
Neurosis : Etat de grâce

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Les disques de Neurosis ou de son alter ego Tribe of Neurot et les concerts du sextet californien sont
des expériences exceptionnelles, confinant pratiquement au mystique : de "Enemy of the sun" à "Times
of Grace" en passant par "Souls at zero", de grandes vagues sombres et froides déferlent sur vos oreilles
en glaçant tout sur leur passage, emportant comme fétus de paille les amateurs frileux et les conceptions
musicales un peu trop tièdes. Neurosis est un clan, une tribu solitaire, préférant de loin son cercle
fermé à la compromission inhérente au big success. Neurosis est noir, terrible, ses textes effrayants
et sa musique comme un grand paquebot dont la sirène, dans la nuit de plomb, déchirerait les tympans
de plus d'un Hollandais volant égaré. Neurosis, depuis 85, a influencé pas mal de monde, mais Neurosis
s'en fout. Parce que Neurosis, contrairement à beaucoup, existe toujours. Ce gang terrible aurait il
enfin trouvé le secret de l'immortalité ? En tous cas, pour la dernière date de ce périple européen,
Neurosis a prouvé que l'on pouvait encore en prendre plein les dents et les oreilles, plein les yeux
aussi, avec ces diapos qui défilent en arrière-plan et ces regards terribles de loups des steppes qui
martèlent, cognent, défoncent, se moquant bien que l'on soit avec ou contre eux : eux, ils avancent,
inexorablement. Rencontre avant la charge avec Steve Von Till, l'un des deux guitaristes/barbus/chanteur
des cavaliers de l'Apocalypse...
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- Votre dernier album s'intitule "Times of grace", peut-on dire qu'il s'agit d'une bande-son pour l'Apocalypse
?
- La "bande-son pour l'Apocalypse" n'est qu'une étiquette, que les gens associent souvent à
notre musique. Je suis là depuis de nombreuses années et je me fous de l'Apocalypse. De toutes façons,
je ne crois pas en l'Apocalypse comme un événement unique, nous confrontons peut-être des aspects plus
négatifs de l'existence, des énergies négatives, des émotions intenses, mais de façon plus subtile :
tout n'est pas noir ou négatif. Ce qui m'intéresse, c'est être épanoui, satisfait, savoir que l'on a
réussi à surmonter des épreuves pénibles. Nous ne voulons pas créer une bande-son pour l'Apocalypse,
mais un environnement émotionnel pour une expérience de vie.
- Neurosis est une sorte de tribu,
de société secrète, cette indépendance est-elle très importante pour vous ?
- Oui, comme je l'ai
déjà dit, les gens se font de fausses idées, nous ne vivons pas en communauté comme des hippies, mais
nous nous côtoyons, ainsi que nos familles, depuis longtemps et cette connaissance approfondie joue un
rôle important dans le groupe. Neurosis joue un rôle essentiel dans notre vie et c'est ma seule conception
de cette musique.
- Parle-moi de Tribes of Neurot...
- Il y a 5 ou 6 ans, nous nous sommes
rendu compte que nous avions beaucoup d'idées artistiques tournant autour des idées et philosophies traitées
par Neurosis sous forme de rock. Nous composions déjà des morceaux beaucoup plus atmosphériques, plus
"ambient", à défaut d'un meilleur terme. Après avoir incorporé certains de ces éléments dans Neurosis,
nous avons compris qu'il serait plus logique de créer une autre entité, non seulement pour composer d'autres
types de musique avec les mêmes émotions que Neurosis, mais également pour créer quelque chose en dehors
du rock, qui symboliserait le même esprit dans d'autres formes d'art. Evidemment, pour l'instant, nous
vivons pour le rock, et le temps que nous passons en tournée nous empêche de nous concentrer sur de nouvelles
formes d'art. Je crois que nous allons entamer un projet sur CD-ROM et nous souhaitons explorer davantage
la vidéo et les films, mais les efforts investis dans nos shows nous prennent beaucoup de temps. Tribes
of Neurot a sorti quatre albums : "Rebegin", "Silver blood transmission", "Static migration" et le dernier,
"Grace", qui est le compagnon de "Times of grace" et le plus intéressant à ce jour. Il a obligé Tribes
of Neurot, qui est généralement beaucoup pus libre et spontané, axé sur l'impro, à respecter une structure,
car nous voulions avoir la même énergie dynamique et la même émotion, mais sans rock ni rythme. Ainsi,
avec des textures et des mélodies identiques, il s'agit d'une approche différente à un même morceau qui
oblige à se concentrer sur l'émotion plutôt que sur les notes. Nous voulions que Neurosis et Tribes of
Neurot fassent leur propre version d'un même morceau et la suite logique était de les jouer simultanément.
