Tim Willocks : Pen and shrink...


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Tim Willocks est psychiatre, anglais, trentenaire, fan de rock. Depuis plusieurs années, il s'occupe principalement de soigner les accros à l'héroïne et de tenter de les remettre dans le circuit. On peut dire qu'il se pique, lui, et avec grand talent, de littérature. A l'instar de ses patients replié sur eux-mêmes, les protagonistes cornéliens de "Bad city blues", son premier roman traduit en français, évoluent dans une Nouvelle-Orléans qui se la joue arlésienne. Chassé-croisé épique et sanglant de pouvoir, de sexe et de haine explosive, "Bad city blues" se lit comme un film, rapide, nerveux et sans temps morts. A propos de film, le roman s'est récemment vu transposer à l'écran (voir site). En attendant la pellicule, dévorez vite ce bouquin qui décoiffe, et découvrez son auteur dans l'entretien qui suit.
© Polly Borland. 1998

-Comment êtes-vous venu à l'écriture?
- J'ai commençé à écrire quand j'avais dix ans, des westerns et des histoires de guerre, pour le plaisir. J'avais un copain à l'école qui faisait de même, et on s'échangeait des histoires, ce qu'on a fait jusqu'à 13 ou 14 ans. Ensuite, j'ai étudié l'art puis je suis entré en faculté de médecine, aussi je n'ai rien écrit du tout pendant quinze ans. Puis le désir en revint graduellement, et j'ai recommencé à écrire, mais uniquement pour mon propre plaisir, je n'avais pas l'idée de trouver un éditeur. Mais aujourd'hui, je suis publié, alors voilà ! J'ai écrit une ou deux nouvelles, mais ce qui est bien, c'est de les relier ensuite, alors je vais en écrire d'autres, parce qu'une nouvelle, toute seule, est impubliable.  
-L'écriture est-elle, pour vous et en tant que psychiatre, une façon de lâcher du lest ?
-Tout à fait, mais c'est aussi une façon de révéler d'autres facettes de ma personnalité, fortement antisociales, une façon "sûre" d'explorer les sombres impulsions. Mais c'est aussi vrai quand on lit un livre ou qu'on regarde un film, on peut pénétrer un champ d'impulsions qui pourraient se révéler destructrices sans eux. C'est pourquoi beaucoup de gens se tournent vers la fiction, à mon avis.
-Est-ce un besoin pour poursuivre votre travail de psy ?
-Oui, c'est très compulsif. En tant que psychiatre, on pénètre un rôle différent, on devient une autre personne qui doit mettre ses sentiments de côté. Dire exactement ce que vous pensez aux patients est une chose très délicate, un équilibre fragile. Parfois on doit le dire, parfois non, mais ça dépend aussi du moment adéquat pour la personne. Ils ne sont pas toujours prêts à entendre la vérité. Je travaille avec des accros à l'héroïne, qui forment un groupe très intéressant, très dur et fort d'un côté, mais aussi très réticents à admettre la vérité sur eux-mêmes.
-C'est une spécialité que vous avez choisi ?
-Oui, j'ai d'abord commençé par la psychiatrie générale, pendant quelques années, puis la psychogériatrie, mais je me suis aperçu que le secteur de la toxicomanie était totalement négligé. C'est important, car elle occasionne beaucoup de crimes, de malaise social et de destruction, et en même temps, très peu de traitements sont disponibles, alors qu'il revient  toujours moins cher de soigner les gens que de les laisser dépérir et mourir.
-Définiriez-vous le psychiatre davantage comme un prêtre ou comme un flic, ou les deux ?
-Un peu des deux, en fait. Le prêtre représente la sûreté de la confession, avouer en sécurité ce qu'on a à dire. En même temps, on a cette position de pouvoir décrire les choses que l'on voit ou que l'on entend. C'est une sorte de psychothérapie, une sorte de substitut à la foi et au sanctuaire. En Angleterre, l'Eglise ne laisse pas d'espace à l'auto-examen, et je crois que les gens en ont besoin. En anglais, on trouve cette très vieille expression : "La nuit sombre de l'âme" et les gens sont tourmentés par les démons lorsqu'ils pratiquent leur examen de conscience, ça ressemble beaucoup à une crise mystique. C'est un peu la même chose face à la dépression et au désespoir
Aujourd'hui, on a plus d'architecture religieuse pour contenir ces sentiments, et les gens la recherchent davantage dans la thérapie, avec un autre genre de prêtre...
-Et arrive-t-il à vos patients de se confesser sur le papier ?
-Ils préfèrent parler, je crois. De plus, ils mènent une vie très dure et peu expressive, rendue encore plus inexpressive par l'héroïne, comme un mur de verre. L'héro est un grand analgésique, pour les peines physiques et mentales, mais d'un autre côté, si l'on supprime ces tourments de la vie, on perd la connexion avec elle, c'est un marché de dupes.
