
Tim Willocks : Pen and shrink...

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Tim Willocks est psychiatre, anglais, trentenaire, fan de rock. Depuis plusieurs années, il s'occupe
principalement de soigner les accros à l'héroïne et de tenter de les remettre dans le circuit. On peut
dire qu'il se pique, lui, et avec grand talent, de littérature. A l'instar de ses patients replié sur
eux-mêmes, les protagonistes cornéliens de "Bad city blues", son premier roman traduit en français, évoluent
dans une Nouvelle-Orléans qui se la joue arlésienne. Chassé-croisé épique et sanglant de pouvoir, de
sexe et de haine explosive, "Bad city blues" se lit comme un film, rapide, nerveux et sans temps morts.
A propos de film, le roman s'est récemment vu transposer à l'écran (voir site). En attendant la pellicule,
dévorez vite ce bouquin qui décoiffe, et découvrez son auteur dans l'entretien qui suit.
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-Comment êtes-vous venu à l'écriture? - J'ai commençé à écrire quand j'avais dix ans, des westerns
et des histoires de guerre, pour le plaisir. J'avais un copain à l'école qui faisait de même, et on s'échangeait
des histoires, ce qu'on a fait jusqu'à 13 ou 14 ans. Ensuite, j'ai étudié l'art puis je suis entré en
faculté de médecine, aussi je n'ai rien écrit du tout pendant quinze ans. Puis le désir en revint graduellement,
et j'ai recommencé à écrire, mais uniquement pour mon propre plaisir, je n'avais pas l'idée de trouver
un éditeur. Mais aujourd'hui, je suis publié, alors voilà ! J'ai écrit une ou deux nouvelles, mais ce
qui est bien, c'est de les relier ensuite, alors je vais en écrire d'autres, parce qu'une nouvelle, toute
seule, est impubliable. -L'écriture est-elle, pour vous et en tant que psychiatre, une façon de
lâcher du lest ? -Tout à fait, mais c'est aussi une façon de révéler d'autres facettes de ma personnalité,
fortement antisociales, une façon "sûre" d'explorer les sombres impulsions. Mais c'est aussi vrai quand
on lit un livre ou qu'on regarde un film, on peut pénétrer un champ d'impulsions qui pourraient se révéler
destructrices sans eux. C'est pourquoi beaucoup de gens se tournent vers la fiction, à mon avis. -Est-ce
un besoin pour poursuivre votre travail de psy ? -Oui, c'est très compulsif. En tant que psychiatre,
on pénètre un rôle différent, on devient une autre personne qui doit mettre ses sentiments de côté. Dire
exactement ce que vous pensez aux patients est une chose très délicate, un équilibre fragile. Parfois
on doit le dire, parfois non, mais ça dépend aussi du moment adéquat pour la personne. Ils ne sont pas
toujours prêts à entendre la vérité. Je travaille avec des accros à l'héroïne, qui forment un groupe
très intéressant, très dur et fort d'un côté, mais aussi très réticents à admettre la vérité sur eux-mêmes.
-C'est une spécialité que vous avez choisi ? -Oui, j'ai d'abord commençé par la psychiatrie générale,
pendant quelques années, puis la psychogériatrie, mais je me suis aperçu que le secteur de la toxicomanie
était totalement négligé. C'est important, car elle occasionne beaucoup de crimes, de malaise social
et de destruction, et en même temps, très peu de traitements sont disponibles, alors qu'il revient toujours
moins cher de soigner les gens que de les laisser dépérir et mourir. -Définiriez-vous le psychiatre
davantage comme un prêtre ou comme un flic, ou les deux ? -Un peu des deux, en fait. Le prêtre représente
la sûreté de la confession, avouer en sécurité ce qu'on a à dire. En même temps, on a cette position
de pouvoir décrire les choses que l'on voit ou que l'on entend. C'est une sorte de psychothérapie, une
sorte de substitut à la foi et au sanctuaire. En Angleterre, l'Eglise ne laisse pas d'espace à l'auto-examen,
et je crois que les gens en ont besoin. En anglais, on trouve cette très vieille expression : "La nuit
sombre de l'âme" et les gens sont tourmentés par les démons lorsqu'ils pratiquent leur examen de conscience,
ça ressemble beaucoup à une crise mystique. C'est un peu la même chose face à la dépression et au désespoir
Aujourd'hui, on a plus d'architecture religieuse pour contenir ces sentiments, et les gens la recherchent
davantage dans la thérapie, avec un autre genre de prêtre... -Et arrive-t-il à vos patients de se
confesser sur le papier ? -Ils préfèrent parler, je crois. De plus, ils mènent une vie très dure
et peu expressive, rendue encore plus inexpressive par l'héroïne, comme un mur de verre. L'héro est un
grand analgésique, pour les peines physiques et mentales, mais d'un autre côté, si l'on supprime ces
tourments de la vie, on perd la connexion avec elle, c'est un marché de dupes. -Travaillez-vous parfois
en collaboration avec la police? -Parfois au tribunal, lorsque certaines affaires y vont, et surtout
pour tenter de persuader les juges de délivrer une obligation de traitement plutôt qu'une mise en détention,
totalement inutile, car les gens consomment de la drogue en prison et bien sûr continuent dès qu'ils
sortent. C'est comme la porte tournante des hôtels, ça tourne sans arrêt, et puis la prison coûte très
cher. Alors on fait un compte-rendu de l'affaire et de l'accusé pour lui obtenir un traitement en lui
évitant la tôle. Nous n'avons guère de contacts avec la police, qui de plus est frustrée par cette situation
de portes tournantes, la majorité des toxicos étant juste cela et non de grands criminels ou des dealers.