- Et Neurot Recordings?
- "Grace" est le premier album sorti sur Neurot Recordings. Nous voulions
avoir notre propre label depuis des années, sans en avoir les moyens. Maintenant, notre situation est
assez bonne, même si on ne vend pas beaucoup en Europe, notre distribution est bonne aux USA. C'est une
étape logique pour un groupe comme nous, nous n'avons jamais eu de problèmes de contrôle avec nos labels,
ils savent avant de travailler avec nous que nous voulons avoir un contrôle total sur tout ce qui concerne
le groupe. C'est plutôt quelque chose pour l'avenir, peut-être que nous pourrions sortir les albums de
gens qui ont des idées similaires aux nôtres et donc faire connaître aux fans de Neurosis des styles
de musique qu'ils n'écouteraient pas en temps normal.
- Vous ne jouez jamais de morceaux de Tribes
of Neurot live. Pourquoi?
- Cela ne fonctionnerait pas, les concerts sont spontanés. L'écoute
simultanée des deux CD est une affaire de subtilité et il n'y a rien de subtil dans les shows live, c'est
plus la bête que le cerveau qui parle ! Tribes of Neurot est plutôt une expérience à faire à la maison.
- Il n'existe aucune vidéo de Neurosis : avez-vous un projet dans ce domaine, par exemple un film
basé sur la musique de Neurosis ?
- C'est ce que nous voulions, mais comme toujours, nous avons
manqué de temps et de ressources. Nous avions réalisé une vidéo comprenant certains morceaux de "Enemy
of the sun" et "Through silver in blood", mais nous avons trouvé la qualité insuffisante et avons abandonné
le projet. Nous avons tout de même réalisé deux vidéos, dont une pour le morceau "Under the surface"
(extrait de "Times of grace"). C'est la première fois que nous avons accepté de tourner une vidéo, après
de nombreux débats, car nous avons toujours trouvé les vidéos inutiles. Je crois que cette vidéo est
assez bonne, réalisée de façon plutôt artistique. Elle nous montre en train de jouer live et je pense
qu'elle arrive à en rendre l'intensité et le flux d'énergie entre le public et nous. Nous aimerions beaucoup
faire une vidéo en long format, plus expérimentale, mais nous manquons de temps. Un jour, peut-être...
- Les éléments jouent un rôle très important dans vos textes : le feu, l'eau, la terre, le ciel,
etc.
- Ils sont fondamentaux, nous sommes constitués d'eau, de feu, etc. En particulier, lorsque
l'on écrit des textes pour un groupe tel que Neurosis, on veut essayer de créer des images avec les mots
et susciter des émotions plutôt que de raconter de petites histoires. Les paroles créent une atmosphère,
ce qui permet à l'auditeur d'accorder moins d'importance aux mots eux-mêmes, qui se fondent dans la musique.
La voix devient ainsi un instrument comme les autres.
- Vous avez travaillé avec Steve Albini
pour "Times of grace" : comment cela s'est-il passé et que vous a-t-il apporté ?
- Nous avons
beaucoup appris sur l'enregistrement, car il est ingénieur et non producteur, je crois qu'il le dirait
également. Il est ingénieur dans le sens traditionnel et scientifique du terme : il veut enregistrer
la musique exactement telle qu'elle est jouée. Il aime le son brut et naturel, avec toutes ses imperfections.
Il a beaucoup d'expérience et de connaissance de l'équipement, il nous a beaucoup appris à cet égard.
L'enregistrement a été très facile, nous nous sommes très bien entendus, nous partageons une certaine
esthétique, avec Big Black, Shellac, des trucs assez sombres et durs. Nous n'avons donc pas dû perdre
de temps à essayer de lui expliquer ce que nous voulions, il suffisait de le faire. Le son était excellent,
la batterie et la guitare étaient extraordinaires.
