Don't f**ck with the system (of a down)


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© Jean-Paul Coillard
Rarement groupe avait, comme System of a down, crevé l'écran dès leur premier album : venus de nulle part, précédés d'aucun single en éclaireur, avec juste cette main dorée qui semblait cracher un non définitif à la face du monde. Et puis cette tournée en première partie de Slayer, monstre reconnu du label American et chantres avec Pantera d'un metal pur, dur et universel, dont SOD partagent le producteur, le grand Rick Rubin. Portant la bonne parole au cours d'incessantes tournées taillées à grands coups de sueur et de décibels à travers le monde, entre un Dynamo vigoureux et une Ozzfest ricaine puis européenne, SOD pose ses valises pour quelques heures, le temps d'un concert mémorable, dans la capitale du vin et des femmes, de la culture et du bon goût, ainsi que du secam, système vidéo unique qui n'a rien à voir avec cette interview mais qui nous pousse régulièrement sous les feux d'une actualité mondiale ironique, comme un vieux malade en voie de putréfaction. Mais bref.
Peut-on qualifier System of a down de militants de l'intelligence tant au niveau des lyrics que du propos ? La réponse est oui, cent fois oui. Leur metal est-il à la fois couillu et inventif, rentre-dedans bien que
musicalement abstrait ? Oui aussi. Leur show est-il un bain de jouvence dans la triste pollution solitaire et nocturne du paysage musical planétaire ? Oui encore.
Mais sont-ils véritablement fans de Charles Aznavour et d'Enrico Macias ? Cette réponse, vous ne la trouverez ni sur disque, ni sur scène, mais dans cette interview, face à un Shavo très cool et en grande forme. Une façon supplémentaire de ne pas taper sur le système...

-D'où vient ce nom de "System of a down" ?
-D'un poème écrit par notre guitariste Daron, qui s'intitulait "victims of the down". On a changé le premier mot de "victims" en "system", parce que les victimes sont toujours partie intégrante du système. "Système" est un mot plus fort et il est moins chargé de sens en lui-même, alors il est libre d'interprétation. Celle-ci peut être différente pour chacun, et c'est l'idée qui nous plaît. Chacun possède sa propre compréhension. C'est ça, la signification et c'est comme ça que ça doit être : ouvert, pour tous, comme le sont nos morceaux.
-Après un an de tournées triomphales et un premier album qui casse la baraque, votre vie actuelle répond-elle à vos attentes passées ?
-On ne s'attendait à rien de particulier, en fait. Quand on a démarré le groupe, on n'avait pas prévu d'être ici aujourd'hui ni quoi que ce soit. On jouait ensemble, on était amis, on aimait ça, et on faisait des concerts jour après jour et année après année et ça a fini par payer. A présent on est en France avec notre propre tournée et tout va bien, et j'espère que tout va encore monter de la façon dont ça monte en ce moment, en douceur, sans devenir immenses rapidement et tomber tout aussi rapidement. Je ne veux me comparer à aucun autre groupe, mais j'aime bien la façon dont Rage Against the Machine ou Tool ont opéré. Pour moi, Korn a sorti trop d'albums trop vite, ils sont énormes à présent, mais ils auraient du prendre davantage leur temps, ce que je veux faire. C'est très dangereux de tout faire trop vite, car tu meurs trop vite, et moi, je veux rester dans le métier et dans ce groupe le plus longtemps possible !
-Vous avez  joué de nouveaux morceaux au concert de Londres : composez-vous durant la tournée et la réaction du public est-elle déterminante dans le choix de conserver ou pas certaines chansons ?
-C'est en effet très important, mais le public demandera toujours les chansons qu'il connaît et qui sont sur l'album, alors on en propose deux ou trois nouvelles et on voit comment ils réagissent mais on ne changerait rien de toute façon, on garde les mêmes sur l'album et on voit ce qui se passe. Mais j'apprécie comme tout le monde les réactions du public et même je les attends. Pour ça, en France et en Angleterre on n'a pas été déçu, le public a été super.
-Etendrez-vous l'aspect théâtral de vos shows avec encore plus de maquillage et de mise en scène ?
-Oui, toujours dans l'optique d'en donner plus au public que de la simple musique, quelque chose à regarder aussi : ils paient pour voir le show et pas juste pour entendre les morceaux, c'est le pourquoi de cette sorte de jeu avec le public, que nous voulons interactif, pour être plus proches d'eux. J'ai essayé hier à Dynamo mais il y avait vraiment trop de monde, je ne pouvais même pas les voir !
