
La dernière tentation du cuistre
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"Le plombier des âmes", troisième roman de Michael Guinzburg, est le titre original de "The Plumber
of Souls", puisqu'il paraît, une fois n'est pas coutume, en France en exclusivité mondiale. Nul n'est
prophète en son pays. Avec le brio qu'on lui connaît Michael nous conte l'épopée tragi-comique du plombier,
genre d'agent au service du Pape, à travers l'Europe puis aux USA, à la recherche de l'âme à confesser,
à soulager, et ce, parfois définitivement. Non exempt des tentations de la chair, notre homme, qui restera,
tel le Clint de la trilogie Léonienne, l'homme sans nom, ne dédaigne pas, entre deux parties de ping-pong
avec sa sainteté, courir la gueuse comme la pucelle, de cottage anglais en égout parisien. A la manière
de ces récits moyen-âgeux, le plombier écoute ses confessions dans l'avion, le TGV ou, plus commodément,
sur l'oreiller, jusqu'à ce qu'un jour, un ultime voyage semble le rapprocher de la Grande Lumière. Doté
d'un humour féroce et d'un solide appétit pour les choses de la vie tout en pourfendant allègrement guignols
et despotes, Michael Guinzburg nous livre ici un conte décapant, qui laisse d'ailleurs une furieuse envie
de se gratter. Scotty est-il enfin arrivé au ciel plutôt qu'au sommet du monde ? En tous cas, on prie
ici pour que Michael Guinzburg poursuive encore longtemps sa quête, la fleur au fusil et la plume à la
main. Chapeau.
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- Michael, es-tu végétarien ? Tes personnages semblent apprécier la viande... - Non, je ne le suis
pas, mais peut être souhaiterais-je le devenir : je n'ai jamais mangé de rat, mais j'apprécie de temps
en temps un bon cheeseburger ! En fait, j'ai surtout voulu développer le thème du cannibalisme : les
gens mangeant d'autres gens, d'autres créatures, et en fait dévorant leur âme. - Te définirais-tu
comme un gourmet ? - J'apprécie la bonne nourriture, même si je ne suis pas trop connaisseur. Disons
que je sais apprécier quelque chose, sans être pour autant snob. Je ne bois plus, mais peut-être si je
m'y remets j'apprécierai le bon vin. J'apprécie déjà les bonnes conversations, et l'amour quand il croise
ma route. Non, n'écris pas ça ! (rire) - Y a-t-il, dans tes livres et surtout dans celui-là, une
sorte de chemin de la viande à la chair ? - Oui, et c'est le chemin du monde : nous sommes tous des
créatures de chair, de sang, de désirs, d'envies. Si, dans le livre, les personnages sont concernés par
les questions spirituelles, ils sont prisonniers de leur chair et là réside la grande question : comment
atteindre le spirituel lorsque l'on est encagé par sa propre chair ? Nous sommes faits de chair et d'esprit,
et l'on ne peut les dissocier, nous sommes ce que nous sommes et nous devons utiliser ce que nous avons
pour découvrir ce que nous sommes. C'est une bonne question et un grand conflit, car les gens possèdent
généralement ce désir de s'élever, mais sont en quelque sorte maintenus au sol par eux-mêmes. Dans le
livre, le plombier a une théorie comme quoi l'on pourrait accéder à la spiritualité au moyen de la chair,
le sexe, et ce n'est pas une idée très...catholique, je pense. - On sent bien dans le "Plombier..."
cette lutte entre chair et spiritualité... - Oui, à la fin, le plombier décide qu'il lui est impossible
de les séparer et il devient un véritable enfant de l'esprit, qui accepte sa condition humaine et la
transcende. Ce n'est peut-être pas le bon ni le seul moyen, mais c'est le sien. Je ne sais pas si c'est
le mien non plus. - Au bout du compte, le plombier agit-il davantage pour sa quête personnelle ou
pour le compte de l'église qui l'emploie ? - Automatiquement pour lui-même et sa conception de Dieu.
