
LTNO : La foire aux atrocités

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D'abord vint l'homme, puis la musique, enfin la machine. Le premier, charmé par la seconde, se laissa
tenter par les sirènes de la troisième, qui l'enchaîna à son rocher, lui liant les mains, le sexe et
la pensée. Enfin, homme et machine étant devenus obsolètes, il fallut bien les utiliser d'une façon ou
d'une autre, un genre de compromis pour un nouveau siècle, un nouvel usage du métal et du plastique,
de la chair et de l'œil, d'un corps trop chaud et d'un autre trop froid, mais qui tous deux auraient
une multitude sons et de cris en réserve ; une forme d'écologie inédite dans laquelle l'esclavage de
l'un par l'autre puis l'inverse ne se produirait plus de façon sournoise et insidieuse, mais éclaterait
au grand jour, révolution sexuelle et industrielle intimement liées générées par une nouvelle Eve au
corps flou, au sourire recomposé, au patronyme fait d'initiales, résultat d'un ancien nom et forme d'hommage
mais aussi d'infiltration à l'Alphaville qui est le nôtre. Album transparent, translucide, images compactes,
denses, sons mélangés de velours et de verre brisé, de piqûres d'acier et de chaleur d'épiderme, le tout
mêlé, mélangé, remixé, un Crash de douleur et de plaisir, d'autoroutes désolées ou de parkings d'aéroports
déserts, un orgasme reconsidéré, repensé, puis ressenti et qui se distille aux quatre points cardinaux
avec une force à la hauteur de son attente. Machines domptées, instruments synthétisés, homme objet,
nu et immobile. LTNO : Global cut, samplers et sans reproches. Rencontre avec Emmanuel, chanteur.
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-Composer à partir de samples, recycler sons et images jusqu'à l'idée de groupe, c'est une bonne entrée
en matière pour approcher le concept LTNO ?
-Oui, et d'ailleurs le titre de l'album, "Global cut",
est déjà orienté dans ce sens là. Auparavant, j'ai travaillé avec un autre groupe, et à présent LTNO
a mis au point le concept de ne quasiment pas composer à partir d'instruments, la guitare principalement,
moi étant guitariste à la base, pour obtenir un nouveau type de musique. Mais lorsqu'on part avec des
guitares, on les sample et on les découpe. C'est un flou organique pour en fait mieux y revenir, car
l'idée dans LTNO c'est de faire une sorte de ping-pong entre tout ça : pas une fusion totale, notre musique
étant plutôt hybride que fusionnelle, mais elle ne consiste pas non plus en une totale opposition entre
l'organique et le cyber : on a atteint un autre stade et le débat n'est plus vraiment là. Si certaines
choses "frottent", ça devient aussi quelque part naturel, comme l'informatique pour la nouvelle génération.
Ce sont ces point là qui nous intéressent.
-Parle-nous de ces concerts pour deux spectateurs uniquement,
ce "système de la tente".
-C'est venu au départ pour échapper aux sempiternelles versions acoustiques
quand on n'a pas nécessairement les conditions optimales de son pour faire un concert, comme les showcases,
par exemple. On voulait garder une énergie électrique et en même temps ne pas avoir à subir ces aléas
techniques. Et puis est venue cette idée des anciens juke box d'autrefois, quand tu mettais une petite
pièce pour écouter un morceau. On s'est dit qu'on allait faire juke box vivant, avec nous en personnes
réelles, et sans qu'il y ait besoin de mettre cinq francs en plus. Les gens, deux spectateurs à la fois,
peuvent choisir le morceau, ça dépend de notre envie, des circonstances. On a découvert pas mal de choses
avec cette idée, et les rapports entre musiciens et public sont assez différents car on se retrouve exprès
dans un espace petit et confiné, un cube de 2m 30 sur 2 m 30, dans lequel on est quatre musiciens, plus
parfois le pied de micro, et on est là, à six ou sept, dans ce petit espace, un genre de maison de poupée
avec des lumières en miniatures, comme un mini stroboscope, et lorsqu'on joue, une véritable intimité
se crée avec ces deux personnes. Et suivant les couples successifs, on joue les titres totalement différemment,
même sans le vouloir. Dans les concerts dits "normaux", on n'arrive jamais à ce contact, et de plus,
là, tu les vois, puisqu'ils sont à quelques centimètres. De plus, de l'extérieur, on n'entend que ma
voix et des petits bruits faits par les pads de batterie, et les respirations des musiciens aussi. On
s'est fixé à deux spectateurs pour cette idée d'intimité, mais parfois il y en a eu trois. Au delà, ce
n'est plus pareil, une entité publique se constitue. Un seul, et ce serait beaucoup trop long ! Une autre
idée développée par le principe de la tente est celle du nomadisme : on peut s'installer n'importe où,
avec pour seul impératif une prise électrique, en créant une sorte de mobil-home concert ! Le dernier
endroit où on a joué comme ça s'appelait le "festival dans la rue", près de Paris, qui mélangeait beaucoup
les genres. Nous étions dans un endroit plein d'installations vidéo. On a joué dans des galeries de peintures,
dans des soirées, on peut s'adapter à tout.
