
Claire Legendre : Meat is murder

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Claire Legendre est niçoise, étudiante en lettre moderne, elle a vingt ans, n'est pas végétarienne. Notamment.
Voilà pour la bio. Après "Making Of" : construction autour d'un film new yorkais d'avant-garde au metteur
en scène au nom à peine voilé, filmant les diverses étapes de la putréfaction d'un corps et la vie des
humains qui lui tournent autour, voici "Viande" / Destruction / digestion / Indigestion, et de cette
chimie corporelle naît un bouquin extravagant, sans pitié, cynique et tendre, impitoyable tant au niveau
de l'idée que de l'action, du fond que de la forme, un jeu terrible dans lequel deux miroirs à visages
de femmes se cherchent sans le savoir puis se recherchent pour se détruire mutuellement, séduites dans
leur horreur par l'image soudain révélée de l'Autre, pour chacune insupportable : Suzanne et Eglantine,
deux jeunes filles pourtant fondamentalement différente et qui désirent avant tout s'échapper d'elles-mêmes,
de leurs vies, de leurs corps, de leurs familles, de leurs amis, de leurs amants, voire de leur sexe,
et se rapprocher d'un rêve inaccessible: le bonheur, celui qu'on n'obtient même pas à grands coups de
dents, de griffes féroces, de couteaux pointus et castrateurs, d'avortements et de vomissements, de flots
d'angoisse et de flots de sang. On meurt beaucoup dans Viande, parce qu'on ne peut pas vivre. Alors,
on se console comme on peut. Et les midinettes de se transformer en cannibales... en quelque sorte. Portrait
d'un nouveau grand écrivain sur la corde, qui sait si bien la tendre pour mieux sauter avec, et nous
entraîner dans son jeu, qui n'en n'est pas un. Les médias adorent étiquettes et amalgames, et aimeraient
bien, c'est si facile, réduire Claire Legendre, à grands coups d'images bidons et de clichés tendances,
à une folle du sexe sans autre but ou à une midinette qui se donnerait, forte du parfum de scandale médiatique,
les moyens de son manque d'envergure en tant qu'écrivain. Et c'est justement là qu'elle leur tourne le
dos, les coiffant au poteau, leur renvoyant leur image de consommateurs de masse, de planificateurs du
bon goût et de la morale, de décideurs du talent, de frustrés envieux de confessions sur papier qui échappent
à leur petit univers, qu'ils voudraient pourtant si grand. Quelque part, "Viande" est dédié aux cons,
de leur making of à leur digestion, et grand bien leur fasse de se rassurer sur d'insignifiantes, pédantes
ou pseudo philosophiques plumes, le paon, qui en fait tout autant, en a bien plus, à l'endroit où d'autres
situent le cerveau de l'homme en société. Et puis, une fan de Cave, Tom Waits et PJ Harvey ne peut pas
être si mauvaise. Ou alors tant mieux !
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-Comment a démarré pour vous l'aventure littéraire ?
-Mon père dirige un théâtre à Nice, et j'ai
donc tout de suite été en contact avec les textes. Du moment que j'ai su que je ne voulais pas être actrice,
l'autre choix qui me restait était de devenir écrivain. On m'avait toujours présenté le fait d'écrire
comme la chose la plus merveilleuse qui pouvait advenir dans la vie, alors je l'ai fait ! Le fait de
vivre dans un théâtre, ça donne au langage une évidence, ça coule de source.
-Et l'idée de départ
de "Making of" a-t-elle été dictée par le personnage de Ferrara directement ?
-"Making of", au
départ, c'était un article des Inrocks de Samuel Blumenfeld qui n'avait pas réussi à interviewer Ferrara
mais qui avait malgré tout réalisé un papier génial, romanesque, de deux ou trois pages. Je voulais passer
un concours de nouvelles policières dans ma ville de Nice, aussi je suis partie de là, et ensuite ça
a donné ce que ça a donné, mais j'étais très heureuse, Ferrara étant mon personnage fétiche, encore plus
rocambolesque lui-même que ses films. J'ai commencé par voir "Snake eyes", puis "The funeral" et j'ai
ensuite commencé à rattraper ce que j'avais loupé avant, et j'ai été complètement fascinée. Son univers
m'a inspirée. Je l'ai juste croisé à Cannes quand il présentait "Black out", et on retrouve des bribes
de l'émission de Canal dans le livre, quand il joue de la guitare et enlève et remet tout le temps son
chapeau, fume et boit tout le temps en pleine projection. Je me suis bien marrée en écrivant "Making
of", enfin pas tout le temps, mais quand même !
-C'est curieux, ce nom de Shoeshine, pour quelqu'un
qui n'est pas précisément "brosse à reluire" ?
-Je trouvais la consonance de Shoeshine très clinquante,
et le rapport entre cette consonance et le sens réel du mot était très savoureuse.
-Peut-on dire
que "Making of" serait les différents regards d'un homme sur différentes femmes qui l'entourent, en faisant
abstraction du personnage public de Ferrara ?