-La structure des morceaux elle-même ainsi que le show semblent très libres, voire un peu bordéliques, et pourtant, tout est extrêmement précis et travaillé. Comment obtenez-vous cet équilibre ?
-Chacun d'entre nous possède des tas d'influences différentes et écoute beaucoup de choses qui n'ont rien à voir entre elles. On a des masses de CD, de bandes, etc., et la façon dont on construit nos morceaux est en fait un mélange de tout ça. On n'écoute pas que du metal, on peut dire qu'on écoute aussi du jazz, du rap, tous les types de metal et c'est de cette façon que naît notre musique, un mélange de tous ces styles.
-Lorsque vous jouez "War", les membres des trois groupes sont sur scène en même temps, ainsi que certains membres de Sepultura : que symbolise pour toi le fait de voir des gens de tant d'origines différentes réunis ?
-La plupart des groupes avec qui nous tournons adorent cette chanson, ils y croient et on en parle. "War" parle de la façon dont les gouvernements et les peuples oublient la façon dont la guerre a commencé, sans parler du fait qu'une guerre se déroule en ce moment même et qu'ils disent qu'il ne s'agit que d'attaques aériennes alors que c'est une véritable guerre qui, à mesure qu'elle dure, implique de plus en plus de pays et rend la situation encore un  peu plus bordélique. Tout le monde est d'accord avec nous et y croit aussi, alors tous ceux qui veulent grimper sur scène sont les bienvenus. Connais-tu Snot ? Le chanteur, à présent décédé, était un très bon copain et il venait souvent chanter avec nous, et ça a commencé comme ça : après lui, d'autres gens d'autres groupes comme HedPe, Fear Factory, Static X, Spineshank, Soulfly, sont venus, Soulfly au grand complet l'année dernière au Ozzfest. Max est mon héros ! A Londres, ils sont tous venus, sauf Max qui était avec sa femme et ses enfants. Ils ont pris le train pour venir nous voir et chanter avec nous ! Tout le monde est d'accord avec nos idées sur la guerre, et le fait que sur l'album, tu aies "War ?" écrit avec un point d'interrogation, même si le point d'interrogation n'a plus de raison d'être aujourd'hui . On l'avait écrit avant le début de la guerre, mais chaque jour des guerres surviennent de par le monde. Quand on l'a écrit, il n'y avait ni Kosovo ni Yougoslavie, mais c'est arrivé et ça arrivera encore...
-Vous sentez-vous dans une position inconfortable du fait d'être originaires d'un pays d'Europe de l'est tout en vivant et travaillant aux Etats-Unis ?
-Je ne me sens pas inconfortable car j'ai grandi ici. Je me sens inconfortable avec l'Amérique, je sais comment marchent les choses là-bas, je n'aime pas le gouvernement. S'il n'était pas si naze, le pays irait sûrement mieux. En fait, on n'a pas de problèmes à cause des textes parce que les kids les aiment et sont d'accord avec. On doit ouvrir les yeux et on essaie d'ouvrir les leurs. On ne hait personne. Les gens pensent que nous haïssons les Turcs : nous ne haïssons pas les Turcs, mais leur gouvernement, qui n'a jamais admis le génocide et ne nous a jamais accordé de représentation, comme si rien ne s'était passé. Imagine, si les gens d'ici avaient eu les trois quarts de leur population décimée au cours du siècle présent, ils en feraient sûrement beaucoup de cas. Je leur dis : admettez au moins que c'est arrivé.
-Vos textes sont très importants : est-ce pour vous une façon d'"éduquer" le public au lieu de leur balancer toujours les mêmes paroles stupides ?
-Oui, Serj, notre chanteur, écrit constamment et ensuite, lorsqu'il écrit une chanson, il assemble tous ces mots ensemble, en ayant quelque part l'idée de la chanson finale. Il n'aime pas chanter à propos de n'importe quoi, c'est quelqu'un de très cultivé et il aime chanter des choses qu'il ressent profondément. Si l'on parvient à ouvrir les yeux des kids durant quelques années, ce serait déjà quelque chose, alors ça nous plaît. Serj déteste chanter des conneries à base de sex, drugs & rock'n'roll, ce qui peut être fun par ailleurs, mais on en fait un genre de principe. La chose primordiale étant que la musique pour nous passe avant tout, ainsi bien sûr que le message qu'elle peut véhiculer, les deux devant aller de pair.
-Rick Rubin : comment l'avez-vous rencontré  et que représente-t-il pour vous ?
