
Alejandro Jodorowsky

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Né en 1929 au Chili, Alejandro Jodorowsky est un personnage exceptionnellement singulier et singulièrement
exceptionnel. Ami du mime Marceau et d'André Breton, co-fondateur avec Arrabal et Topor du mouvement
surréaliste "Panique", auteur de BD avec des dessinateurs tels que Moebius, réalisateur (entre autres)
des inoubliables "Santa Sangre", "El Topo", "La montagne sacrée", écrivain, dramaturge, spécialiste des
tarots, sa biographie et la liste de ses œuvres nécessiteraient un dictionnaire complet. C'est pourtant
en toute simplicité que nous avons été reçus par le grand homme, d'une gentillesse rare, malgré une extinction
de voix tenace et des chats turbulents.
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- Votre dernier roman, "L'enfant du jeudi noir", vient d'être traduit en français. Est-il entièrement
basé sur des faits réels ou est-il romancé ? - Non, c'est un mélange de fiction et de réalité. J'ai
sorti un autre livre, chez le même éditeur, qui s'appelle "L'arbre du dieu pendu", qui retrace mon arbre
généalogique. Celui-ci en est la continuation. Tous les faits sont réels, mais ils sont un peu exagérés,
pour arriver à un mythe. Je me suis basé sur l'histoire de ma famille et celle du Chili. - Est-ce
que le personnage du Rebbé, qui parcourt le livre, vous habite encore aujourd'hui ? - Pour mon grand-père,
qui était fou, ce personnage était réel. Pour mon père, il entrait dans les rêves. Pour moi, c'est un
personnage inventé, mais que je peux utiliser. Quand j'étais petit, on me disait, "Va jouer avec le Rebbé".
C'était une sorte d'ami imaginaire. Mais je ne suis jamais tombé dans le piège de penser qu'il était
réel. - Est-ce que vos enfants le connaissent ? - Mon fils a une fille de 2 ans, qu'il a appelée
Rebecca ! Ca l'a marqué. Mais pour eux, c'est juste un personnage littéraire. Son influence diminue au
cours des générations. - Le rôle de la mère et de la femme est toujours essentiel dans vos histoires,
dans les films ou les romans... - Je pense que le rôle de la mère est essentiel pour tout le monde.
On dit aussi "la mère Eglise". Œdipe est partout. C'est ma grand-mère, Teresa, qui est le début de toute
cette histoire, parce qu'elle s'est fâchée avec Dieu. Ca a précipité mon père dans le communisme. Ca
a provoqué tout un changement de mentalités. - Le personnage de votre mère est aussi très fort dans
le livre, comme dans Santa Sangre, où la mère joue un rôle déterminant. - Elle est un peu castratrice,
mais elle représente aussi l'espoir. - Vous êtes retourné au Chili ? - J'en suis sorti en 1953
et j'y suis retourné 40 ans plus tard. Je suis parti avant Allende et je suis revenu après Pinochet.
Maintenant, j'y vais tous les ans, parce qu'ils lisent mes livres et j'y retourne à chaque fois que j'en
publie un. C'est un pays bizarre, enfoncé entre la cordillère et l'océan. Avant, c'était très isolé,
maintenant ça l'est moins grâce aux nouveaux moyens de communication. Puis, Pinochet et Allende l'ont
rendu célèbre. Avec Allende, le pays est arrivé à une sorte de lyrisme et avec Pinochet à un immense
ridicule. On ne sait pas ce que ça va être maintenant. - Justement, Pinochet est plutôt présent dans
l'actualité... - On invoque des raisons humanitaires pour le protéger. C'est un bon système... -
Est-ce que la politique vous a directement intéressé ? - Jamais. Je n'ai jamais appartenu à un parti
politique, j'en avais assez avec mon père qui était stalinien. J'ai vécu l'utopie communiste tous les
jours et tout ce qu'elle pouvait avoir de ridicule. Je n'ai aucune envie de suivre une politique quelconque.
Je crois que la politique est une gangrène de la société, autant que la religion. Voir le pape ou les
ayatollahs à la TV me donne autant l'urticaire que les politiciens. C'est incroyable que notre société
soit encore à ce stade. Mais je crois que c'est la dernière convulsion d'une pensée périmée. Tu sais
ce qui va abattre tout ça ? Les jeux de rôles. Tous les jeunes se sont rendus compte qu'ils pouvaient
avoir des pouvoirs magiques et que le cerveau servait à autre chose que ce pourquoi on l'utilisait à
l'école. Il y a un grand mouvement chez les jeunes contre le rationnel pour l'ouverture de nouvelles
façons de penser. Ils le font de façon primitive, mais avant, les enfants jouaient seulement à la guerre.
