
Emiliana Torrini: Bird from Graceland

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Bien que son second single s'intitule "To be free", cette charmante jeune fille, nouvelle signature de
Labels, qui abrite déjà ses compatriotes de Gus Gus, n'a fort heureusement rien à voir avec un quelconque
boy's band, bien au contraire. Petite et débordante d'énergie, charmante et enjouée, cette Islandaise
de naissance possède un pedigree international bien en rapport avec son univers mental, univers qu'elle
dépeint de couleurs très personnelles pour son premier album, "Love in the time of science", produit
par Roland Orzabal, ex-Tears for fears. No tears, no fears, l'album est magnifique, et la reprise de
Brel, "If you go away", sur son deuxième single justifie à lui seul l'achat de celui-ci. Interview sous
le double signe de l'enthousiasme, du caractère et de la sympathie. En attendant le festival des Inrocks
en novembre...
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- Peux-tu nous dire quelque mots sur toi-même ?
- Je suis née en Islande, je suis à moitié Italienne,
et c'est mon premier album international. Voilà !
-Quels artistes t'ont décidée à devenir chanteuse
à ton tour ?
-Un peu tout le monde et personne, en fait : j'ai entendu beaucoup d'histoires sur
la musique, mon grand père était pianiste de jazz et ma grand mère jouait aussi du piano, et ce n'était
pas seulement la radio, tout se passait ici, dans ma tête. La maturation a été très longue, mais ensuite
je voulais que tout aille vite, mais ma mère me signifiait : "non" ! Ensuite, je suis allée à l'école
de l'Opéra, pendant quelques années, je voulais être cantatrice. Je ne voulais pas écrire de musique
moi même, à cause de ma timidité, je voulais d'abord savoir comment tout cela fonctionnait. Puis, avec
un ami, nous avons enregistré deux disques, des reprises, comme du Velvet et d'autres choses. Tout le
monde me demandait pourquoi je n'écrivais pas mes chansons, eh bien à la fois je n'osais pas, et d'un
autre côté, les chanteurs d'opéra n'écrivent pas leur livret, les chanteurs ne sont pas obligés d'écrire
leurs textes. Tant de chanteurs ont des voix fabuleuses mais n'écrivent pas la musique. La musique est
quelque chose que l'on a dans la tête et qui nécessite un coup de pied au derrière pour pouvoir en sortir.
Puis je suis partie en Angleterre, où j'ai commencé à écrire avec Eg (Eg White, de Eg and the Lylis).
-Ta participation au premier album de Gus Gus était elle ta première expérience musicale ?
-Non,
ma première expérience s'est déroulée lorsque j'avais quinze ans et que j'étais dans un groupe. Je n'ai
rencontré Gus Gus que deux ans plus tard, alors qu'ils tournaient un court métrage : j'étais saoule,
en ville, et ils étaient dans le même état ; ils m'ont demandé si j'aimerais jouer dans un film. Je leur
ai répondu que je ne savais pas. Alors ils ont dit que ce serait un court métrage, et là j'ai dit ok
! Et puis j'ai enregistré de la musique avec eux pour le film, qu'ils ont utilisé pour leur premier album.
Alors je suis partie, car je ne voulais pas aller si loin dans l'implication, et aussi dans la compromission
que nécessite un groupe qui vous empêchera toujours d'aller où vous voulez. J'ai besoin de ça, et j'ai
horreur que l'on me mette des barrières, quoique j'ai envie de faire !
-Qu'écoutes-tu lorsque
tu es chez toi ?
-Je n'arrête pas de tomber amoureuse musicalement ; le dernier disque qui m'ait
vraiment éclaté est le dernier Sneaker Pimps, qui est merveilleux mais que l'on doit écouter plusieurs
fois avant d'en avoir une bonne idée. Un groupe d'Islande : Siguros. Et les choeurs bulgares, et la musique
classique et la dance music ou la techno évoluées, comme Aphex twin ou Chemical Brothers, quand tu peux
te dire : "Comment font-ils ça ? J'aurais aimé pouvoir sortir ce truc moi même" ! je n'aime pas les trucs
trop simples. (Suit une hallucinante et drôlatique description vocale de la techno simpliste et du beat
immuable). Mais naturellement, on trouve des choses excellentes dans tous les styles, on ne peut donc
en haïr aucun totalement.
-Tu as déclaré, à propos de ton premier album, qu'il ne décrivait pas
le monde extérieur mais plutôt ton propre monde intérieur, onirique...
-Ce sont les deux : pas
nécessairement des rêves, mais ce que tu penses être la réalité. Ce qui est en toi est aussi réel, il
n'a pas à se passer devant toi : tu n'as qu'à fermer les yeux pour parvenir à ta réalité. Et puis ce
à quoi tu penses en te levant le matin, ou en ayant rien à faire d'autre qu'à être à la maison, penser
aux courses, à la cuisine, juste une vie dite normale. Cela se passe plutôt dans la tête, c'est un album
d'amour. Je tombe amoureuse si facilement ! Mais pas des gens, plutôt des choses en général, tout et
n'importe quoi, espionner tout ce qui se passe ; j'adore observer, c'est fantastique !
-Et comment
as tu rencontré Roland Orzabal ?
-Derek travaillait au label, il aimait beaucoup Roland et voulait
qu'on travaille ensemble. Je ne connaissais pas vraiment ce qu'il faisait, à part un ou deux trucs, ni
son passé non plus. Un ami, qui le connaissait, nous a présentés. Nous avons commencé à écrire ensemble,
et il était si rapide ! Je chantonnais encore qu'il avait déjà terminé la chanson ! Et moi je suis lente,
très lente, alors j'étais émerveillée ! Et puis il a produit le disque avec son partenaire Alan Griffith.
