Filter: le naufragé du Bounty


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Presque 5 ans après "Short Bus", Richard Patrick est de retour avec un nouvel album: "Title of the record" et un groupe à 75 % identique à celui qui a accompagné les premiers pas en solo de l'un des nombreux musiciens sortis de l'ombre de l'Homme derrière NIN. Aujourd'hui, Richard revient avec son propre studio, son propre son et une sorte de nouvelle liberté. Direct, brillant, parfois quasiment pop, toujours metal, "The title of the record" est le parfait accompagnement d'une pause café ou d'une bonne cigarette et se laisse fondre dans la bouche.
Interview : JP Coillard & Mr. X, photos : JP Coillard


- A votre avis, quelles sont les principales différences entre "Title of the record" et "Short bus", sorti il y a 4 ans ?
- Je crois que c'est l'évolution, j'ai vraiment appris à chanter sur cet album. Pour le premier, j'avais vraiment peur d'être un chanteur, j'étais assez maladroit et je détestais chanter. C'était si facile d'écrire la musique et de travailler sur ce plan, mais chanter m'emmerdait. Je crois que c'était dû à un manque de confiance en moi. Mais quand on tourne et qu'on donne 278 concerts en un an, on apprend à aimer ça. La voix est devenue mon principal instrument sur cet album et j'étais finalement très fier de m'entendre pour la première fois. L'autre différence concerne la composition : le premier album était en solo et j'ai tout écrit seul, chez ma mère, alors que le nouvel album comporte une plus grande participation du groupe. Geno a co-écrit deux chansons avec moi : il a composé la musique de "It's gonna kill me" et "Skinny", dont je suis très fier, et mon bassiste, Frank Cavanagh, a travaillé très dur, ainsi que mon batteur Steve.

- Cet album est plus direct, presque poppy dans la structure des morceaux, tout en étant très puissant : vouliez-vous vous éloigner du son Wax Trax et de l'image de NIN ?
- Je ne me suis jamais considéré comme appartenant à la scène indus, j'y ai été assimilé parce que j'utilisais des ordinateurs et des boîtes à rythmes, auxquels je n'avais recours que parce que je ne connaissais aucun batteur ! Pour moi, Trent était juste un grand songwriter, ses instruments étaient ses synthés et son studio d'enregistrement personnel, ainsi que son travail avec Flood. Sur le dernier album, les trois premiers morceaux ont des moments très rock, puis ça devient presque électronique et soudain on entend des guitares acoustiques totalement étranges. Je veux faire de la musique qui semble totalement éclectique, je ne veux pas me cantonner à un genre, parce que les genres vont et viennent. Par exemple, le grunge est mort ! Je crois que les meilleurs groupes, comme Led Zeppelin, pouvaient jouer ce qu'ils voulaient, du blues, du gothique, c'était toujours du Led Zep. L'une des choses les plus marrantes que j'aie faites était la collaboration avec Crystal Method pour la BO de "Spawn". Ils m'ont envoyé la chanson et j'ai placé ma voix et quelques riffs de guitare sur des synthés analogiques. C'était intéressant, mais je ne pense pas qu'il y ait un lien entre l'indus (voix faussement menaçante) et moi. Dans ma collection de CD, on trouve Patsy Cline, Chris Isaac, Pantera, les Beastie boys, Run DMC, et bien d'autres. J'aime la musique et je me fous des étiquettes.


- Auriez-vous enregistré cet album seul en studio ?
- C'est intéressant, parce que c'est ce à quoi je m'attendais. Nous n'étions pas en très bons termes : Brian était parti, les autres voulaient participer à d'autres projets et j'ai dit "d'accord, pas de problème". Je peux travailler seul ou avec d'autres s'ils le désirent. Je ne veux pas nécessairement rester isolé, mais c'est comme cela que ça s'est passé pour le premier album : Brian est arrivé, a travaillé à la production et l'a mixé. J'ai aimé travailler avec Geno et Frank. Je peux travailler des deux manières, mais je préfère être entouré de gens.