Il a besoin d'être sincère envers Dieu, et non envers l'Organisation du Vatican, car pour lui la Vérité
doit se trouver au bout. Dans la première histoire, il n'est qu'un rouage de la machine, utilisé et qui
ne fait que ce qu'on lui a demandé de faire. Il le fait aussi artistiquement que possible de façon à
en retirer du plaisir, même dans le meurtre. Mais dans la quatrième histoire, il est confronté à un terrible
choix entre l'Organisation et ce qu'il croit vraiment au fond de lui. Automatiquement, il choisit de
suivre son cœur et ce qu'il considère comme étant la vérité. Il prend donc une décision qui aura des
conséquences pour tout le monde, pense-t-il. Choisir de garder le Christ enfant en vie alors qu'il est
né d'une façon excluant tout aléatoire, est-ce une bonne solution ? Si la science est mauvaise, si le
clonage est une horreur mais que quelque chose de bon en sorte, alors est-ce bon ou mauvais ? Le plombier
doit le décider : si Dieu a permis au clonage d'exister, alors le plombier doit le suivre, mais il ne
possède aucune garantie. Il laisse Jésus avec de pauvres Mexicains dans les montagnes, il pourrait être
un simple charpentier ou un toubib de campagne et ne pas sauver le monde. Mais ce sera peut être le sujet
d'un autre livre, cette idée folle ! - Le clonage est-il quelque chose qui t'inquiète ? - Oui,
et c'est comme beaucoup d'autres choses, ça possède tant de ramifications auxquelles on ne comprend pas
grand-chose. Entre de mauvaises mains, ça peut devenir terrible. C'est une sorte d'immortalité, sans
l'être, car il est impossible de transférer la conscience. L'individualité et l'âme sont deux choses
bien distinctes encore de l'existence corporelle, je pense. A quoi pourrait servir un clone, de réservoir
à organes, que l'on pourrait disséquer pour avoir des pièces de rechange ? Je crois que c'est définitivement
un sale truc, un truc de malade, ou si ça ne l'est pas, je demande à être convaincu. - Et, en tant
que palliatifs à certaines peurs, comme celle de la maladie, par exemple ? Certains pensent qu'une certaine
"perfection" les éloigneraient de ces tracas... - Oui, mais de quelle perfection parle-t-on ? Tu
te reproduis toi-même sans aucune garantie. Peut-être que quelques manipulations génétiques permettraient
d'éliminer des problèmes, mais ce n'est plus toi, c'est quelque chose d'autre, alors où est l'intérêt
? Avoir des clones, c'est encore plus égoïste que d'avoir des enfants pour le simple plaisir esthétique
de contempler quelque chose qui nous ressemble. Qui nous ressemblerait mais qui n'est pas nous, qui ne
possède rien de nos expériences, de nos pensées, de nos émotions, de notre âme. Et si par hasard ça nous
ressemblait, ce serait la fin des haricots ! - Et pour les gouvernements et organisations, ne crois-tu
pas que le clonage soit l'étape suivante et supérieure du safe sex et de la recherche de la perfection
? - Ce serait bien possible. Ca va sûrement prendre du temps et ne sera pas simple à réaliser, mais
c'est carrément effrayant. - Même au point de vue militaire... - Oh oui une guerre où tu aurais
autant de soldats que tu voudrais. - Et qui se ressembleraient tous... - L'enfer ! Je ne sais pas
si tous ces enfoirés pourraient créer quelque chose de plus monstrueusement taré. C'est un nouveau siècle
et un monde étrange dans lequel nous pénétrons. Nous sommes assis aujourd'hui à Paris dans une pièce
avec des miroirs et des sièges en cuir, mais peut-être que dans un siècle tout cela n'existera plus.