-Il y a de ça, mais aussi pour moi le fait d'écrire
un polar, genre dont je ne possède aucune culture, était intéressant dans la façon de donner différentes
versions de l'histoire et montrant que chacun possède sa propre vérité. Je voulais de toutes façons écrire
à la première personne du masculin, ce qui a fonctionné car, lors de ce concours de nouvelles qui m'a
fait rencontrer mes premiers éditeurs, tout le monde pensait que j'étais un mec, ce qui était pour moi
une grande jubilation : j'étais crédible, la voie était juste, et je me suis beaucoup amusée à approfondir
ce regard d'un homme sur les femmes autour de lui.
-Et la caution d'Arrabal pour la préface, ça
vous a plutôt servie, desservie ?
-Les deux. Ca ne m'a pas tellement servi, simplement ça m'a
fait plaisir, parce que mon père a toujours admiré Arrabal, et quand j'avais trois ans, le premier texte
avec lequel j'ai été en contact a été une pièce d'Arrabal, et je faisais répéter mon père, je lui faisais
apprendre son texte et j'en avais appris les deux tiers par cœur alors que je ne savais pas encore lire.
Par la suite, mon père a réussi à faire venir Arrabal dans son théâtre, il est revenu pratiquement tous
les ans, assister aux créations de ses pièces, j'ai d'ailleurs joué dans l'une d'elles. Arrabal a toujours
été pour moi un maître, quelqu'un qu'on a chance à la fois d'admirer mais aussi de connaître, quelqu'un
d'un peu fou mais de génial, et quand j'ai écrit "Making of" et que j'ai su qu'il allait être publié,
mon père a dit qu'on devrait l'envoyer à Arrabal. J'avais très peur qu'il ne l'aime pas, ce qui aurait
été affreux pour moi. Et en fait, pour Noël, on a reçu le 24 décembre un fax qui était l'avant-propos
du livre, et un super cadeau en lui-même. Arrabal a beaucoup d'ennemis dans le milieu littéraire et éditorial,
et je savais bien que ce ne serait pas forcément une caution qui me permettrait de passer les portes,
mais je lui porte une réelle admiration et je suis très fière au point de vue personnel de pouvoir me
réclamer de lui.
-Dans "Making of", le metteur en scène filme les étapes de la décomposition d'un
corps ; peut-on dire à l'inverse que "Viande" en est la recomposition d'un autre, le processus inverse
? -Oui, pourquoi pas ! Mais dans "Making of" il y avait une prise de position en faveur du glauque,
davantage cliché mais en jouant sur les clichés. "Viande" est beaucoup plus personnel : même en écrivant
la décomposition dans "Making of", je me suis amusée vraiment, rarement avec le deuxième, qui recèle
une véritable remise en question. On y trouve une constante du rapport au corps, puisqu'on ne change
pas du tout au tout, "Viande" est beaucoup plus sincère, moins blasé. Si "Making of" est bizarrement,
un livre macho, "Making of" est un livre révolté, immature, et je dirais presque fier de l'être. Il n'y
a ni prise de posture ni provocation contrairement à ce qu'on peut penser. Pour moi, c'était à l'état
brut avec le travail en plus pour mettre une distance, mais par rapport au corps, ça ne change pas.
-Le rapport entre Shoeshine et Robin Flesh ?
-Le mythe : deux Américains, inaccessibles, avec
cette touche d'humour final de Robin Flesh qui n'est pas ce que l'on croit.
-Le cannibalisme est-il
pour vous la forme d'amour suprême ?
- C'est plutôt symbolique et à mon point de vue surtout le
départ d'une métamorphose.
-Et vous-même, vous seriez plutôt Suzanne ou Eglantine ?
-Il
y a évidemment un côté midinettes dans toutes les filles de mon âge, mais je serais plutôt Suzanne. Eglantine,
c'est la part un peu ridicule, faite d'inconscient, de léger, de frivole, comme on peut tous l'être parfois.
Eglantine est quelqu'un qui paraît, qui fait parler d'elle, Suzanne est quelqu'un qui s'exprime, c'est
leur grosse différence. Complexe de castration universel. Je voudrais qu'on ne soupçonne plus les femmes
ayant acquis un poste d'importance de l'avoir obtenu par séduction, et quand une femme est séduisante,
elle est toujours soupçonnée de s'être servie de ça. Quand on est une femme, il y a déjà des choses qu'on
a pas trop le droit de dire.
-Vous êtes un homme pour une heure ou une journée, vous auriez des
envies spéciales ?
-Ce ne serait pas assez long ! J'irais à la plage ! ! !
-Hermaphrodite,
rêve ou cauchemar ?
-C'est les deux : le fantasme d'une non-identité sexuelle. Elle n'est pas
hermaphrodite, c'est une femme qui finit par avoir un sexe masculin. Mais c'est une femme, et d'ailleurs,
c'est la dernière phrase du livre : je suis une fille.