- Quel a été le principal défi pour vous : le coût de l'album ou l'écriture de nouvelles chansons ?
- Il n'était pas très cher. Des albums comme "So" de Peter Gabriel ou "The Wall" ont coûté cher, mais pas mon album. Au point de vue émotionnel, il a été très difficile. Passer la main à travers un mur parce que ma copine se foutait de moi, aller en prison, perdre des amis, m'engueuler avec ma famille, tout cela m'a beaucoup coûté, mais le processus créatif reste identique, il faut fouiller profondément en soi-même pour créer de la musique qui en vaut la peine. Je n'écris pas de petites merdes, mes chansons sont vivantes !

- Aujourd'hui, que pensez-vous de votre collaboration avec Brian Liesegang ?
- Ce n'était pas vraiment mon partenaire principal, il était plutôt un programmeur, mais je l'aimais beaucoup en tant qu'ami : il était d'abord mon meilleur ami et ensuite mon mauvais guitariste. Lorsqu'il est parti, il m'a dit : "salut, je suis content", parce que je ne pouvais jamais le faire venir en studio, il tournait sans arrêt autour de Dennis Rodman et je lui ai dit : Tu es quoi, une groupie ou un musicien ? Il faisait toujours des conneries et je ne pouvais pas le comprendre. Je ne pense pas qu'il voulait être musicien, mais plutôt star. De toute façon, il n'est pas vraiment un musicien, mais un programmeur, ce qui est différent. Je repense à tous les bons moments que nous avons eu, car c'était un chouette type que j'aimais beaucoup, mais il ne sait pas faire de musique, et si tu ne peux pas faire de musique qui touche le cœur des gens, tu ne le fais que pour de mauvaises raisons. Pour moi, les vidéos font partie du business, on dit passer sur MTV pour se faire écouter du public, mais lui voulait toujours être dans les vidéos.

- Et avec Trent Reznor ?
- A l'époque, j'avais 23 ans, j'étais toujours bourré, je sautais sur scène, démolissais les guitares, la musique n'avait rien à voir là-dedans : je n'étais jamais sur les albums ! C'était une période très marrante, mais pas du tout enrichissante au point de vue personnel. Je ne créais pas et ne faisais rien à part me bourrer la gueule... D'ailleurs, c'est généralement le cas : Trent EST Nine Inch Nails, c'est écrit sur les albums. Si vous voulez être dans NIN, vous ne serez qu'un accessoire, c'est pourquoi tout le monde se tire : Chris, Robin, moi,... Trent use les musiciens comme des Kleenex. J'adore Trent, mais je suis vachement content de ne plus être dans NIN. Ca n'a rien à voir avec lui : si vous êtes un musicien, vous voulez créer et c'est impossible dans NIN à moins d'être Trent Reznor. Evidemment, je me suis beaucoup marré, c'était une fête perpétuelle, mais ce n'était pas gratifiant en tant que musicien.

- Vous avez construit votre propre studio dans votre appartement. Qu'est-ce que cela représente pour vous ? Une indépendance et un plus grand contrôle de votre travail ? La liberté ?
- Je crois que chaque musicien devrait disposer d'un bon environnement pour créer : j'adore Chicago et il y a peu de quartiers où j'aimerais vraiment vivre. Lorsque j'ai commencé à travailler sur cet album, j'ai construit "Abyssinian sons", ce qui m'a pris deux ans, j'ai écrit l'album en un an et je l'ai terminé en 6 mois à LA avec Ben Gross. Je crois qu'il est très important de se sentir à l'aise, sans avoir une maison de disque derrière le dos, qui vous met sous pression. Dans ce cas, on n'a aucune excuse. Je ne voulais pas avoir d'excuses pour faire un disque de merde, je voulais m'assurer que cet album était parfait et je devais donc travailler dans mon propre environnement. Je crois que c'est un album cher par rapport à "Nevermind", mais Nirvana a payé 280 000 dollars rien que pour le studio. Pour "In utero", ils ont déboursé un million de dollars rien que pour Steve Albini, qui ne "produit" pas des albums, il se contente de les "enregistrer". Pourtant, il limite totalement le groupe. Un jour, Kurt lui a demandé : "Est-ce que ça t'ennuie si je fais des overdubs ?". Il a répondu : "Non, ce n'est pas authentique". Steve Albini est un con, il se fait payer un million de dollars et ne veut pas qu'on dépense d'argent pour la production !