Tout sera froid et stérile, et sans doute que le processus de déshumanisation et de perte de nos corps
s'accentuera en plaçant toute notre conscience dans des documents sur disquettes, notre capacité mémorielle
et notre âme seront réduites à des disquettes d'ordinateur, et ces disquettes seraient notre mémoire
éternelle, notre forme d'immortalité. On ôtera tout mystère à ces créatures devenues magnétiques, et
le processus est déjà entamé : quand on voit les portables qui se miniaturisent de jour en jour, on peut
penser qu'un jour on nous les greffera dans un recoin du crâne. Mais pourquoi ne deviendrait-on pas alors
des sortes de moniteurs grâce à ces appareils, ainsi on saurait toujours où tu es, qui tu es, et alors
ce serait un jeu d'enfant de contrôler tes pensées et tes conversations, et alors nous serons tous connectés
! Ca fout vraiment les glandes. - A propos de connexion, Bill Gates / Phil Bates une sorte de nouveau
Dieu dangereux ? - Phil Bates est juste un personnage, je ne sais rien de l'homme véritable. Mais
quiconque possède autant d'argent et autant de puissance concentrée me fait peur, comme les générations
précédentes ont pu être effrayées par Rockefeller ou Henry Ford, à part que Gates est beaucoup plus riche
et plus puissant et qu'on ne le connaît que très peu, moi y compris. Les gens qui ont trop de pouvoir
concentré dans leurs seules mains sont effrayants. Si ces gens sont mégalo en affaires, pourquoi ne le
seraient-ils pas au point de vue relationnel, social ou en privé ? - Et la nouvelle puissance des
ordinateurs ? - L'ordinateur est un outil, mais il peut se transformer en esclavage total. Je le
vois à mon niveau personnel d'addiction à l'e-mail, j'avais vraiment l'impression qu'il me suçait la
moelle au début, même si maintenant ça va. J'y allais toutes les cinq minutes, et c'était un véritable
esclavage. Les gens en parlent comme d'une nouvelle liberté, tu peux tout y trouver, etc. C'est sûr,
mais c'est aussi comme toute liberté, celle de la drogue, par exemple, qui te lie les poignets en un
esclavage encore plus profond. Le Web est un monde en lui-même, une grande prison artificielle dans laquelle
tu peux tomber et qui te domineras. Je ne veux pas en arriver là. Et moins tu seras capable de penser,
plus ces médias électronique, comme la télé qui flingue les cellules du cerveau ou le Web dont on ne
connaît pas encore les effets, te dévoreront. Quel intérêt de se fixer devant un écran de quelques dizaines
de centimètres douze heures par jour ? Ca te grille les neurones, quelque part, et les radiations, tout
ça. ET le pire, c'est que moi aussi je suis accro. Oh mon Dieu ! ! ! - Avons-nous besoin, notamment
l'Eglise, d'un nouveau messie ? - Je crois que les anciens ne sont pas mal, que l'église fait ce
qu'elle a à faire et le Pape n'est pas pas un si mauvais gars (NdE : as-tu écouté son disque, Michael
?...). De plus, comme moi, il adore le ping-pong ! Enfin, ce n'est qu'un personnage qui fait des choix
qu'il pense être les meilleurs, et ce sont les siens envers et contre tout. Je ne pense pas que ce soit
une mauvaise personne, juste une victime de son temps et des gens qui privilégient la science au pur
esprit. Beaucoup de gens pensent que l'on doit faire un choix pour vivre dans ce monde moderne. Beaucoup
de religions pensent qu'il va y avoir un nouveau messie, moi je n'en sais rien. L'enfant dans le livre
est davantage un symbole et non une dénomination personnelle, plutôt un espoir pour demain, car le seul
espoir que nous ayons est celui de nous réveiller et de croire à nouveau à l'amour, celui entre les gens,
qui était le message originel de Jésus. Je ne pérore pas, je dis que toutes les grandes religions prêchent
la même chose et je crois que l'humanité en arrive au point où elle oublie cela, oubliant les messages
et tombant dans tous les pièges, notamment celui de la science, mais aussi celui de l'égoïsme, beaucoup