La plupart des drogués de base ne sont que des délinquants mineurs. C'est dans ce contexte que je côtoie
la loi, mais pas vraiment la police. -Plus prosaïquement, quels auteurs vous ont influencé ? -Etant
adolescent, j'ai adoré les auteurs français comme Camus, Sartre, Simenon, et ensuite Raymond Chandler,
Mickey Spillane, Thomas Pynchon, puis Cormac Mc Carthy, "Le méridien de sang", par exemple, James Crumley,
Harry Crews, James Ellroy... -Vos patients ont-ils lu votre livre ? -Oui, et ils semblent l'apprécier.
Ils se reconnaissent dans des bas-fonds qui leur sont familiers, la confusion, le désespoir. Les histoires
sont toujours plus simples que la vie réelle. Pourquoi ai-je fait ça ? Mes motivations sont toujours
diffuses dans la vie, et les gens comme mes patients ne savent souvent pas d'où vient leur destin en
ce monde. L'idée que je veux développer dans le livre est que le manque de clarté et la confusion amènent
les gens à faire des choses qu'ils savent stupides et destructrices. Ils cherchent une porte de sortie
mais ne savent laquelle prendre. Généralement, ils choisissent celle qui les enfonce un peu plus. Ce
qu'on fait tous, à des degrés divers. -L'écrivain a-t-il un rôle social à jouer ? -Oui, comme
chaque individu. En tant que lecteur, les livres, les romans, m'ont appris énormément à propos du monde,
et ma vision de celui-ci est définitivement enrichie et orientée par ceux-ci. C'est une grande exploration
de la vie. Peu de livres changent le monde, mais la plupart influencent la façon de percevoir la réalité,
les pulsions, les motivations. C'est très intéressant de les voir évoluer, dans l'histoire et la littérature.
La littérature est un reflet du monde, et elle donne voix à un certaine idée du changement. Les livres
ont changé mon idée du monde et donc ma vie, on peut donc parler d'influence sociale. En tant qu'écrivain,
mon idée est que la colère, la vengeance, la haine sont une spirale que l'on doit tenter de briser, et
cette dépendance à la haine peut aller très loin. Et l'homme qui cherche à s'en sortir au moyen de cette
haine et de cette violence en crée bien davantage. A l'inverse, Callie ne comprend pas les deux frères.
A la fin, le héros, Cicero, est déchiré entre deux fins possibles, entre haine et compassion, car c'est
un homme bon. En voulant résoudre la peine par la violence, il cause encore plus de peine. Dans les histoires,
dans les films, le héros veut sa revanche parce qu'on a assassiné son frère, ou sa femme. Il tue le méchant,
et tout est bien. Mais dans la vie réelle, ce n'est pas vrai. Beaucoup d'histoires célèbrent la vengeance,
ce qui pour moi n'est pas une bonne idée.Mais il faut être très fort pour s'élever au-dessus de ça, je
pense. C'est très dur. -Les personnages mascullins de votre livre sont frustrés parce qu'ils veulent
toujours plus, même si ce n'est pas pour le même but. Callie est différente dans le sens où elle sait
ce qu'elle veut. C'est le seul personnage féminin. Que représente-t-elle à vos yeux ? Le côté positif
? -Dans ce monde, elle est plus raisonnable, plus rationnelle, ne possède pas les mêmes pulsions
aveugles de violence et de colère, qui sont également des formes de drogue. Elle a une idée bien plus
claire de ce qu'elle veut, de ce qu'elle va faire, elle n'est pas guidée par une rage aveugle et elle
ne la respecte pas, tant elle se rend compte de ce pouvoir destructeur. Il ne faut jamais généraliser,
mais c'est une tendance chez les femmes de moins résoudre leurs problèmes par la violence. Les femmes,
bien sûr, peuvent être ...incroyablement rationnelles, mais cette peur ne participe pas à la même dynamique.