-Travaillez-vous parfois en collaboration avec la police?
-Parfois au tribunal, lorsque certaines affaires y vont, et surtout pour tenter de persuader les juges de délivrer une obligation de traitement plutôt qu'une mise en détention, totalement inutile, car les gens consomment de la drogue en prison et bien sûr continuent dès qu'ils sortent. C'est comme la porte tournante des hôtels, ça tourne sans arrêt, et puis la prison coûte très cher. Alors on fait un compte-rendu de l'affaire et de l'accusé pour lui obtenir un traitement en lui évitant la tôle. Nous n'avons guère de contacts avec la police, qui de plus est frustrée par cette situation de portes tournantes, la majorité des toxicos étant juste cela et non de grands criminels ou des dealers. La plupart des drogués de base ne sont que des délinquants mineurs. C'est dans ce contexte que je côtoie la loi, mais pas vraiment la police.
-Plus prosaïquement, quels auteurs vous ont influencé ?
-Etant adolescent, j'ai adoré les auteurs français comme Camus, Sartre, Simenon, et ensuite Raymond Chandler, Mickey Spillane, Thomas Pynchon, puis Cormac Mc Carthy, "Le méridien de sang", par exemple, James Crumley, Harry Crews, James Ellroy...
-Vos patients ont-ils lu votre livre ?
-Oui, et ils semblent l'apprécier. Ils se reconnaissent dans des bas-fonds qui leur sont familiers, la confusion, le désespoir. Les histoires sont toujours plus simples que la vie réelle. Pourquoi ai-je fait ça ? Mes motivations sont toujours diffuses dans la vie, et les gens comme mes patients ne savent souvent pas d'où vient leur destin en ce monde. L'idée que je veux développer dans le livre est que le manque de clarté et la confusion amènent les gens à faire des choses qu'ils savent stupides et destructrices. Ils cherchent une porte de sortie mais ne savent laquelle prendre. Généralement, ils choisissent celle qui les enfonce un peu plus. Ce qu'on fait tous, à des degrés divers.
-L'écrivain a-t-il un rôle social à jouer ?
-Oui, comme chaque individu. En tant que lecteur, les livres, les romans, m'ont appris énormément à propos du monde, et ma vision de celui-ci est définitivement enrichie et orientée par ceux-ci. C'est une grande exploration de la vie. Peu de livres changent le monde, mais la plupart influencent la façon de percevoir la réalité, les pulsions, les motivations. C'est très intéressant de les voir évoluer, dans l'histoire et la littérature. La littérature est un reflet du monde, et elle donne voix à un certaine idée du changement. Les livres ont changé mon idée du monde et donc ma vie, on peut donc parler d'influence sociale. En tant qu'écrivain, mon idée est que la colère, la vengeance, la haine sont une spirale que l'on doit tenter de briser, et cette dépendance à la haine peut aller très loin. Et l'homme qui cherche à s'en sortir au moyen de cette haine et de cette violence en crée bien davantage. A l'inverse, Callie ne comprend pas les deux frères. A la fin, le héros, Cicero, est déchiré entre deux fins possibles, entre haine et compassion, car c'est un homme bon. En voulant résoudre la peine par la violence, il cause encore plus de peine. Dans les histoires, dans les films, le héros veut sa revanche parce qu'on a assassiné son frère, ou sa femme. Il tue le méchant, et tout est bien. Mais dans la vie réelle, ce n'est pas vrai. Beaucoup d'histoires célèbrent la vengeance, ce qui pour moi n'est pas une bonne idée.Mais il faut être très fort pour s'élever au-dessus de ça, je pense. C'est très dur.
-Les personnages mascullins de votre livre sont frustrés parce qu'ils veulent toujours plus, même si ce n'est pas pour le même but. Callie est différente dans le sens où elle sait ce qu'elle veut. C'est le seul personnage féminin. Que représente-t-elle à vos yeux ? Le côté positif ?