de personnes voulant faire cavalier seul et envoyant tous les autres se faire foutre. Cessons d'être
si égoïstes et donnons. Ce n'est pas un message polémique. Je voulais la fin du livre comme une sorte
d'espoir et d'élévation, alors que l'on voit tous les jours notre monde déchiré. On ne peut faire que
deux choses : s'élever ou s'écrouler. Toutes les religions prédisent aussi un jugement dernier, au cours
duquel tous les méchants seront brûlés et c'est là sans doute que réside le choix du plombier : en gardant
l'enfant vivant, provoquera-t-il ou non l'apocalypse et sera-ce la meilleure chose à faire pour la terre
et nos âmes ? C'est une des possibilités. - Ne crois-tu pas gonflé de faire sauver l'enfant Jésus
par Hitler et les dobermans ? - Absolument, et ça pourrait autant être une grosse blague que quelque
chose de foutrement vrai. Peut être est-ce une pensée impure mais le nerf de la question est là : tout
le monde peut être bon, et même quand il était le petit Adolf et pas encore le grand méchant loup, c'était
une âme innocente. Il n'est pas un péché originel, l'homme l'a créé, nous avons crée Hitler, c'est une
icône de produit de masse, il ne s'est pas fait tout seul. Il était capable d'un ultime geste de bonté
chrétienne, et je ne parle absolument pas de l'holocauste, je ne suis pas du tout en train de dire qu'Hitler
était un brave type, c'était au contraire un enfoiré de première, je le verrais bien écorché pouce par
pouce. Le Hitler du livre n'est pas Hitler, et les dobermanns ne sont pas cinglés à moins qu'on les rende
comme ça, ce n'est pas une question de nature. Ce que je dis est peut être brûlant, mais je pense que
même le pire être humain jamais conçu peut être changé par une présence divine d'amour, ici l'enfant.
- C'est un peu la phrase de Nietschze dans la "Genéalogie de la morale" : personne ne naît mauvais...
- Comment peut-on affirmer que certains naissent purement méchants ? On va prendre les gamins et, suivants
les tests, leur dire : "Désolé, tu es un psycho killer" ? C'est un genre de fascisme, et si tu suis les
indications de la machine, tu te retrouves au point de départ, à anticiper leurs possibilités futures
de les voir mal tourner, de tuer, c'est une sorte d'eugénisme. - On trouve dans tes romans un certain
nombre de japonais, comme l'éditeur ou ..Kaka. Représentent-ils la cristallisation d'une certaine peur
américaine d'un péril jaune économique ? - Non, je crois qu'il y a dix ans, l'Amérique était stupéfiée
de la façon dont le Japon "achetait" l'Amérique. Mais ceux-ci ont trop acheté et trop cher et ont de
ce fait perdu beaucoup d'argent, alors ils ne nous effraient plus. Le Japon a revendu ce qu'il avait
acheté, et voilà. Non, j'avais lu dans un magazine que les Japonais avaient un genre de fétichisme envers
les étrons comme quelque chose de sexuel, et qu'ils les collectaient dans l'attente d'un...moment opportun.
Au sein d'une histoire...de merde, je trouve que les inclure était comme un genre de compliment ! Les
Japonais sont un peuple très intéressant : une fois qu'ils ont décidé quelque chose, ils deviennent très
compulsifs à ce propos. Mais dans l'histoire, ce type qui achète toute cette merde occidentale le fait
pour parvenir à d'autres fins. Ca n'a rien d'une attaque envers les Japonais, que j'aime beaucoup et
que je trouve très intéressants. De toutes façons, on ne peut généraliser à propos des gens. Pour moi,
c'était naturel car basé sur des faits réels. Si tu regarde leur culture, tu t'aperçois qu'ils ont tout
plein de coutumes étranges et d'habitudes sexuelles bizarres. J'avais lu un roman au cours duquel des
gens pelotaient des petites filles dans le métro de Tokyo, et en fait il ne s'agit pas d'un ou deux individus,
mais de toute une culture qui aime à s'exhiber et à draguer des jeunes. Imagine un pays si petit et si
surpeuplé, il doit obligatoirement développer d'étranges interrogations à propos du corps et de la chair.