-Avec quand même une pointe d'humour ?
-La fin, c'est de l'humour, mais avant le petit déjeuner chez papy mamy, ça ne l'est pas du tout.
Je suis quelqu'un de très pudique, je ne parle pas comme j'écris, ce livre en tous cas, car je peux écrire
de façon complètement différente. Le langage est cohérent avec mon sujet et mon propos, je n'aurais pas
pu écrire "Viande" dans un style différent. "Viande", pour moi, est un livre de fin d'adolescence, et
de révolte.
-Trouvez-vous à présent plus de plaisir dans l'écriture ou la lecture ?
-Les
deux, à part que quand je trouve un livre vraiment passionnant, je le lâche et je me mets à écrire !
Je pars à la Villa Médicis dans un mois et pour un an et je suis censée écrire, j'ai plein de projets
en vue. Je n'ai pas l'angoisse de la page blanche, le plus dur est de terminer un livre, une histoire.
Beaucoup de gens écrivent ou rêvent d'écrire, mais la grosse différence est faite par la volonté.
-La mode, les modèles, ça vous intéresse, ou au contraire... ?
-Quand j'ai écris "Viande", j'ai
lu énormément de magazines féminins, exprès, jusqu'à la nausée. J'adore Kate Moss : elle n'est pas sexuelle,
dans le sens où Kate Moss nue, ça ne choque pas, du fait de son manque... d'attributs féminins. Je crois
que quand on ressemble à une héroïne de romans, on n'écrit pas.
-Quelqu'un comme Virginie Despentes
vous a influencée ?
-D'elle, je n'ai lu que "Baise-moi", qui m'a je dirais choquée moralement,
ce qui est étrange car depuis j'ai rencontré Virginie, qui est une fille adorable. Ce qui m'a choqué,
c'est la nonchalance, pouvoir décrire un viol avec autant de nonchalance : si "Viande" est si cru, c'est
parce que moi, tout ce que je dis m'agresse terriblement, je n'aurais jamais pu écrire ça en ayant l'air
de trouver ça presque normal. Pour comparer autrement, c'est un peu la différence entre Bataille et Henry
Miller, celui de "Jours tranquilles à Clichy", celui qui se tape je ne sais combien de nanas dans la
journée et que ça ne lui fait ni chaud ni froid. Je préfère de beaucoup Bataille, et d'ailleurs le livre
est dédié à Pierre Angélique, un des pseudos de Bataille, et j'adorerais faire une thèse de doctorat
sur lui un jour. Un grand écrivain méconnu que l'on croit connaître, comme cette "Histoire de l'œil"
ramené à de la vulgaire pornographie...
-Ca se vend mieux !
-C'est sûr...
-On trouve
beaucoup d'autres choses, comme le "Bleu du ciel", ou le "Procès de Gilles de Rais"...
-...qui
est magnifique. J'espère venir à bout de la philosophie de Bataille en vieillissant. Mais pour ça, je
devrai vivre vieille !
-Et vous continuez vos études ?
-Oui, je viens d'obtenir un deug
de lettres modernes. Je ne suis pas du tout normalienne, comme on n'arrête pas de l'écrire partout, je
suis lauréate du concours général, ce qui explique peut-être la confusion.
-Pas de rapports entre
"Viande" et "Carne" ?
-Je sais qu'il existe, mais je ne l'ai toujours pas vu. Le cinéma à Nice,
c'est pas tout à fait ça, et en vidéo, c'est moins bien malgré tout, surtout en VF. Les attaques contre
"Seul contre tous" sont la preuve qu'il est beaucoup plus facile de casser que de défendre, et attaquer
l'extrême droite est plus facile médiatiquement que se frotter à d'autres problèmes.
-Et à propos
de vos goûts musicaux ?
-J'écris en écoutant de la musique : il y a beaucoup de Nick Cave et de
PJ Harvey dans "Viande", du Velvet aussi, Ottis Redding. Mais ce matin, avant de prendre l'avion, j'ai
écouté "Fun House" dans la voiture : "I feel ALLLLLRIGHT ! ! !" J'adore Arno aussi, et puis les valses
de Strauss. Et Léonard Cohen. Mais Nick Cave reste mon héros, je l'ai vu à Nice espérant obtenir un autographe,
et là je me sens redevenir midinette ! (suit une grosse discussion en fans du grand Nick, trop longue
pour être rapportée ici). Et puis Theo Hakola, et plein d'autres choses que je n'ai pas cité. Et j'ai
redécouvert "I'm the walrus" des Beatles, qui ont encore beaucoup plus innové qu'on ne le pense. Patti
Smith, surtout l'album "Easter". Et Marilyn Manson, récemment : la reprise de "Sweet dreams", il faut
le faire, surtout que l'original n'était pas vraiment terrible terrible. Et "Harvest" de Neil Young.
Et Tom Waits, bien sûr...
PROPOS RECUEILLIS LE 13 SEPTEMBRE 99 A PARIS PAR JEAN PAUL COILLARD.
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