vos histoires... - Je pense que la personnalité d'un individu
se détermine très jeune, dans le cadre familial et amène à des comportements. Je ne crois pas qu'un être
naisse mauvais, mais la vie autour arrive à le rendre comme ça, même si c'est très basique. Mes personnages
me font raconter l'histoire, je ne fais pas de plan quand je travaille, mes bases sont vraiment le héros
d'un livre dont je deviens en quelque sorte l'esclave au détriment de ma volonté. Je ne me censure pas
et je suis totalement le chemin du personnage. Mes personnages vont jusqu'au bout. J'apprécie énormément
l'intégrité, la franchise, je ne peux pas concevoir les choses autrement qu'à travers ces valeurs simples,
mais essentielles. Mes héros sont tous blessés, déséquilibrés, ils ont tous des plaies béantes à l'intérieur
et sont obligés d'aller jusqu'au bout parce qu'ils n'ont pas grand-chose à perdre. Ils sont toujours
sur cette marge de bascule entre la vie et la mort, ils surnagent et cherchent une issue pour ne pas
se noyer, même si cette issue en forme de délivrance n'est que la mort. - Etait-ce difficile pour
vous de prendre un personnage principal qui soit un jeune garçon plutôt que sa mère ? - J'ai commencé
par faire la mère au travers de son journal, correspondant à sa maternité lorsqu'elle attendait son fils,
et le livre a démarré là-dessus. Puis j'ai décidé d'abandonner cette idée et j'ai écrit à la troisième
personne, pour un côté plus descriptif des choses ; enfin, comme j'écris mes livres trois fois, je suis
re-rentrée dans celui-ci par l'intermédiaire de l'enfant et je suis restée comme ça. J'ai besoin d'entendre
la voix d'un personnage, et j'ai entendu celle de l'enfant, alors c'est lui qui a raconté l'histoire.
Toutes les histoires ont déjà été racontées, tous les thèmes abordés, alors ça dépend de l'angle, de
la personnalité de celui qui va raconter les choses, de son point de vue. Ce gamin a son univers, sa
naïveté, parfois comique dans la tragédie. Il est coupé du monde, ne va pas à l'école, et il voit le
dehors au travers des yeux de cette femme qui est sa mère et qui est totalement déséquilibrée et qui
se refuse à perdre cet amour qu'elle a de son fils. - Iriez-vous aussi loin que vos personnages pour
parvenir à un but ? - Non, j'ai une vie très simple, au quotidien. J'aime les êtres, donc j'aime
les gens, mais je n'aime pas la foule, le rassemblement des êtres. J'aime les individus. Je vis comme
tout le monde. On est tous faits de tiroirs secrets, et l'écriture est ma façon d'avancer, de vivre,
de rendre l'insupportable de la vie supportable, car on vit dans un monde impossible, qui s'est trompé
sur tout. J'ai l'impression de vivre dans un monde virtuel où l'on vous raconte n'importe quoi ; tout
est faussé, la télé, la politique. Je crois qu'il faut essayer de sortir de ce système et de créer une
nouvelle façon d'exister, avec son voisin ou d'autres, mais on ne peut plus continuer à compter sur ce
bordel : si on avale tout, on crève, alors faisons autre chose ! - Et dans les projets ? - Une
nouvelle dans Libération cet été, autour du 10, dans le cadre des cinquante ans du Fleuve Noir, chaque
auteur prenant une station de métro ; et puis un roman, qui ne sortira pas avant l'année prochaine, c'est
encore trop tôt pour en parler. Ca risque de changer beaucoup d'ici-là. Je suis en période de recherche,
de repérages, de documentation. Disons que ça parlera de la folie. Le point commun avec les autres sera
le fait que j'aime parler des personnages qui n'ont pas de limites. Ce sera donc un personnage sans frein,
qui se retrouvera dans des situations extrêmes.. - Etes-vous quelqu'un de pessimiste ? - Par
rapport à la vie, oui, mais je ne suis pas quelqu'un de triste du tout ! - Finissons par vos goûts
musicaux... - En ce moment je n'en écoute guère, mais sinon j'aime beaucoup de choses. "Mal partout"
a été écrit sans musique. "Moi, par exemple" a eu Paul Weller en fond sonore. Sinon, j'aime bien Massive
Attack, Portishead, Tricky. Le problème, c'est que je ne retiens jamais le nom des groupes ! Ah si, Deus
! Et puis Calvin Russell, Tom Waits. Pas trop de variété française, sauf Piaf, Gainsbourg et la bande.
Mais la soupe actuelle... ! ! ! - Ouais, juste bonne à cracher dedans ! Merci, Fabienne Berthaud
Propos recueillis par Jean-Paul Coillard
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