- C'est aussi le pays de la censure étrange où l'on peut voir des gens décapités ou torturés mais où
il est interdit de montrer les poils pubiens ! - Exactement, c'est très étrange, alors tu peux te
demander comment ils sont en privé. Moi je ne peux pas, ce que j'ai déjà entendu est suffisamment étrange.
Je les aime beaucoup en tant que peuple, malgré tout. - As-tu lu beaucoup de livres européens avant
d'écrire le "Plombier..", comme les "Contes de Canterbury", par exemple ? - Je l'ai lu il y a longtemps
mais je n'y voyais pas de corrélation. Tu es la deuxième personne à m'en parler après Joseph Strick,
le metteur en scène du "Balcon", qui m'a dit que le "Plombier..." était du Chaucer. Pour moi, l'Europe
se pose toujours les mêmes questions, philosophiques et spirituelles, qu'il y a 500 ans. Le contexte
a juste changé, mais on bute toujours sur les mêmes problèmes, on a guère avancé, sauf au point de vue
du style. Les gens de l'époque n'étaient pas effrayés par le corps comme on peut l'être de nos jours,
et l'époque victorienne était encore loin. - Beaucoup de livres italiens, comme au cinéma, possèdent
ce mélange émotionnel de sexe, de religion et spiritualité, comme dans le "Décaméron" par exemple, que
l'on ne retrouve guère en France... - C'est vrai, et je serais très intéressé de voir les réactions
si ce livre était traduit en italien, car il est si provocant pour eux, avec le Pape et tout ça. J'ai
écrit ce livre parce que j'avais faim, et ça a sûrement influencé sa venue au monde. J'étais pauvre,
affamé, mon éditeur, qui n'était pas Grasset, m'avait poussé à écrire quelque chose de provocant, et
l'a finalement trouvé trop provocant. L'idée était que chaque histoire devait devenir de plus en plus
étrange et folle, mais la compagnie d'aviation qui avait commandé le livre a finalement refusé parce
qu'il y avait un trop grand mélange de sexe et d'église. J'ai ensuite situé la seconde histoire en Angleterre
pour être tranquille. Et puis, à l'approbation de Gallimard, j'ai annoncé que la troisième se passerait
dans les égouts de Paris, que j'ai demandé à visiter. Mais à la lecture de l'histoire, il ont trouvé
que j'avais été trop loin. Quand à la quatrième, ils l'ont trouvée encore plus extrême. Moi, je pensais
que cette histoire cimenterait les trois autres et lui donnerait, ainsi qu'au personnage, son unité,
mais l'éditeur a décidé qu'il ne publierait plus le livre. Je pensais alors que personne en France ne
le publierait, aussi je fus très heureux que Grasset le fasse, bien que je pense que d'autres aussi auraient
été intéressés. Beaucoup de gens ont apprécié le message, qui est profondément humain, et pas forcément
négatif ni anti-catholique, mais plutôt anti-fasciste !. - Pourquoi avoir pris la religion catholique
pour cible unique ? - La religion est en fait une métaphore pour beaucoup d'autres choses, et elle
aurait pu être étendue au judaïsme, au bouddhisme, etc. J'espère que les gens ne prennent pas tout au
pied de la lettre, les Catholiques ne sont pas spécialement visés, c'est plutôt l'idée en général. Pas
l'individu qui a sincèrement la foi, plutôt ceux qui dirigent l'église pour l'argent et le pouvoir. Toute
organisation a tendance à faire prévaloir son ...organisation sur son esprit même, et c'est un de mes
propos. Je m'excuse auprès des Catholiques qui peuvent se sentir offensés, mais l'attaque n'est pas dirigée
contre eux. Je ne veux pas me faire tirer dessus (rire) ! - Dis-moi si je me trompe : les trois premières
histoires ont été écrites en France, mais la quatrième aux USA ? - Tout à fait, en Californie, un
peu à New York et le reste dans le Massachusetts et aussi deux ligne écrites en Jamaïque, alors que la
troisième le fut entièrement en France et la majeure partie de la quatrième en Californie. Pratiquement
un an s'est écoulé entre la troisième et la quatrième partie, et beaucoup d'événements personnels et
de désillusions, y compris la séparation d'avec Gallimard que je ne souhaitais pourtant pas. Je leur