- Aimeriez-vous créer votre propre label ?
- Pourquoi pas ? On peut se faire du fric. Je suis déjà libre, parce Warner Brothers est assez cool. Rob Cavalo, qui m'a signé, est un mec génial et un producteur qui a remporté un Grammy award ! Lorsque j'ai dit que je voulais m'auto-produire, il a dit : "OK, prends le fric, crée Abyssinian Sons, fais ton truc, à plus tard." J'ai appris qu'il était en grand producteur quand il a reçu un Grammy et j'ai pensé : "Bon Dieu, quel con je fais !". Warner Brothers respecte beaucoup les artistes et ils m'ont laissé une totale liberté. C'est l'album que je voulais faire. La seule raison pour laquelle je dirigerais un label est parce qu'ils encaissent 90 % des bénéfices. Si j'avais un label, je me ferais du fric, je ne supplierais pas un groupe de retourner en studio pour faire un autre album. Je ne m'occuperais pas de ces conneries, je le ferais pour le pognon. Mais je veux juste être un chanteur, pas le président d'une maison de disques. Evidemment, si je pouvais aussi me faire du fric... Soyons honnêtes : qui veut être pauvre ?

- "Title of the record" est-il plutôt un album de rupture ou de reconstruction ?
- C'est un instantané des deux dernières années de ma vie et de mes sentiments : la maturité, la tristesse. Je crois qu'en vieillissant, on devient un peu plus triste, la colère de la jeunesse devient le regret de l'âge mûr. Neil Diamond vient de sortir un album et il dit qu'il regrette tout ! C'est dingue d'ailleurs, il sort une chanson de Noël. Ce mec est Juif ! Il n'est pas censé croire en Noël. C'est n'importe quoi !

- Vous avez participé à 4 BO de films (Spawn, Demon Knight, X-Files et Crow 2) : aimeriez-vous recommencer et même composer l'entièreté d'une BO ?
- Oui, j'adore les BO. Tout ce qui concerne la musique m'intéresse, qu'il s'agisse de mes propres disques ou de collaborations avec Crystal Method. La seule chose que je regrette est d'avoir fait une reprise, je crois que chaque musicien a quelque chose à dire, mais lorsque Chris Carter vous appelle et vous demande d'interpréter une certaine chanson en tant qu'ami, comment dire non ? J'ai pris 1/2 heure pour enregistrer la chanson, moins de temps que pour la mixer. Pour chaque BO à laquelle j'ai participé, ma chanson a été la première à sortir en single et j'ai gagné plus d'argent que les autres groupes. En plus, en 5ans, je n'ai sorti que deux albums et je veux que les gens sachent que je suis toujours là, c'est le business. Je suis sur le même disque que Marilyn Manson, Crystal Method, Korn et c'est cool parce que je les respecte.

- C'est un peu comme la Ozzfest sur disque !
- Oui ! C'est marrant, j'ai joué à la Ozzfest il y a quelques années et le public nous détestait, c'était probablement l'une de mes plus mauvaises expériences, même si j'ai adoré y jouer. Il n'y avait personne, tout le monde était occupé à boire et à fumer des joints, ce qui est bien, mais pourquoi payer 25 dollars, alors ? Bref, le dernier soir, j'ai offert à Ozzy une boîte de bons cigares et il a dit qu'il aimait beaucoup ma musique. Après, je suis monté sur scène, le public était plutôt hostile et j'ai dit : "Je viens de fumer le cigare backstage avec Ozzy !" et les gens m'ont ADORE ! (Rires) Il a suffi que je fume le cigare avec Ozzy pour devenir cool ! Si j'avais su, j'aurais acheté les cigares le premier jour et pas le dernier. C'est incroyable !