-Nous l'avons rencontré lorsqu'il est venu à un de nos concerts à Los Angeles : nous n'aurions jamais espéré l'y voir mais il est arrivé dans ce petit club surpeuplé, avec ses longs cheveux et sa légende, et ce fut un choc pour nous car nous sommes de très grands fans de l'homme et de son boulot avec les Beastie Boys, Slayer, Johnny Cash. Comme lui, nous partageons ce côté influences multiples, et on pensait qu'ensemble ce serait super. Il vint nous voir après le concert et nous dit qu'il voulait travailler avec nous. Des compagnies de disques étaient là , nous regardant, alors on s'est dit qu'il fallait la jouer tranquille et ne pas nous précipiter, faire un deal acceptable pour tout le monde et pas seulement pour un label mais pour le groupe aussi, alors on a pris notre temps, trois ou quatre mois. Puis on s'est à nouveau rencontrés et il voulait produire notre disque, ce qui nous flatta beaucoup. Il a accompli un boulot formidable. C'est quelqu'un de génial avec qui travailler, il a un grand respect pour les personnes autour de lui, il n'impose rien, il ne l'a jamais fait, il donne juste son avis et si on est d'accord on fonce, sinon on ne le fait pas. Il apprécie nos prises de position et notre musique et ce que nous sommes et ce que nous voulons être. Donc, il bosse à la perfection ! Le nouvel album sera, je l'espère, assez différent mais nous aimerions à nouveau le faire avec lui.
-La culture arménienne cimente le groupe, mais y a-t-il quelque chose d'autre que la musique, l'amitié, les difficultés, etc., qui vous unissent ? Vous sentez-vous comme une famille ?
-L'avantage d'être Arméniens fut ce que fut une totale coïncidence : nous n'avions pas du tout prévu de créer un groupe de rock arménien ! Notre premier batteur ne l'était d'ailleurs pas, il était hawaïen et a dû rentrer chez lui, mais le deuxième l'était, et trois ans plus tard, nous étions trois plus lui et il n'était toujours pas un membre du groupe à part entière. Les choses suivirent leur cours, et après une autre tournée il partit à son tour et c'est alors que nous avons trouvé John, qui est également arménien. Nous sommes davantage qu'une tribu, nous sommes  une famille basée sur le respect mutuel et toute la place nécessaire pour pouvoir décompresser quand on veut. La culture est la même et cela rend les choses plus faciles pour nous, car nous avons laissé des familles, des amis que nous aimons et qui nous manquent. La chose la plus dure dans le fait de tourner est d'être séparés de nos familles, de nos copines, de nos amis, on adore être à la maison, on est en fait très casaniers (!). L'année dernière, on a tourné constamment, ce qui représente un sacré choc : ne pas bouger de chez soi pendant 24 ans et la même année tourner jusqu'à plus soif, ce qui a aussi des bons côtés : nous avons tous grandi, mentalement, physiquement, de toutes les façons possibles. Nous sommes devenus davantage adultes en vivant par nous-mêmes et en voyant tant de choses partout.
-La France a été le premier pays a reconnaître le génocide arménien. Est-ce important pour toi d'être ici aujourd'hui ?
-Oui, et je remercie la France pour ça, comme nous l'avons déjà fait la dernière fois. Nous remercions votre gouvernement et tout le monde ici, et j'espère sincèrement que d'autres pays suivront votre exemple...
-La chanson "In marmelade" est très proche dans sa structure de Kurt Weill et de son cabaret, et la main de la pochette du Lp date aussi de cette période des débuts du nazisme. Est-ce une période cl é pour SOD ?
-La main représente la rebellion, la révolution. Serj écoute beaucoup de folk arménien, mais aussi grec, arabe, c'est son habitude, c'est comme dans sa tête, ce sont ses influences. Lorsqu'il commence à chanter, avant même qu'il pense à ce qu'il va faire, quelque chose se passe naturellement. Quand on a commencé, nous avons traversé diverses phases : on faisait beaucoup de "growling" (grognement metal à la Sepultura et consorts), et maintenant, nous avons évolué au point de changer la façon de chanter au bon moment, d'une façon plus classe et avec plus de goût, sans se limiter à un seul style. Serj a beaucoup appris, il a énormément mûri en tant que chanteur durant ces deux dernières années et j'ai vu et senti de mes yeux cette évolution, ce qui rejaillit sur chacun d'entre nous.