suis reconnaissant de m'avoir poussé hors de mes limites pour écrire quelque chose de vraiment spécial
et dont je suis très content, sans paraître trop égocentrique ! Je ne sais pas ce qu'ils vont en dire
à présent : que c'est super et qu'on s'est trompé ou que c'est toujours un tas de merde ? Mais si le
livre marche et qu'il fait le tour du monde, le rejetteront-ils encore ? - A propos de la France,
ton livre y est presque entièrement situé. Que représente ce pays pour toi ? - Le capital d'intellectualisme
global qu'il renferme ; l'endroit de la beauté et de la pensée, des idées, mais aussi des vêtements,
des femmes, etc. Je pense qu'ici se situe la capitale mondiale de l'âme. Pour un Américain, c'est où
l'on va sans le comprendre. Les Américains sont trop stupides pour comprendre leurs artistes, et les
dévorent. Dans ce sens, le cannibalisme du livre représente celui de l'Amérique patron du monde : l'Amérique
dévore sa jeunesse, ses artistes comme des apéritifs, car ils sont les plus visibles et peut-être les
plus faibles car personne ne les défend aux USA. Ceux qui le font ont tout intérêt à être super costauds.
Aujourd'hui, le monde du commerce tue l'artiste avant même qu'il puisse émerger. C'est pourquoi je ne
suis même pas encore publié dans mon propre pays, car ils doivent penser que je suis dangereux ou que
j'ai quelque chose à dire. Jusqu'au jour où ils penseront tirer un quelconque profit de moi, alors là
ils me publieront sans doute. La France pour moi est un endroit super, où je me sens vraiment à l'aise.
J'aimerais beaucoup vivre ici, mais si je le faisais, je ne me sentirais peut-être pas aussi bien qu'un
simple visiteur. J'aime ici la nourriture et la bonne conversation ainsi que le côté pratique des transports,
je peux écrire pratiquement ce que je veux, mais je crois que j'ai beaucoup de choses à dire à propos
de l'Amérique, aussi je serai toujours obligé de passer du temps là-bas. Quand je parle des organisations
et du fascisme etc., c'est davantage de l'Amérique que de l'Europe que je parle. Paris pour moi est beaucoup
plus accueillant ! - Et pourquoi n'essaierais-tu pas de faire des livres universels, un peu à la
manière de James Ballard, dans lesquels tu pourrais situer tes idées n'importe où ? - C'est une idée
intéressante, je vais y penser. Je m'attache sans doute trop à la spécificité, et les gens en France
y semblent moins sensible. Dans "L'irremplaçable expérience de l'explosion de la tête", l'intrigue était
centrée sur Jackson Pollock, mais qui connaît les détails sur Pollock en France ? Ils se concentrent
sur l'idée et s'y identifient. Lorsque je serai plus confiant dans mes capacités en tant qu'écrivain,
je cesserai de suspendre les vêtements sur des cintres, je les jetterai sur le dossier de la chaise,
ou n'importe où ! - Qu'ont en commun le plombier, Roger Lymon et Ed, le désintoxiqué ? - Roger
Lymon n'est pas moi, c'est un arriviste qui me rappelle par beaucoup de côtés Gatsby le magnifique, de
Fitzgerald, qui est à mon sens l'une des plus grandes histoires américaines, et "La perle" de Steinbeck,
que je considère comme la plus grande histoire sudiste. Les deux ont en commun cet échec quant à atteindre
leurs rêves. Lymon, comme le narrateur de Gatsby, est l'éternel voyeur. Il change au contact de ceux
qu'il épie. Mais je suis à la fois auteur et acteur ! Ed agissait sur le cours des choses, et j'étais
proche de lui dans le sens où j'en avais marre de certaines choses et que je voulais me sortir de la
drogue et des dealers. Pour ça, je voulais écrire, pour me sortir de là ; j'avais trente ans et je n'avais
encore rien produit. Roger Lymon, bizarrement, fut le plus facile à écrire, malgré le style, car il était
le plus naturel. Specs est très stylisé, tout comme Ed. Ce deuxième était beaucoup plus aérien, fluide
: même si l'idée n'était pas évidente, son écriture fut beaucoup plus simple pour moi, alors qu'y penser
fut beaucoup plus difficile. A part ça, on trouve toujours des parts de soi dans chacun de nos personnages.