-Dans ce monde, elle est plus raisonnable, plus rationnelle, ne possède pas les mêmes pulsions aveugles de violence et de colère, qui sont également des formes de drogue. Elle a une idée bien plus claire de ce qu'elle veut, de ce qu'elle va faire, elle n'est pas guidée par une rage aveugle et elle ne la respecte pas, tant elle se rend compte de ce pouvoir destructeur. Il ne faut jamais généraliser, mais c'est une tendance chez les femmes de moins résoudre leurs problèmes par la violence. Les femmes, bien sûr, peuvent être ...incroyablement rationnelles, mais cette peur ne participe pas à la même dynamique. Chez mes patients, les hommes sont davantage atteints, et ils représentent les 2/3 de la population à la clinique. Les femmes pénètrent souvent dans ce monde par leur copain ou leur mari qui se drogue. Les hommes sont bien plus auto-destructeurs que les femmes, comme on peut le voir au Kosovo en ce moment, toute cette folie, comme toute guerre, bien que quand on regarde Maggie Thatcher... La politique est un paysage étrange. Eux savent ce qu'ils veulent mais ne le disent pas. L'homme possède le pouvoir, et s'en servir est toujours très tentant. La guerre est toujours une mauvaise idée, qui coûte très très cher. Aux Etats-Unis, l'argent est à la base de tout, même des guerres : chaque nuit ils dépensent des millions en tirs et missiles, et les marchands d'armes se frottent les mains.
-Jefferson, le flic, est-il la main du destin entre les deux frères?
-Il est intéressant car il comprend la folie de l'humanité et pense qu'il est au-dessus d'elle. Il croit jouer un jeu dans lequel il en sait plus que quiconque, qu'il se trouve au-dessus du marais émotionnel. Il est complètement cynique, pratiquement l'archétype du diable dans le livre de Job, venant foutre la merde sur terre. Et l'ironie est qu'il survit en restant au dessus de cette merde tout en développant une sorte de relation émotionnelle avec le héros, ce qui finit par le détruire. L'histoire est beaucoup plus que simple que la vie : la sienne est un enfer et il a besoin de tuer pour que tout aille mieux après. Mais les choses sont plus compliquées entre les autres personnages, ce qui rend même la fin moins simple qu'il n'y paraît. Luther possède cette photo de l'armée, avec ses deux potes, et sur laquelle est écrit : "Les braves et les violents se lardent de coups de couteaux", je trouve que toute la guerre est là-dedans, et Luther porte en lui cette folie. Les gens s'imaginent qu'ils savent ce qu'ils font et ce qu'ils veulent, mais ils ne font qu'ouvrir la boîte de Pandore et soudain tout échappe à leur contrôle et ils ne peuvent plus faire rentrer le génie dans la bouteille. L'idée n'est pas si simple, mais c'est celle que j'ai essayé de développer. Le pouvoir de la violence déchargée bouffe celui de la vie elle-même.
-Warren Oates, Sam Peckinpah, on trouve de multiples références au cinéma dans votre livre. Etes-vous un gros fan du grand écran ?
-Oui, tout à fait, et d'ailleurs, "Bad city blues" est à présent un film, à petit budget, 5 millions de dollars, tourné aux USA. Il est mis en scène par Michael Stevens, dont c'est le premier film, mais dont le grand-père était Georges Stevens, le réalisateur, entre autres, de "Géant" avec James Dean. Le seul acteur connu est Dennis Hopper, qui joue le rôle du prêtre, Cleveland Carter, les autres ont eu de tous petits rôles dans de grands films, comme "Armaggedon" pour la fille, et "Seven" et "The game" pour l'interprète de Cicero. Je suis un grand fan de Peckinpah et de Sergio Leone. Mon père était fou de cinéma et il m'a transmis le virus. J'aime moins les films d'aujourd'hui, ils n'ont pas la même saveur. Je ne suis pas trop fou de "Trainspotting", surtout à cause de mon travail avec les drogués, c'est difficile pour moi d'être objectif à ce niveau et aussi de l'apprécier. J'adore "La cité des enfants perdus" de Caro et Jeunet, même s'il a eu moins de succès que "Delicatessen", que j'aime beaucoup aussi. C'est un metteur en scène brillant, également pour "Alien 4", les décors, l'identité de ses mondes sont fantastiques, par rapport à la majorité des films, qui sont si propres et restent en surface. J'aime beaucoup David Lynch aussi, et Tim Burton qui est si doué mais que la machine hollywoodienne a sa fâcheuse tendance habituelle à réduire dans une petite boîte. "Ed Wood" était formidable. J'aime beaucoup les films de Clive Barker, ainsi que ses livres, surtout les nouvelles. Depuis que j'écris, je lis moins de romans, question de temps, et si ils sont trop bons, je me sens encore plus honteux !
-Tim Willocks ne peut qu'être fan de musique aussi ?
-J'adore le classique, Tom Waits, le blues, Radiohead, Moby, Aphex Twin, Nick Cave, dont je suis fou : dans le film, on peut entendre "The weeping song". J'avais d'ailleurs demandé à ce qu'il produise toute la musique du film, mais il était trop occupé.
Jean-Paul Coillard


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Liens
Site officiel Bad City Blues

Dennis Hopper (Cleveland Carter) dans "Bad city blues".



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