- Quel est le secret de votre longévité ?
La foi ? L'amitié ? Les deux ?
- (Rires) Les deux ! La musique et cette fraternité sans égale.
Parfois, nous avons l'impression d'être des sortes de compagnons d'armes à la fin d'une tournée, car
nous avons partagé les mêmes expériences. C'est la musique qui nous y pousse et nous devons sacrifier
certains éléments de notre vie, ce qui n'est pas facile, mais je crois que nous considérons la musique
comme primordiale. Je ne sais pas si cela veut dire que nous ferons du rock et des tournées toute notre
vie, nous commençons à nous fatiguer ! Nous sommes un peu comme une tribu, nous traversons des hauts
et des bas, mais c'est l'œuvre de notre vie...
- Quelles étaient vos influences au début de la
carrière de Neurosis ?
- En fait, je ne suis pas l'un des fondateurs du groupe, je l'ai rejoint
il y a dix ans, mais je connaissais bien les membres, je les fréquentais. Le principal objectif était
de faire quelque chose de nouveau, sans copier personne. Nos influences varient constamment, au début,
nous aimions beaucoup Black Sabbath, Black Flag, le hardcore. Certains groupes faisaient du punk très
agressif, avec beaucoup de guitares, des mélanges de punk et de metal. Les textes étaient plus introspectifs,
mystiques, mystérieux et sombres, mais nous n'avons jamais essayé d'imiter ces groupes, comme en témoigne
notre musique. Nous essayons toujours de trouver notre direction, et chaque album nous en rapproche davantage.
- Qu'écoutes-tu à la maison ?
- Beaucoup de styles de musique: de l'électro, Tangerine Dream,
Eno, de la country comme Billy Nelson et Johnny Cash, de la musique celtique et scandinave traditionnelle,
beaucoup de Flaming Lips. La musique doit surtout me parler et provoquer des émotions chez moi. Je n'aime
pas beaucoup le metal actuel, très peu de choses m'inspirent, mais il arrive que quelque chose m'intéresse,
comme "Godspeed black emperor", qui est très bon.
- Vous avez joué lors de la Ozzfest : comment
était cette expérience ?
- C'était très positif. J'ai pu voir Black Sabbath une vingtaine de fois
et, même en connaissant la musique comme ma poche, les voir live était très important. Nous avons aussi
pu atteindre d'autres personnes, car nous ne sommes pas très populaires. A la Ozzfest, 25 ou 30 000 personnes
souhaitent voir quelque chose de très intense et ils ne connaissent pas Neurosis, uniquement les artistes
plus mainstream. C'était une chance extraordinaire de nous faire connaître par d'autres personnes. Nous
avons dû jouer à l'extérieur, en plein jour, sans projections, ce qui était étrange pour nous. Evidemment,
je préfère jouer dans une petite salle, où le son et le show peuvent être plus imposants, mais c'est
moins bien si la salle est vide !
- N'est-il pas frustrant pour un groupe aussi influent de jouer
dans de petites salles, alors que vous méritez beaucoup mieux ?
- C'est difficile à dire. Nous
n'avons pas vraiment d'attentes, mais évidemment, il faut tenir compte de la réalité. J'aimerais que
chaque concert soit sold out et pouvoir vivre de la musique, car c'est ce que je veux faire de ma vie.
Les gens pensent que les groupes, même de notre importance, gagnent de l'argent, ce qui est faux. Cela
peut sembler assez fou, mais que pourrions-nous faire d'autre ?
- Comment vois-tu l'avenir de
Neurosis ?
- Nous avons beaucoup de projets, un EP va sortir l'année prochaine sur notre label
aux USA et sur Music for nations en Europe, avec d'excellents morceaux enregistrés pendant "Times of
grace". Nous avons également des projets de Tribes of Neurot, prêts à sortir, et une compilation de raretés.
J'ai aussi enregistré un album acoustique, assez folk, intimiste, minimaliste et mélancolique, avec juste
une guitare acoustique et la voix. Nous travaillons beaucoup pour Neurosis et Tribes of Neurot, ainsi
que d'autres projets plus créatifs. C'est le travail de toute une vie !
Propos recueillis à Paris
le 8 novembre 99 par Jean Paul Coillard
Site officiel de Neurosis
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