En France, on peut s'identifier à l'universel autant qu'au spécifique : je discutais récemment avec cette
fille du festival de Valence qui me disait s'identifier à Ed. Aux USA, personne ne te dirait ça ! C'était
tellement sympa de parler avec une femme qui a lu le livre et qui a rit aux blagues pipi caca et qui
n'a pas peur de le dire ! Ca me rend vraiment heureux de voir rire les gens en me lisant : j'ai vraiment
l'impression d'avoir fait mon boulot. Le rire est comme un ballon qui nous empêche de succomber à la
gravité mortelle, et la perspective de la mort n'est pas vraiment poilante, c'est pourquoi nous avons
inventé l'idée de la vie après la mort, de l'Eternité, sinon ce serait le blues permanent. Alors il vaut
bien mieux rire quand on peut, écrire et lire de bons livres, avoir de la bonne nourriture et se fendre
la pêche ! - Peut-on dire que le trait commun entre les trois livres soit le mot : "Désintoxication"
? - On trouve une constante du changement en tous cas, ces gens ont besoin de changer le monde autour
d'eux. Curtis et le plombier participent à cette même idée : Curtis est amer, malade et en colère, le
plombier est plein d'amour en fin de compte alors qu'il lui ressemble tout au long du livre. Ce sont
deux orphelins. Un peu comme tout le monde. Nos pères biologiques ne sont pas nécessairement nos pères
spirituels, que l'on recherche tous. Tu devrais peut-être chercher un siècle auparavant qui donna naissance
à ce que tu es dans ta tête. Ce pourrait être quelqu'un d'hier, d'aujourd'hui, ou juste une figure du
père ou de la mère...ou pourquoi pas tes vrais parents. Se retrouver seul dans l'univers sombre, dans
la nuit froide, dans le vide, dépourvu de corps, ce n'est pas une perspective très réjouissante. -
Et qu'en est-il de l'adaptation cinéma d'"Envoie-moi au ciel, Scotty" ? - Pour l'instant, elle est
toujours dans l'impasse. Mais en Europe, un groupe de gens est intéressé, à Glasgow, mais j'ai peur qu'il
n'aient pas beaucoup d'argent. Ewan McGregor pourrait faire du bon boulot et faire émerger le projet,
mais osera-t-il ? Tous les acteurs américains à qui je l'ai proposé ont eu peur de jouer Ed : Tim Roth
n'a pas répondu, mais peut-être ne lui a-t-on pas fait lire ? On ne passe qu'à travers agents et managers
qui font écran, et il faudrait pouvoir atteindre les gens personnellement. Tim Roth, Ewan McGregor seraient
bien, Gary Oldman a refusé, mais comment vraiment savoir, après ça ? Une de mes amies actrices, ici à
Paris, a donné le livre à Sean Penn qui a été assez sympa pour le renvoyer, mais sans que je sache s'il
l'avait vraiment lu. Le problème avec les acteurs, c'est qu'à force de changer de rôles, ils ne savent
même plus qui ils sont ! Quand à le jouer, je ne rêve pas d'être dans le cinéma, je rêve d'écriture et
d'en parler dans des bars ou des hôtels en France avec des gens comme toi, ce qui me stimule. Quand j'avais
dix-huit ans, mon rêve était de venir à paris étudier le cinéma et au lieu de ça, je me suis perdu en
Amérique pendant des années. Quand on est jeune, on a plein de rêves, le tout est de savoir attendre
pour en réaliser un. Savoir ce pourquoi on est fait, c'est la substance de ce rêve... Propos recueillis
par Jean-Paul Coillard.
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