-Est-ce, après une redéfinition du groupe et du public,
une nouvelle façon de redéfinir le couple, en commençant par votre public ?
-Complètement. Le
fait intéressant est qu'on soulève des questions, des interrogations, cette idée de lancer des choses
pour que l'esprit se mette un peu à fonctionner. On ne propose pas de solutions, juste des pistes ! Ce
qui est aussi important chez nous, c'est de conserver une certaine spontanéité, une sauvagerie qui fait
complètement partie de l'idée LTNO : induire le loup dans la bergerie, notre culture rock en quelque
sorte...
-Avez-vous rencontré des problèmes de censure pour vos spectacles, avec l'homme pied
de micro, notamment ?
-Non, étonnamment. La seule fois où on a dû effectivement changer le show,
c'était pour un concert à Paris, en plein air, pour la fête de la musique à Denfert Rochereau, et donc
ouvert à tout public. Là, avec quelqu'un de nu sur scène, dans un spectacle gratuit, on se serait retrouvés
hors-la-loi. Les organisateurs nous avaient donc demandé de réfléchir à une autre idée. On avait déjà
emballé notre pied de micro à d'autres occasions, on l'avait cellophané, ce qu'on a fait à nouveau, et
ça ne nous a pas posé de problèmes. La première fois, c'était d'ailleurs dans une FNAC, et on avait trouvé
ça marrant de l'emballer comme un CD, on lui avait collé des stickers divers un peu partout. Idem pour
la pochette du disque, transparente : on ne voulait pas d'image figurative par rapport au groupe, on
voulait que ça reste assez mystérieux, justement pour que ce dérapage, cette sauvagerie évoquée plus
tôt, on ne l'ait qu'une fois le disque dans la platine. Un genre de piège !
-Comment avez-vous
rencontré Paul Kendall et qui a choisi l'autre ?
-On avait pensé à diverses personnes pour produire
l'album, et Paul Kendall nous a été proposé par Olivier Lebeau, directeur artistique chez Naïve. On a
écouté ce qu'il faisait, et en fait on en connaissait déjà beaucoup ! On lui a envoyé une maquette, et
il a accroché immédiatement, on s'est rencontré et tout a roulé tout de suite. On était assez impressionnés
de ses références musicales, et on s'est dit qu'on ne s'était pas trompés, et on est super contents du
résultat. Il a une manière de fonctionner hyper respectueuse dans son travail par rapport aux artistes,
il a une éthique très droite par rapport à ce qu'il produit et il fait vraiment des choix, notamment
celui de produire ou pas. Il n'impose jamais son état d'esprit, le travail partant d'un entendement de
base. Il y a bien quelques apports, mais on en discute, on argumente, ce qui reste très positif.
-A propos de Kendall, as-tu écouté le nouveau NIN ?
-Non, pas encore , mais je n'ai pas vraiment
peur !
-Trent Reznor, Kubrick de la musique : star qui se cache, immense talent, peu prolixe...
-Je suis fan ! Et en plus, j'ai toujours gardé en moi une âme un peu adolescente, mais si j'ai un
certain recul qui me permet de ne pas tomber dans tous les pièges, j'aime avoir encore cette naïveté
de pouvoir être fan, être mystifié, sans tomber dans le premier degré, de garder une sorte d'imaginaire
comme ça. C'est aussi ce qu'on trouve chez Manson, ce côté fan, adolescent, qui fonctionne totalement,
mais si tu vas plus loin, le personnage est intelligent et il y a plein de choses derrière qui, si tu
fouilles un peu, te renvoient à toute une culture.
-Cinq disques qui t'ont marqué ou t'ont décidé
de faire de la musique ?
-"Never mind the bollocks" des Pistols, "Hérésie" des Virgin Prunes,
"Rock bottom" de Robert Wyatt, "Haus der Lüge" d'Einztürstende Neubauten. "Rock bottom" m'a beaucoup
marqué, me ramenant à un inconscient de l'enfance, car mes parents écoutaient beaucoup de musique, et
j'ai baigné dans toute cette musique là. Je l'ai redécouverte plus tard, car adolescent, j'étais à fond
dans la génération punk et new wave et batcave qui allait avec un rejet total des seventies. En fait,
il était toujours là, dans ma tête. Après, ca dépend des humeurs...
-Pour les malheureux ne possédant
pas de CD-rom, peux-tu nous parler de celui qui figure avec ce premier album ?
-La plage CD-Rom
peut fonctionner d'une manière quasi autonome, ce n'est pas juste une illustration. Elle est issue de
l'album, tous les sons viennent de boucles et de samples de nos morceaux, retravaillés par Servo, qui
travaille à la fois là dedans et pour des musées, ainsi que Laurent Ho. Son principe tourne autour de
l'aléatoire en beaucoup de petits programmes gérant l'ensemble des plages graphiques, visuelles et sonores,
ce qui donne une sorte de gros remix toujours un peu en mouvement, avec pas mal de pièges à l'intérieur
: si tu bouges la souris, tu peux parfois ne pas accéder à la plage suivante !