Chez mes patients, les hommes sont davantage atteints, et ils représentent les 2/3 de la population à
la clinique. Les femmes pénètrent souvent dans ce monde par leur copain ou leur mari qui se drogue. Les
hommes sont bien plus auto-destructeurs que les femmes, comme on peut le voir au Kosovo en ce moment,
toute cette folie, comme toute guerre, bien que quand on regarde Maggie Thatcher... La politique est
un paysage étrange. Eux savent ce qu'ils veulent mais ne le disent pas. L'homme possède le pouvoir, et
s'en servir est toujours très tentant. La guerre est toujours une mauvaise idée, qui coûte très très
cher. Aux Etats-Unis, l'argent est à la base de tout, même des guerres : chaque nuit ils dépensent des
millions en tirs et missiles, et les marchands d'armes se frottent les mains. -Jefferson, le flic,
est-il la main du destin entre les deux frères? -Il est intéressant car il comprend la folie de l'humanité
et pense qu'il est au-dessus d'elle. Il croit jouer un jeu dans lequel il en sait plus que quiconque,
qu'il se trouve au-dessus du marais émotionnel. Il est complètement cynique, pratiquement l'archétype
du diable dans le livre de Job, venant foutre la merde sur terre. Et l'ironie est qu'il survit en restant
au dessus de cette merde tout en développant une sorte de relation émotionnelle avec le héros, ce qui
finit par le détruire. L'histoire est beaucoup plus que simple que la vie : la sienne est un enfer et
il a besoin de tuer pour que tout aille mieux après. Mais les choses sont plus compliquées entre les
autres personnages, ce qui rend même la fin moins simple qu'il n'y paraît. Luther possède cette photo
de l'armée, avec ses deux potes, et sur laquelle est écrit : "Les braves et les violents se lardent de
coups de couteaux", je trouve que toute la guerre est là-dedans, et Luther porte en lui cette folie.
Les gens s'imaginent qu'ils savent ce qu'ils font et ce qu'ils veulent, mais ils ne font qu'ouvrir la
boîte de Pandore et soudain tout échappe à leur contrôle et ils ne peuvent plus faire rentrer le génie
dans la bouteille. L'idée n'est pas si simple, mais c'est celle que j'ai essayé de développer. Le pouvoir
de la violence déchargée bouffe celui de la vie elle-même. -Warren Oates, Sam Peckinpah, on trouve
de multiples références au cinéma dans votre livre. Etes-vous un gros fan du grand écran ? -Oui,
tout à fait, et d'ailleurs, "Bad city blues" est à présent un film, à petit budget, 5 millions de dollars,
tourné aux USA. Il est mis en scène par Michael Stevens, dont c'est le premier film, mais dont le grand-père
était Georges Stevens, le réalisateur, entre autres, de "Géant" avec James Dean. Le seul acteur connu
est Dennis Hopper, qui joue le rôle du prêtre, Cleveland Carter, les autres ont eu de tous petits rôles
dans de grands films, comme "Armaggedon" pour la fille, et "Seven" et "The game" pour l'interprète de
Cicero. Je suis un grand fan de Peckinpah et de Sergio Leone. Mon père était fou de cinéma et il m'a
transmis le virus. J'aime moins les films d'aujourd'hui, ils n'ont pas la même saveur. Je ne suis pas
trop fou de "Trainspotting", surtout à cause de mon travail avec les drogués, c'est difficile pour moi
d'être objectif à ce niveau et aussi de l'apprécier. J'adore "La cité des enfants perdus" de Caro et
Jeunet, même s'il a eu moins de succès que "Delicatessen", que j'aime beaucoup aussi. C'est un metteur
en scène brillant, également pour "Alien 4", les décors, l'identité de ses mondes sont fantastiques,
par rapport à la majorité des films, qui sont si propres et restent en surface. J'aime beaucoup David
Lynch aussi, et Tim Burton qui est si doué mais que la machine hollywoodienne a sa fâcheuse tendance
habituelle à réduire dans une petite boîte. "Ed Wood" était formidable. J'aime beaucoup les films de
Clive Barker, ainsi que ses livres, surtout les nouvelles. Depuis que j'écris, je lis moins de romans,
question de temps, et si ils sont trop bons, je me sens encore plus honteux ! -Tim Willocks ne peut
qu'être fan de musique aussi ? -J'adore le classique, Tom Waits, le blues, Radiohead, Moby, Aphex
Twin, Nick Cave, dont je suis fou : dans le film, on peut entendre "The weeping song". J'avais d'ailleurs
demandé à ce qu'il produise toute la musique du film, mais il était trop occupé. Jean-Paul Coillard
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Dennis Hopper (Cleveland Carter) dans "Bad city blues".
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