Maintenant, ils jouent à inventer des personnages et des pouvoirs magiques. Le jeu a pris une dimension
énorme et c'est à partir du jeu que l'humanité va changer. L'esprit est en pleine mutation. - Comment
en êtes-vous venu à vous intéresser aux tarots ? - Oh, je fais ça depuis 50 ans. Au Chili, quand j'avais
17-18 ans, on était des poètes et on se soûlait. Vers 3 heures du matin, on arrivait au sous-sol, chez
une vieille Française, que j'ai d'ailleurs incluse dans le roman, et elle nous servait de la soupe et
nous lisait les tarots. A partir de là, je me suis intéressé aux tarots, j'en ai collectionnés, etc.
J'ai parcouru le monde avec Marceau pendant 5 ans, dans chaque ville j'achetais des tarots pour ma collection,
puis peu à peu j'ai commencé à l'apprendre. C'était plutôt les tarots divinatoires, pas en tant que jeu.
J'avais environ 3000 jeux de cartes, mais quand j'ai trouvé le tarot de Marseille, j'ai compris que tous
les autres étaient inutiles. Je me suis alors débarrassé de tous les autres. - Qu'est-ce que le tarot
psychologique, pour les nombreuses personnes qui n'y connaissent rien ? - Quand les gens lisent le
tarot et prédisent l'avenir, c'est une escroquerie, parce qu'on ne sait même pas s'il y aura un futur.
Mais les événements prédits arrivent, parce que l'esprit a été conditionné, donc on crée un futur. Si
on est honnête, on se base sur le présent, on peut résoudre des problèmes actuels avec le tarot en se
basant sur la personne et son passé. Le tarot psychologique ne lit pas l'avenir. - Quand vous êtes
arrivé en France, c'était un choix, est-ce que quelque chose de particulier vous attirait ici ? -
Le Chili est un pays de poètes et d'ivrognes. Tout le monde se soûlait et puis écrivait des poésies.
L'idéal d'un jeune homme chilien à cette époque, c'était de devenir un grand poète. Un grand poète chilien,
///Vicente Uinovro, avait beaucoup voyagé, et tous les jeunes à cette époque voulaient donc aller à Paris.
Moi, je suis venu à Paris connaître Breton, parce que la France a été le premier pays à créer un groupe
surréaliste, avant le Chili. Je voulais aussi étudier le mime. Les deux rencontres ont été féroces, la
première a été celle de Marceau. Je suis allé le voir au théâtre et dans le programme, j'ai mis des notes,
comme à l'école. Alors, je suis allé le voir et il m'a insulté : "Qui es-tu pour me donner des notes
?". Il m'a chassé. J'ai mis une année à me faire pardonner. Breton, c'était pire, je lui ai téléphoné
à 3-4 heures du matin et je lui ai dit, "M. Breton, je suis là". J'avais eu son numéro personnel par
le groupe surréaliste chilien. "Qui êtes-vous ?" et j'ai répondu "Je suis Jodorowsky et je viens sauver
le surréalisme. Je veux vous voir tout de suite." "Mais je ne peux pas vous recevoir maintenant, c'est
trop tard." "Alors, c'est que vous n'êtes pas surréaliste." Il a été fâché pendant 7 ans avec moi. C'était
une grande déception pour moi que Breton n'ait pas pu recevoir un jeune poète à 3 heures du matin. -
Vous avez commencé par le mime avant de faire du théâtre... - Au Chili, j'ai commencé par les marionnettes.
Ensuite, j'ai fait de la danse expressionniste avec ///Curjos. Après, je suis passé au théâtre muet.
En France, j'ai fait du cabaret, puis je suis allé au Mexique et j'ai fait du théâtre d'avant-garde,
Ionesco, Beckett. Je me suis ensuite tourné vers le cinéma, mais je n'ai rien abandonné, parce que j'ai
continué à travailler avec les marionnettes, à écrire des pièces de théâtre, etc. - Vous avez découvert
le cinéma très jeune... - Quand j'étais petit, j'habitais dans un petit village où il y avait une
séance de cinéma par semaine. J'y allais et j'ai eu la chance de voir des films qui m'ont marqué à vie,
comme "Le bossu de Notre-Dame" de Charles Laughton, "Frankenstein". J'ai toujours aimé le cinéma, comme
la lecture, c'était magique. Maintenant, c'est devenu industriel. Dommage... - Ca ne vous a jamais
tenté d'être comédien ? - Je ne sais pas. J'ai joué dans El Topo, mais personne ne s'est rendu compte
que c'était moi, alors... - J'ai entendu dire que vous aviez un projet avec Marilyn Manson. -
Oui, il m'a écrit parce qu'il était très influencé par "La montagne sacrée". Il aimerait qu'on fasse
quelque chose ensemble mais il ne sait pas encore quoi. Je trouve que c'est un personnage génial. S'il
y a une opportunité, on le fera. Son projet de film, "Hollywood", est trop complexe, trop cher et trop
violent. Hollywood ne le fera pas. Il voulait que je le dirige, mais ce n'était pas possible de réunir
le capital, alors on m'a offert de faire un dessin animé. Mais moi, ça ne m'intéresse pas. C'est un travail
trop long, c'est chiant et le metteur en scène n'a rien à faire. - Vous allez faire un autre film
? - Tu sais, maintenant, pour faire un film, il faut passer par beaucoup d'étapes. D'abord, il faut
faire un script. Avant, le script, c'était n'importe quelle merde, tu vois. Maintenant, tout est écrit,
donc le film devient mort. J'ai fait "Santa Sangre" à mesure que le film avançait. J'avais un schéma,
mais quand je trouvais un éléphant, je tournais une scène avec un éléphant, etc. Je pouvais introduire
quelque chose de nouveau, de vivant. En Europe ou aux Etats-Unis, tout doit être écrit, c'est très chiant.