-"Global cut" est
également sorti en vinyle : la forme est elle aussi importante que le fond ?
-Oui, c'est qu'on
disait tout à l'heure, ce côté un peu fan. J'aime bien les objets, les vinyles en sont, comme des collectors.
On reste dans l'outil. On peut être assez fétichiste des objets, ça ne reste que des objets !
-Penses-tu
un jour élargir la palette disque, scène et CD-Rom au support vidéo ?
-C'est pas spécialement
un projet particulier. Trois clips vont être fait au total sur cet album. J'ai moi-même réalisé pas mal
de petits films, qui ont été utilisés sur les albums des tétines, en super 8, et ça, j'ai envie de le
continuer, mais pas forcément sous la forme de clips.
-Toi qui lis beaucoup, cinq livres qui t'ont
marqué ?
-Dans le groupe, de manière plus ou moins évidente, repasse à un moment donné tout ce
que j'ingurgite : "Ainsi parlait Zarathoustra" de Nietzshe, "Ferdin Durke" de Gombrowitz, un de mes auteurs
fétiches, je les donnerais tous ("Pornographie", "Cosmos", par exemple...), "Le moine" de Lewis, traduit
par Arthaud, "Là bas" de Huysmans. Et Bataille, et beaucoup d'autres. "Histoire de l'œuf".
-A
propos de littérature, que penses-tu du disque de Maurice Dantec et Richard Pinhas, Schizotrope ?
-Je le trouve intéressant, au niveau de l'expérience, sans que ce soit le disque qui a révolutionné ma
vie. Je me sentirais plus proche d'une sorte de cut-up global de l'écriture, surtout avec aujourd'hui
justement cette corrélation avec tout ce qui a été développé dans la beat génération au point de vue
manière d'écrire et la musique et qui est vraiment issue de cette idée là , cette nouvelle manière de
composer, avec des samplers etc, c'est plus dans cette démarche là que l'idée d'écriture et musique m'intéresse.
-Aimeriez-vous obtenir un succès international, et celui-ci correspondrait-il à votre démarche ?
-D'une manière générale, je n'aime pas les trop grands concerts, mais le dernier important qu'on
ait fait, aux Eurockéennes, se déroulait devant 10 000 personnes, ce qui commence déjà à être une grosse
scène, c'est en même temps quelque chose d'assez excitant, grisant, agréable. On n'a pas une idée élitiste
de notre musique, le ghetto de l'underground ne m'intéresse guère non plus. On conserve une sorte d'éthique
par rapport à ce qu'on fait. La seule chose que je puisse dire, c'est qu'il arrive un certainpoints où
une musique qui n'est pas très évidente se met à fonctionner de façon plus large, mais il se peut que
ça n'arrive jamais. On verra ! On a déjà joué pas mal à l'étranger, et dernièrement en Espagne et au
Portugal, l'année dernière, en première partie des Young Gods, avec des réactions excellentes de la part
du public. Surtout au Portugal, où les Young Gods vendent beaucoup et ont vraiment un statut de stars,
avec un public assez jeune, très ouvert, qui connaissait les paroles par cœur, dans des salles bondées.
Notre album n'était même pas encore enregistré, et tout a super bien fonctionné. Et en juin dernier,
au Canada, c'était super aussi, et on y retourne en décembre.
-En est-il fini des Tétines Noires
?
-Dans mon esprit, c'est en stand by, la marmotte pour l'instant. J'aime bien garder cette idée
d'avoir différents noms, différentes facettes, et pouvoir s'en servir à tout moment. Une sorte de liberté,
et c'était bien pour ça de faire LTNO, sans totale rupture ni reniement, de par ses initiales en premier
lieu. Mais en changeant de nom, tu peux te renouveler sans le faire en rapport avec un autre. La formation
a changé entre les deux groupes, mais je pense qu'il se repassera sûrement des choses avec les Tétines
Noires.
-Comment vois-tu le futur d'LTNO ?
-Je n'ai pas une vision très lointaine de ce
qui se passera dans ma vie, j'avance par bribes. Pour LTNO, on a pas mal de projets, une reprise qui
devrait sortir en printemps, une cover qui risque d'être surprenante. On attend un contrat international
sur l'album, qui pour l'instant n'est qu'en import, sans réelle distribution à l'étranger. Sur ce, on
enchaînera par de grosses tournées dans le monde entier. Et puis on pense déjà au nouvel album. Le principe
du groupe reste le même, sur la base de deux personnes, mais complètement ouverte aux collaborations,
avec des différences entre le studio et la scène, en laissant toujours la porte ouverte, elle aussi...
(Propos recueillis par Jean Paul Coillard et Mister-temps-X le 3O septembre 99 à Paris.)
L'album
"Global Cut" est disponible sur Naïve Records.
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