- D'Arcy, des Smashing Pumpkins, chante sur "Cancer". Vous sentez-vous proche de Billy Corgan en tant que songwriter ?
- Non, mais Billy m'a donné de bons conseils. Il m'a dit de rendre mes paroles plus universelles et c'est ce que j'ai fait sur cet album. Les gens peuvent s'identifier à ce que j'écris. J'ai beaucoup aimé que D'Arcy vienne chanter sur "Cancer". Nous sommes amis et elle était dans le studio pendant que j'enregistrais les vocaux et m'a conseillé de le chanter très doucement, avec une voix enfantine. J'ai dit : "Pourquoi tu ne le fais pas ?", elle m'a poussé et a posé sa belle voix sur ces grosses guitares et cette batterie infernale. C'était très original et je suis ravi du résultat. J'étais au milieu de l'enregistrement et elle a apporté une bouffée d'air frais.

- Vous avez dit que "Title of the record" était sur la vraie vie, et la vôtre en particulier. Filter est-il une façon pour vous de raconter votre histoire ?
- Oui, absolument. Je ne suis pas le porte-parole de ma génération, ni du groupe, je ne parle qu'en mon nom. Ca peut paraître égocentrique, mais c'est ce qu'est Filter. Je ne pourrais pas écrire quelque chose qui ne se base pas sur mon expérience personnelle, parce que je serais un menteur et un importeur. Je ne suis que Rich, que cela plaise ou non, un Américain blanc d'une banlieue de l'Ohio. C'est génial, je ne serais jamais venu à Paris si je ne faisais pas de musique.

- S'agit-il plutôt de l'album de Richard Patrick ou de Filter ?
- C'est sans aucun doute mon album et mon groupe, mais je suis heureux d'avoir 3 merveilleux amis et de travailler avec 5 personnes super. Je suis aussi content de déléguer une partie du contrôle à Geno et Ben, je suis plus détendu. Si Ben veut produire, pas de problème ! J'en ai marre de devoir écrire toutes les paroles, enregistrer les parties vocales, jouer toutes les parties de guitare, les basses, programmer les rythmiques : vous voulez un job dans Filter ? Prenez-le ! J'en ai ras-le-bol de tout faire tout seul.

- Peut-on vous comparer à Fletcher Christian ?
- Oui. En fait, Brian est Christian dans Filter et je suis Christian dans NIN ! Mais ils étaient tous les deux tellement entêtés et tordus qu'ils s'annulaient. Dans ma version, j'espère que chacun en retire quelque chose : n'oubliez pas, le capitaine Bleigh, bien que brutal, était probablement le plus grand navigateur de la Royal Navy et est revenu des Indes avec seulement une petite boussole ! Mais on se souvient seulement de lui comme d'un trou du cul ! Fletcher Christian a mal fini parce qu'il était seul, coincé aux Indes, il ne pouvait plus revenir chez lui. C'est pourquoi "Captain Bleigh" est une chanson intéressante : j'ai essayé de m'excuser parce que je ne voulais pas emmerder Trent ni Brian, mais partir était la meilleure solution pour nous tous. Aujourd'hui, je suis plus heureux, parce que j'ai été seul très longtemps et je voulais rendre les gens heureux, mais j'ai compris que j'étais plus heureux avec moi-même en tant que personne, parce que j'aime être entouré de gens mais le fait qu'ils veuillent faire partie de ma vie ou non n'est plus très important : j'ai appris à dire au revoir.

Nous allons donc nous dire au revoir...




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