Nous avons beaucoup travaillé les démos ensemble, le résultat fut super et il a beaucoup apprécié, mais
quelques bandes se sont cassées, aussi nous avons du tout refaire pour certains morceaux ! C'était à
la fois très plaisant et très professionnel avec lui.
-Pourquoi ce choix de "Ne me quitte pas"
de Jacques brel ?
-C'est l'une de mes chansons préférées de tous les temps et j'aurais bien voulu
l'écrire, celle là! Je hais Brel pour l'avoir faite avant moi ! (rires). Je ne connais pas beaucoup Brel
en général, mais cette chanson m'a toujours fait pleurer, elle est si incroyablement pleine d'émotions,
et c'est merveilleux que quelqu'un puisse écrire des choses comme ça : c'est si difficile avec ces mots
là, sans paraître de mauvais goût ou gnangnan, c'est si direct, si vrai... Je ne connais pas la version
de Marc Almond, mais je connais celle de Scott Walker, que j'adore. Nous avons enregistré cette chanson
en une demi journée, en se dépêchant au maximum car on n'avait plus beaucoup de temps, et c'est pour
ça qu'il y a quelques cassures dans la voix. En fait, j'aime ça, je ne suis pas très chichiteuse et parfois
c'est super quand ça déconne un peu commeça, un peu étrange et chaotique !
-Quel fut ton plus
grand plaisir avec cet album : chanter, composer, enregistrer ?
-L'écriture et la composition
sont des choses très difficiles pour moi, et Eg devait sortir les choses de ma tête car j'étais trop
timide pour les exprimer toute seule, c'est très nouveau et très dur pour moi. Dur mais super. J'adore
chanter plus que tout, ça a toujours été ma vie, mais je ne me vois pas maintenant écrire dix chansons
par jour, je suis toujours aussi lente. Tout est toujours dans ma tête, et j'ai besoin de l'aide de mes
amis pour y arriver.
-N'est-ce pas énervant pour toi d'être automatiquement comparée à tes illustres
compatriotes comme Gus Gus ou Björk ?
-Je ne pense pas avoir la même voix qu'elle, mais l'accent
à sans doute beaucoup à y voir. Je trouve tout ça assez étrange et débile, car chaque pays possède un
courant musical, et les gens veulent nous étiqueter à tout prix et nous isoler. Nous avons aussi notre
propre culture, qui est très lente, très morbide, très belle en même temps. Mais si tu regardes, c'est
aussi très culturel , on nous voit très différents parce qu'on est en quelque sorte "neufs" sur le marché.
Si tu écoutes la musique italienne, ou anglaise avec les Beatles, pour nous c'est la même chose : nous
avons tous grandi avec la même musique et les mêmes gens. Si on me dit que je parle comme Björk, je répond
qu'on parle tous islandais, c'est notre accent et notre culture, c'est normal. Sinon, je comprend ce
qu'on veut dire, mais je m'en fiche. J'adore Björk. C'est normal qu'on nous trouve des ressemblances.
Mais si on passe son temps à chercher juste les ressemblances entre les gens, il faut arrêter d'écouter
de la musique !
-Tes chansons sont très poétiques et surtout très personnelles : ce disque est-il
un cap personnel dans ta vie ?
-Non, je pense que c'est normal d'écrire des choses personnelles,
et je trouverais ça étrange de ne pas faire comme ça, mais je ne veux pas me torturer non plus pour que
les gens pensent que je leur ouvre mon pauvre cœur ! Sinon, le disque est important pour moi, car je
l'ai fait avec des amis et c'est toujours quelque chose de voir ce qu'on a écrit et composé se matérialiser
sur une bande. C'est très dur finalement de fabriquer un disque, de la faire techniquement, mais c'est
tellement bien quand le boulot est accompli, on se sent mieux. Rien de dramatique, mais on se sent seul
quand on écrit, alors que l'enregistrement est affaire d'équipe.
-Ton père travaille dans la restauration
, il voyage beaucoup ; le suis-tu dans cette voie ?
-Oui, je suis comme une bohémienne, je suis
comme lui. Il doit avoir du sang gitan quelque part ! J'aime avoir un endroit fixe, comme l'Islande,
mais aussi pouvoir partir n'importe quand et aller n'importe où, vivre un an quelque part et puis rentrer
à la maison. Mon père est maître d'hôtel , il possède un restaurant en Islande et c'est un merveilleux
cuisinier. J'adore aussi faire la cuisine, et j'aimerais un jour avoir une ferme où les voyageurs s'arrêteraient
pour cuisiner, et des chevaux aussi.
-Es-tu déjà venue en France auparavant ?
-Oui, mais
je n'y suis restée qu'une journée, et encore pas pour des raisons mystiques ! Une partie de ma famille
vient de France, mon grand père s'appelle Orange, c'est rigolo, non ? C'était une branche protestante,
il y a très longtemps. En fait, je me vois parfaitement vivre ici !
-Tu ne chantes jamais en Islandais,
juste en Anglais : est ce un choix délibéré ?
-Oui, c'est plus facile d'accès, même si parfois
j'écris d'abord en islandais et que je traduis ensuite.
-Et pourquoi pas des doubles versions,
comme le firent les Sugarcubes?
-Je n'en vois pas l'intérêt : les gens ne comprendraient pas plus
! ! !
-Et quels sont tes souhaits pour le futur ?
-A la fois devenir fermière et pouvoir
faire ma musique, et avoir un petit bateau pour aller à la pêche. Voilà mes rêves...
(propos recueillis
le 16 septembre 99 à Paris par Jean Paul Coillard et Mister X)
Photos : Jean Paul Coillard et
Rankin / JPC.
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