-On a entendu dire que vous étiez fans d'Enrico Macias et de Charles Aznavour : qu'en est-il vraiment ?
-Serj, c'est sans aucun doute Serj ! Tu serais surpris, il déteint sur nous tous ! Mais nous connaisson tous et apprécions Charles Aznavour. Je l'ai vu quelque part et je l'aime beaucoup. Il a été voté "voix du siècle" devant Frank Sinatra. Tu tiens le bon bout, Charles ! ! ! J'ai entendu dire qu'il faisait des concerts et d'autres choses pour l'Arménie. La France a été d'un grand secours envers l'Arménie et les droits de l'homme. L'Amérique discrimine plus que n'importe quel autre pays, ils choisissent qui ils vont aider, et le monde roule comme ça, ils laissent arriver les génocides et ils n'interviennent pas car ils ont des implications financières avec le pays responsable. Mais lorsqu'ils ont ces mêmes implications avec les gens massacrés, alors ils débarquent et sont les champions des droits de l'homme ! On ne peut pas laisser faire ça, mais on ne peut pas se battre à la fois pour tous les pays du monde...
-Que ferais-tu si SOD s'arrêtait demain ?
-Je ferais encore et toujours de la musique, c'est ce qui me rend très heureux. Si SOD s'arrêtait maintenant, je ferais sans doute la pause un moment, reprendrais mon souffle, j'irais à la maison et je recommencerais. Sinon, j'aimerais faire de la mise en scène et prendre des photos : ça fait un peu touriste, mais j'amène mon appareil partout avec moi. A la fin de chaque tournée, je ramène un énorme tas de clichés à la maison, je dépense en moyenne 500 dollars en développement et je garde tout cela en mémoire. Ma chambre n'est qu'une photographie, je ne sais plus où les mettre mais c'est ma super collection, j'adore ça, et je l'augmente constamment, à mesure que le temps passe.
-Le 31 décembre 1999, serais-tu plutôt mégafiesta ou île déserte ?
-Je ne sais pas, mais je vais attendre : je voudrais passer le nouvel an  avec ma famille, mais celui-ci sera un nouvel an particulier, alors j'irai peut être faire la fête et boire des coups, ou avec ma famille, ou j'irai jouer quelque part, comme David Bowie en Nouvelle-Zélande et cette rumeur de Pink Floyd jouant au pied des pyramides d'Egypte, et Björk en Islande, en latin avec tout un tas de choristes : une foule de chose peuvent advenir, and peut être ne jouerons-nous pas mais nous irons voir quelqu'un d'autre jouer !
-Pourquoi SOD est-il le meilleur groupe du monde ?
-(Rires) Je ne sais pas, je n'ai jamais dit ça ! On travaille dur, ce qu'on a toujours fait. Je ne sais pas s'il existe un  meilleur groupe du monde, c'est juste une opinion. Je peux adorer quelque chose, et toi aussi, et on peut être sincères tous les deux, et pourtant cela signifie des choses différentes pour chacun, mais tout en ayant chacun raison dans son propre sens. Ca dépend des goûts : à mon avis, nous sommes le pire groupe du monde ! ! ! (rires à nouveau)
-Et demain ? Un nouvel album peut être ?
-La vidéo et le single de "Sugar" viennent juste de sortir et nous avons un tas de chansons que nous comptons enregistrer plus tard ; nous avons aussi une reprise que nous jouons depuis quatre ou cinq ans que le groupe existe, c'est "Metro" de Berlin (groupe des eighties en partie "responsable" de la B.O de Top Gun...NDLR), mais ce sera dans un esprit totalement différent, tout à fait dans le trip SOD. Les gens ne connaissent pas ce morceau et tout le monde est persuadé que c'est une nouvelle chanson ! Nous l'avons jouée à Londres à la fin du set, juste avant "Sugar", et nous avons dû dire aux gens ce que c'était ! Dans l'avenir, j'aimerais sortir d'autres albums, faire d'autres tournées, et ce, aussi longtemps que nous le pourrons. Je voudrais remercier encore la France pour considérer le génocide arménien comme LE génocide du siècle et en espérant que cela ne se reproduira nulle part, apprenez aux enfants et à tout le pays que cela a existé en vrai. J'espère que davantage de pays vont en prendre conscience. Et enfin : NOUS VOUS AIMONS ! ! !

JEAN PAUL COILLARD ET MISTER X
Rappel : " System of a down " LP disponible sur American / Columbia records. Nouveau single " Sugar " idem.

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© Jean-Paul Coillard

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