Mais ça me plairait beaucoup de refaire un autre film. Là, le problème c'est qu'ils veulent utiliser
des saletés de la TV. Ils veulent faire des adaptations de trucs pour les petits cons, du style "Friends".
En plus, il y a le problème du capital, maintenant, pour faire un film d'auteur, il faut au moins 4-5
millions de dollars et c'est plus difficile à trouver que 100 millions, parce que dans ce cas, ça devient
un produit vendable. Je pense que le cinéma d'auteur est presque mort. Malgré un grand enthousiasme parmi
les jeunes, il n'y a pas de salles pour passer ces films. Ce sont des salles minuscules, qui ne récupèrent
pas l'argent. Le plus grand producteur, c'est la TV, qui arrive avec sa morale à la con et ses principes,
alors c'est très difficile de faire un cinéma artistique maintenant. Parfois, il arrive un miracle, mais
pas dans mon cas, parce qu'on va miser sur mon nom et que mon cinéma est "culte". On va vouloir utiliser
mon nom pour faire un film commercial. Si j'ai fait "Santa Sangre", c'est parce que le producteur pensait
que je faisais un film d'horreur, avec des assassinats de femmes. Il pensait que ce serait commercial,
mais il n'a pas fait beaucoup d'argent, donc je n'ai pas fait d'autre film. - C'est l'un des avantages
de l'écriture, on a juste besoin d'une feuille de papier. - Oui, c'est pour ça que je fais de la BD,
c'est merveilleux. Mais quand on fait un script, on ne peut pas écrire n'importe quoi. Quarante personnes
te surveillent. Aux Etats-Unis, j'ai fait un script, il leur en fallait 50 copies, pourquoi 50 ? Ces
gens sont n'importe qui, souvent des idiots qui disent ce qu'ils comprennent et ce qu'ils ne comprennent
pas. Alors, il faut arranger le script pour qu'ils comprennent. - Quel type de musique écoutez-vous
? - J'écoute simplement de la harpe celtique, je n'ai pas le temps d'écouter de musique, je ne suis
pas à la mode. Je connais des musiciens parce qu'ils m'adoptent, Peter Gabriel et Marilyn Manson m'envoient
leurs disques. Je te jure que, dans toute ma vie, je suis allé acheter un disque. Mon univers n'est pas
musical, par contre, c'est le cas pour tous les gens qui m'entourent. Mes fils font de la musique, etc.
J'ai un très bon goût pour choisir la musique des films. Mais tu vois, j'ai toujours plein d'idées et
d'histoires en tête, la musique me perturbe. Elle me fait perdre du temps. Pour Manson, je l'ai découvert
à la TV, dans une interview et je me suis dit, "ce gars est génial". Alors, j'ai vu ses clips et je me
suis dit qu'il était génial et bizarre et que tout cela ressemblait à ce que je faisais. J'ai demandé
à Philippe Manœuvre de me donner son numéro parce que je voulais le connaître. Il y a tellement peu de
personnes que j'admire. Il m'a dit que c'était impossible parce que tout cela était très filtré. Tout
à coup, 15 jours plus tard, j'ai reçu un e-mail de Marilyn Manson. Il disait qu'il voulait me connaître
et me proposait d'aller voir sa prestation en Irlande, aux MTV awards. J'y suis allé et il est tout de
suite venu me voir à l'hôtel, on a beaucoup parlé. Il est très impressionnant, beaucoup plus raffiné
que ce que l'on pourrait penser. Après, on a continué à s'envoyer des e-mail. - Vous n'avez pas envisagé
de collaboration pour une musique de film ? - Si, j'aimerais faire un film musical avec Manson. Mais
ce serait très cher parce qu'il devrait venir ici avec ses musiciens. Filmer une tournée ne m'intéresse
pas, parce que je ne peux rien inventer. C'est de là qu'est née la rumeur de notre collaboration pour
un film, mais ce n'est pas du tout fondé. En attendant, on m'a proposé une commande, un polar et ce sera
mon prochain projet, même si je préférerais faire un film personnel.
Jean-Paul Coillard, Photos
: Christophe Valette
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